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…puis quelques temps après

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Chercher dans mes vieux papiers ce texte dans lequel j’assimilais une certaine forme de religiosité à du sadisme moral ou « impur », sans succès. Mais je tombe sur cette note de lecture, datant sans doute de la fin des années 1990 (car je n’ai plus lu de Maistre depuis lors) qui s’y rapporte évidemment, et qui commence par une citation d’un poète rationaliste français, Chénier, qui semble si ingénu comparé au poète syrien al Ma’ari cité dans le billet précédent:

C’est le bon sens, la raison qui fait tout,

Vertu, génie, esprit, talent et goût.

Qu’est-ce vertu ? Raison mise en pratique ;

Talent ? Raison produite avec éclat ;

Esprit ? Raison qui finement s’exprime ;

Le goût n’est rien qu’un bon sens délicat ;

Et le génie est la raison sublime.

Contre la divinisation de la Raison, typique du dix-huitième siècle, et dont Chénier, tout en étant la victime, se voulut aussi le poète, Joseph de Maistre semble bien être le plus furieux réfutateur. Rousseau qui, apparemment, voulut fonder les principes de l’ordre civil sur la raison, qu’il opposa à la force, indiqua que la raison – le droit – vaut mieux que la force parce que cette dernière ne peut fonder un ordre stable : on trouvera toujours quelqu’un de plus fort que soi. Maistre utilise le même raisonnement pour disqualifier la raison : la raison est l’espace de la dispute, de l’argumentation, et les principes qu’on aura pris trouveront toujours de fortes réfutations, et devront céder devant des principes qui paraîtront mieux raisonnés.

Ces attaques anti-rationalistes de Maistre ont cette valeur ironique d’être fort rationalistes : à la fois serrées dans leur logique, claires et distinctes dans leurs concepts et leurs objets, et s’adressant non pas au sentiment ou à l’imagination, mais à la conscience lucide, qui est l’instance psychologique d’ordinaire visée par les propositions rationnelles ou rationalistes.

Maistre conseille de fonder les sociétés sur des mythes de terreