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Anti-modèle UE

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Retour d’Europe avec ces réflexions (pour les Africains, mais pas que):

La question grecque est une crise européenne dans la mesure où l’intelligence économique européenne et la volonté politique européenne ne semblent pas capables de la résoudre – ou ne semblent devoir le faire qu’au rythme fulgurant d’une limace engluée dans sa bave. Cela est intéressant, vu d’Afrique, où l’Union Européenne est considérée comme l’étalon-or (comme on le verra plus loin, c’est le cas de le dire) des efforts d’intégration entre pays différents – et où la plupart des pays ont traversé, il y a de récents lustres, la Vallée de la Mort dans laquelle errent en ce moment les Grecs, sous les quolibets de leurs confédérés prétendus.

Examinons ces choses dans des détails pertinents. Il est important, pour les Africains, de les comprendre, afin voir ce qu’il en pourrait coûter de vouloir se fourvoyer dans cette voie sans d’abord examiner et s’examiner.

En apparence, l’UE est une machine semblable à celles qui doivent mener à une fédération. Elle rassemble des pays différents (par l’histoire, la culture, la langue) et des économies inégales. Bien que le premier facteur soit déterminant au point de vue purement politique, le second est le plus important, puisqu’il coalise à la fois le politique et l’économique. L’UE est une zone de libre échange asymétrique. En soi cela n’a rien d’exceptionnel ni de rédhibitoire, et si l’UE en était resté à ce stade, peut-être qu’on n’aurait pas vu ce que le projet européen a de problématique, ou, en tout cas, on ne l’aurait pas vu aussi clairement. Mais à cette zone de libre-échange asymétrique, certains pays de l’UE ont ajouté une monnaie unique, en incluant, dans le pacte de l’UE, une clause disant que tout candidat à l’admission dans l’Union doit prévoir une adhésion future à cette monnaie unique. Cette clause indique que les gestionnaires (franco-allemands) de l’UE voyaient effectivement – comme ils le proclament – la monnaie unique comme la voie royale de la consolidation de l’union. Une telle vision n’est pas non plus, en principe, un problème (sauf pour ceux qui, comme jadis Margaret Tchatcher, étaient contre l’idée d’une fédération européenne).

Mais voyons ce qui est arrivé…

En tant que zone de libre-échange asymétrique, l’UE pré-euro rassemblait des économies structurellement aussi différentes que l’Allemagne et la Grèce, ce qui menait à certaines difficultés économiques que l’euro était censé résoudre. L’Allemagne est une économie au secteur manufacturier dominé par de vastes oligopoles, qui produit des biens de consommation haut de gamme ainsi que des biens d’équipement, sur la base d’économies d’échelle considérables et de substantiels excédents de capacités rendant fort ardue l’entrée, dans son marché, de compétiteurs étrangers. Par contraste, la Grèce ne produit guère de biens d’équipements et possède une économie peuplée d’une multitude de toutes petites firmes, résultant en une industrie domestique bien incapable d’empêcher la pénétration de compétiteurs externes. Dans ces circonstances, l’Allemagne ne peut générer une demande interne en mesure d’absorber toute sa production à forte intensité de capital et doit, du coup, exporter vers des pays incapables de produire des biens manufacturés de façon compétitive – comme la Grèce. Résultat des courses : surplus commercial permanent côté allemand, déficit commercial chronique côté grec. Sans l’existence de l’euro, cette relation amènerait à des ajustements monétaires : la Grèce devrait dévaluer périodiquement son drachme, et l’Allemagne réévaluer son deutsche mark – ce qui, naturellement, ne serait pas sans créer des incertitudes embêtantes pour les élites économiques et sociales des deux pays. Les constructeurs automobile allemands et les Grecs aisés et fortunés devront sans cesse s’inquiéter, les uns de leurs prévisions de vente, les autres de la valeur de leur monnaie et donc de leurs biens de consommations, petits palais et autres, en relation avec les capitales occidentales – genre Londres et Paris – où ils ont l’habitude de dépenser leur fortune. Les classes laborieuses grecques n’apprécieraient pas non plus des dévaluations qui compromettraient la valeur de leurs petites rémunérations ou des modestes augmentations de salaire qu’elles obtiendraient. Bref, cette monnaie commune, qui dilue le deutsche mark dans le drachme et autres monnaies plus faibles pour obtenir un potage digestible autant pour les estomacs financiers des capitalistes que des ouvriers allemands et grecs (et autres) paraît une solution providentielle, en dépit de ses bases malsaines.

Que sont ces bases ? Le libre-échange et la déréglementation du mouvement des capitaux. A presque chaque fois que ces méthodes ont été combinées à des unions monétaires asymétriques, elles ont mené les participants (en particulier les plus faibles) dans une mélasse calamiteuse. On peut citer l’étalon de change-or de l’entre-deux-guerres ; les accrochages au dollar de pays du Sud-Est asiatique, de l’Argentine, du Mexique, et autres ; le Mécanisme de taux de change européen (MCE). Le franc CFA, qui est dans le même cas de figure, est une monnaie trop marginale pour subir certains des déboires des monnaies de ces autres pays – par exemple la destruction épique du MCE par les attaques des spéculateurs financiers en 1992-93. Mais il souffre de certains autres effets pervers de ce genre de système, notamment du fait du taux de réserves de devise nécessaires pour assurer l’accrochage à l’euro, de la politique monétaire restrictive (de façon pérenne) qui s’ensuit et de l’immobilisation des économies participantes dans des rôles rigides confirmant la prospérité des uns (Côte d’Ivoire) et la misère des autres (Niger). Il y a pourtant une union monétaire asymétrique qui a survécu et prospéré de manière significative, celle du dollar américain. Le principal facteur du succès américain a été d’ajouter aux mécanismes économiques, un mécanisme politique capable de « recycler » les surplus, en dehors de mécanismes de marché (financier) comme l’emprunt et le crédit. Les transferts fiscaux fédéraux permettent, à travers un ensemble d’institutions ou de processus institutionnels, de canaliser les surplus des régions excédentaires vers les régions déficitaires de façon à maintenir l’ensemble de la zone à à peu près le même niveau de prospérité, avec une convergence vers les régions les plus prospères. Dans une zone de monnaie unique asymétrique avec des taux d’échanges fixés à travers des tractations politiques (plutôt que des institutions politiques communes), telle que l’eurozone actuelle, on obtient un résultat vaguement semblable à travers le marché, mais avec des effets pervers qui ne sont pas sans rappeler une escroquerie à la Ponzi. Par exemple, les excédents commerciaux allemands mènent à une accumulation de capitaux en Allemagne, et donc à une baisse des taux d’intérêt réels, tandis qu’en Grèce, où l’on a plutôt une pénurie de capitaux, les mêmes taux d’intérêt réels augmentent, attirant les capitaux allemands (et, en l’occurrence, français également). Comme les deux pays utilisent la même monnaie, les banquiers allemands ne craignent pas le retour de bâton d’une dévaluation de la monnaie de l’emprunteur, et sont, du coup, encouragés à prêter à la Grèce sans la retenue ni la circonspection qu’ils auraient autrement eues. Il se produit alors l’effet pervers : les irrésistibles flux de capitaux du pays excédentaire au pays déficitaire produisent des bulles dans ce dernier, qui connaît une fausse prospérité et une croissance artificielle, le menant à consommer encore plus de produits du pays excédentaire, ce qui gonfle à la fois les excédents de ce dernier et le déficit du premier.

Evidemment, la bulle finit par crever. On voit que les Grecs ne sont pas, au final, comptables de cette situation, mais les Européens s’en prennent à eux et crient « haro sur le baudet », d’autant plus que la Grèce fut le lieu de cet accident inévitable précisément du fait de ses faiblesses structurelles – faiblesses structurelles que nombre d’Européens s’imaginent être la cause réelle de l’accident (sous des qualifications d’ailleurs peu charitables), et non pas le système déraisonnable qu’ils ont mis en place.

Le fait est que lorsque la bulle crève, des dettes impayables – parce que trop considérables – s’empilent dans le pays déficitaire. Les Européens exigent alors que ledit pays – la Grèce en cette occurrence – reforme immédiatement ses faiblesses structurelles afin de payer aussi rapidement que possible ladite dette, bien que la combinaison desdites faiblesses structurelles et du poids écrasant de la dette ne puisse y aboutir qu’à une dépression permanente rendant ces deux exigences impossibles à satisfaire. Les Européens, du reste, refusent d’accepter cette impossibilité, préférant y voir une résistance grecque à des remèdes douloureux mais nécessaires qu’il faut la forcer à prendre, comme un enfant récalcitrant (d’où la mise sous tutelle actuelle de la Grèce). Le coryphée de ce point de vue européen, le ministre allemand des Finances, un doctrinaire ordolibéral (l’ordolibéralisme est une version germanique du néolibéralisme), Wolfgang Schäuble, utilise d’ailleurs, dans cette interview au Spiegel, la métaphore médicinale, et impute les échecs du plan d’« aide » européen non pas au fait que le remède serait peut-être mal adapté à la pathologie grecque, mais à un refus de la Grèce de prendre « correctement » ledit remède. Il faut aussi décrypter, dans cette attitude, une image des relations de pouvoir existant au sein de l’eurozone. Le fait de ruiner une économie déficitaire, donc, par définition, une économie de demande, peut créer à la longue une récession dans l’économie excédentaire et productive, qui ne pourra plus écouler ses produits dans un pays peuplé de gens désargentés. Mais comme la Grèce est un petit poucet de l’eurozone, le risque ne paraît pas si grand du point de vue allemand, et Schäuble et Merkel, qui sont – ne l’oublions jamais – des politiciens de droite libérale, peuvent trouver adroit de faire de ses tourments une leçon de choses capable de discipliner les autres. Comme disait Voltaire à propos de l’exécution de l’amiral Byng, « c’est pour encourager les autres ». D’ailleurs on peut même imaginer que puisque les Européens ont accepté qu’on mette fin, en Grèce, aux acquis sociaux existant ailleurs (et perçus comme du « luxe » par les néolibéraux), ils ne pourront plus être à mesure de protester avec la force adéquate si les mêmes démantèlements commencent à leur être appliqués – d’autant plus que cela sera sans doute vaporisé, au lieu d’être injecté en dose concentrée comme dans le cas de la Grèce. Je ne doute pas, pour ma part, que les politiciens de droite libérale européenne ne soient, en réalité, en train d’utiliser la Grèce comme un terrain d’expérimentation, une sorte de cobaye – comme jadis les colonies. S’ils ne semblent pas vouloir « sauver » le pays, c’est que tel n’est peut-être tout simplement nullement leur but. Le but serait plutôt de durcir les conditions d’accès à l’euro, un peu à la manière d’un étalon-or (il convient de se rappeler, à cet égard, le projet de « Schengen monétaire » restreint au tandem franco-allemand plus les pays du Bénélux, caressé, en 1995, par le ministère allemand des Finances, dirigé, à l’époque, par Theo Weigel et qui aurait, par exemple, ramené le seuil de déficit budgétaire tolérable de 3 à 1%). Mais je m’égare…

La question intéressante est : pourquoi l’Europe a-t-elle choisi cette voie, ce système particulier ? Et un premier élément de réponse est : il n’est pas sûr que le choix ait été européen, en tout cas, pas intégralement, ni initialement.

Le système européen initial, celui qui a émergé de la Seconde guerre mondiale, ne fait sens qu’au sein du système de Bretton Woods, le premier – pas le Bretton Woods néolibéral actuel. A la fin de la guerre, le dollar était la seule monnaie dure, convertible, indispensable donc au redémarrage du système capitaliste. Mais sa position était menacée par le fait que la fin de l’effort de guerre pourrait entraîner une crise de production industrielle menant à une nouvelle dépression. Il fallait donc faire renaître la demande dans les pays capitalistes sinistrés, en Europe et au Japon, afin que l’Amérique puisse les inonder ensuite de ses produits manufacturés – histoire racontée avec une vigueur et une minutie remarquables par Victoria de Grazia dans Irresistible Empire : America’s Advance Through Twentieth-Century Europe. En gros, l’Amérique entendait « recycler » ses surplus à travers une renaissance de l’Europe et de l’Asie de l’Est, qui ne pouvait se faire qu’à travers une homogénéisation, ou du moins une régionalisation des marchés européens et est-asiatiques. Dans cette optique, les doctrinaires américains de l’époque – flanqués de l’Anglais Keynes – comprirent bien que les élites mercantiles de ces régions voulaient un système de change fixe créateur de certitudes pour le marché. Mais à l’époque, on avait encore frais à l’esprit les ravages du système de l’étalon de change-or (sur ce sujet, voir le The Great Interwar Crisis and the Collapse of Globalization de Robert Boyce), qui avait graduellement mené à résipiscence tous les pays qui se sont obstinés à s’y accrocher. Du coup, ils pensèrent un nouveau type de système de change-or fondé sur les réserves d’or supportant le dollar, tandis que d’autres monnaies – en particulier le deutsche mark et le yen, monnaies de pays où les Américains, à l’époque, pouvaient directement intervenir pour développer la base industrielle – ancraient le système dans leurs sphères économiques respectives, l’Europe et l’Asie de l’Est. Cette évolution ne pouvait, évidemment, se faire à travers le libre jeu du marché – d’où le Plan Marshall et autres politiques associées qui, dans le cas de l’Allemagne – pays qui devait, au départ, être désindustrialisé et « pastoralisé » – furent une véritable volte-face. 700 usines allemandes avaient déjà été détruites, et un millier étaient en attente de subir le même sort ! Cette désindustrialisation de l’Allemagne était, en particulier, une exigence de la France, qu’il fallut convaincre de changer d’optique en un processus qui allait finalement mener au tandem franco-allemand comme assise du projet européen. Si l’Allemagne devenait une locomotive industrielle, elle aurait en effet besoin d’une zone de coprospérité où exporter ses produits, rôle idéal de l’Europe non soviétisée. Mais l’intérêt de la France pour une telle évolution devait être stimulé, et une sorte de pacte s’est mis en place par quoi les deux pays piloteraient le processus, avec l’Allemagne dominant le volet économique, et la France le volet politique – tandis que ses banques auraient également accès aux excédents germaniques (ce pacte était si crucial que lors de la crise spéculative du MCE – il est vrai déclenchée par la surchauffe financière du deutsche mark induite par les dépenses massives de la République Fédérale d’Allemagne lors de sa phagocytose de la République Démocratique d’Allemagne – la Bundesbank a dépensé plusieurs dizaines de milliards de mark pour empêcher – en vain d’ailleurs – la chute du franc français, après avoir laissé la lire italienne et la livre sterling britannique succomber sans lever le petit doigt). Idéalement, les Etats-Unis auraient aussi voulu voir une zone de coprospérité similaire émerger en Asie de l’Est sur la base d’un tandem sino-japonais, d’autant plus que la Chine et sa population géante auraient alors offert au Japon la demande dont sa productivité industrielle aurait besoin. Devant l’échec de ce plan, les Etats-Unis transformèrent sans balancer leur propre marché intérieur en zone de demande capable d’absorber la production nipponne. Si les Etats-Unis sont devenus un hégémon, c’est à de telles actions (et ressources !), et à un tel sens du politique, qu’ils l’ont dus – démontrant ainsi une sagacité qui échappe en tout cas à l’Allemagne et, manifestement, à bien d’Européens, pourtant si dédaigneux du sens politique yankee. Il y a, en effet, loin de l’esprit de finesse de l’hégémon à l’esprit de géométrie du délivreur de diktat.

A cet égard, il faut d’ailleurs se rappeler qu’alors que la préférence doctrinaire (« géométrique ») des Etats-Unis était pour des marchés assez largement concurrentiels, ils encouragèrent, ou en tout cas laissèrent, les Européens mettre en place leur système d’intégration économique à travers des oligopoles d’industrie lourde – le charbon et l’acier – à quoi, pour complaire surtout aux Français, on appendit une politique agricole commune faisant fi du libre-échange (nous la sentîmes passer, en Afrique). Au début des années 1960, une situation favorable était ainsi créée en Europe : le système global, celui de Bretton Woods, stabilisé et régulé par les Etats-Unis, qui « recyclaient » leurs propres excédents en Europe et en Asie de l’Est (Taiwan et la Corée du Sud commencèrent à « décoller » par là), offrit à la Communauté Economique Européenne un environnement financier stable qui soutint les facteurs productifs caractéristiques des « Trente Glorieuses », menant aux excédents budgétaires, au plein emploi, à l’inflation basse, etc. Que cela ait été un résultat de la politique monétaire (entre autres) américaine est rendu évident par les effets de la crise américaine des liquidités de la fin des années 1960 qui amena Nixon à décrocher le dollar de l’or et à le découpler du yen et des monnaies européennes. Aux dirigeants européens désappointés, John Connally, le Secrétaire au Trésor de Nixon, déclara : « Le dollar est notre monnaie, mais il est votre problème ! » En se désancrant du centre du système, le dollar entraîna dans son sillage incertain des monnaies européennes comme la lire, tandis que le deutsche mark s’élevait comme un ballon gonflé à bloc vers l’empyrée des monnaies dures. C’était la fin de Bretton Woods.

Evidemment, dans ces conditions de sauve-qui-peut monétaire, le projet européen allait avoir le plus grand mal à émerger. C’est en cherchant une solution de substitution, un régime de taux de changes fixes européen, que les Européens prirent le chemin menant vers l’euro. Mais si l’objectif initial – la création et le maintien d’une zone de coprospérité – demeura, la méthode changea avec le contexte. Le pilotage américain résultait de l’hégémonie des Etats-Unis, mais dans le nouveau système européen post-Bretton Woods, il n’y avait pas d’hégémon. Les divers processus d’harmonisation et d’unification monétaires que les Européens mirent en route à partir de 1971 ramenèrent leur communauté à un système qui ressemble à celui de l’étalon de change-or, c’est-à-dire à un système de taux de changes fixes basé uniquement sur les mécanismes de marché (et le deutsche mark jouant le rôle d’étalon) et aboutissant logiquement aux attaques spéculatives de 1992-93, si semblables à celles des années 1930. En créant le MCE II et l’euro, les Européens pensent avoir conjuré le sort, mais tout le processus initié en 1971 avait été « détourné » par les mouvements des Etats-Unis au cours des années 1980. Si, après 1945, les Américains ont été la cause majeure du lancement et du succès apparent de la construction européenne, après 1980, ils ont joué un rôle tout aussi majeur dans la création de l’illusion de réussite dans laquelle les Européens ont baigné depuis lors.

Au cours des années 1980, pour financer leur économie désormais déficitaire, les Américains eurent recours à un procédé déroutant et logique en même temps. Ils attirèrent les excédents des économies productives et se mirent, en somme, à les « recycler » en théorie à leurs propres dépens – sauf que cela gorgea tout de même leur pays de capitaux, avec effet sur la tenue du dollar à travers les Trésors des Etats américains et diverses formes de financement de l’économie.

A noter, entre parenthèses, que le principal facteur de la chute de l’Afrique dans les années 1980 se trouve d’ailleurs là : alors que, sur la fin des années 1970, les pétrodollars et les eurodollars avaient trouvé une destination dans les efforts de développement des pays africains en période de boom des matières premières, tout fut soudain asséché par le rôle de « pompe à phynances » internationale que les Etats-Unis se mirent à jouer, mettant fin au petit jeu de recyclage des excédents qui atteignait curieusement l’Afrique à ce moment-là.

L’Amérique utilisait ce tourbillon de capitaux en provenance d’Europe et du Japon pour éponger aussi leurs surplus de biens de consommation. En retour, l’Allemagne, le Japon, plus tard la Chine se mirent à produire de façon ininterrompue des biens qu’ils étaient sûrs d’écouler dans le marché américain. En même temps, les profits dégagés en Europe et en Asie refluaient vers Wall Street pour fluidifier l’étourdissant processus de financiarisation auquel les banques allemandes et françaises ont participé avec enthousiasme. Bref, les bulles de Wall Street en firent éclore en Europe – en particulier dans l’Europe périphérique – tout en finançant les importations et les exportations des Européens comme des Asiatiques. Dans un tel contexte, pourquoi essayer de créer à la communalisation de la monnaie des bases autres que purement mercantiles ? Pourquoi s’inquiéter d’ancrer la monnaie commune dans la construction d’une économie publique européenne, puisque l’énergie des capitaux et du marché semblait suffire à soutenir la participation des économies nationales – même celle de pays aussi structurellement faibles que la Grèce – à l’entreprise ? Bien entendu, il y avait des gens qui, aux Etats-Unis comme en Europe, sonnaient la sonnette d’alarme à propos de l’impermanence de la chose. Je me souviens qu’au début des années 2000, lorsque j’arrivai pour quelques années aux Etats-Unis et devins un lecteur fidèle de The Nation, cette revue était pleine d’articles prédisant un jour de rétribution très prochain. Lorsque cela commença en 2008 et que j’entendis tout d’un coup un chorus universel sur « quelle énorme surprise ! », « qui eût cru une telle chose possible ! », « on ne nous l’avait jamais dit ! », j’avoue que je fus tout d’abord éberlué, avant de me sentir devenir cynique sur toute l’affaire.

2008, ce fut le moment où l’Amérique cessa de jouer le rôle de « recycleur déficitaire » assumé depuis les années 1980, et où, en même temps que la demande américaine s’effondrait, la finance toxique de Wall Street qui avait si bien « lubrifié » les mouvements internes du marché européen à travers les banques franco-allemandes, entra en mode « shutdown » et sinistra le secteur bancaire européen – histoire bien connue maintenant. Percluse par ces ondes de choc, l’eurozone n’a pas trouvé de solution permettant de reprendre le fil d’une histoire qui avait été rompue vers la fin des années 1970. Il semble que ces dirigeants n’y pensent pas, qu’au niveau des peuples, le cœur n’y est plus – après trente ans de légèreté néolibérale. Ils préfèrent se distraire de façon misanthrope sur les déboires des Grecs – un symptôme grotesque et pénible de l’impasse où se trouve leur processus d’intégration. Dans tous les cas, la voie même où s’était engagée l’Europe au début de ce processus était problématique d’un point de vue fonctionnel.

On le voit bien en comparant l’Europe et les Etats-Unis. Pour simplifier, on peut dire qu’alors que le motif dominant du processus européen est bureaucratique-capitaliste, celui des Etats-Unis fut et reste politique-capitaliste. L’histoire des Etats-Unis – ce pays considéré comme quintessentiellement capitaliste – est au fait l’histoire d’une lutte constante entre la construction d’une économie publique et l’énergie pratiquement incontrôlable de l’économie privée. Si l’intérêt public ne parvient pas à maîtriser cette énergie – et, tel qu’il s’exprime à travers le Congrès au moins, ne cherche jamais à la mettre au pas – il lui arrive de la contenir de manière plus ou moins massive, si bien qu’elle reste assez fluide pour ne pas carboniser l’économie publique, comme les esprits inquiets s’y attendent toujours. Les histoires exemplaires à cet égard sont celles du démantèlement de Standard Oil ou l’adoption de l’acte Glass-Steagall. Ces défaites du grand capital sont, bien entendu, toujours à charge de revanche, et 2008 nous a montré ce qui peut arriver lorsque l’intérêt public est, à son tour, vaincu et humilié. En dehors de ces grands affrontements, tout le système américain existe sur la tension entre ces deux forces, au point où cela s’incarne dans le système partisan, avec, en ce moment, le parti démocrate représentant l’intérêt public et le parti républicain le grand capital, le tout, dans une ambiance où chacun reconnaît que le pays est fondé sur l’un comme sur l’autre pôle de l’économie politique nationale. Cette lutte a même existé au niveau de l’intégration monétaire américaine : si le gouvernement fédéral a tôt promu le dollar pour signifier l’indépendance des Etats-Unis, il n’est pas devenu tout de suite l’émetteur de la monnaie circulante. La chose a été laissée à des banques privées, obtenant des chartes des législatures des Etats, souvent à travers la corruption ou les connivences politiques. En dépit des difficultés, paniques financières et autres incertitudes sur les instruments de paiement que ce système souvent fort anarchique créait, le Congrès ne se sentit jamais autorisé à se substituer au secteur privé avant la Guerre Civile qui rendit la stabilité monétaire absolument nécessaire en vue du financement de l’effort de guerre du Nord. C’est finalement cette crise nationale qui mena à l’émergence du « greenback », le dollar gouvernemental (dénommé d’ailleurs ainsi par dérision, comme quoi il ne vaudrait pas plus que l’encre verte utilisée pour les motifs imprimés sur son dos).

La configuration européenne est différente. Les projets menant à la construction de l’Union Européenne, et les pères fondateurs mêmes de toute l’affaire – des gens comme Jean Monnet – étaient et restent de caractère fortement technocratique et non-politique. Ici les deux pôles – l’intérêt public et le grand capital – ne sont pas en confrontation directe. L’intérêt public est confiné au niveau des pays – qui ne sont pas encore des Etats comme les Etats américains, mais qui ne sont plus non plus des Etats-nation comme ce qu’ils prétendent être encore – mais le grand capital agit au niveau continental. Entre les deux niveaux, la médiation provient de Bruxelles, où le Parlement européen offre une sorte de chambre d’échos plutôt cacophonique et impuissante aux intérêts publics nationaux (eux-mêmes d’ailleurs fort innervés de capitalisme, comme aux Etats-Unis), et la Commission européenne travaille aux « choses sérieuses » avec le grand capital, sous prétexte d’œuvrer à « l’intérêt général » de l’Europe (concept inquiétant). Signe on ne peut plus parlant, si j’ose dire, de cet état de chose : le chut !-chut ! et le huis-clos dans lequel la bureaucratie européenne, de conserve avec le grand capital européen, prépare le nouvel épisode de l’imbrication capitaliste entre les marchés américain et européen à travers le Tafta: même les parlementaires européens sont tenus à l’écart des négociations et ne peuvent s’informer qu’à grand’ peine. Il est vrai que, par des mécanismes différents, on aboutit à un résultat similaire outre-Atlantique !

Pourquoi la comparaison entre l’UE et les Etats-Unis montrerait alors que le processus européen serait problématique, si on aboutit, dans les deux cas, aux mêmes défaites de plus en plus fréquentes et irréversibles de l’intérêt public ? C’est qu’en devenant une fédération d’Etats, les Etats-Unis ne peuvent pas se retrouver dans la situation actuelle de l’UE, avec son acrimonieuse division entre Nord et Sud, la tiers-mondisation d’une de ses économies participantes, le déclin précipité de plusieurs autres, et l’impossibilité, pour la société civile, d’agir aux niveaux pertinents, à Bruxelles, puisque les prises de décision réelles sont bureaucratiques plutôt que démocratiques.

A suivre…

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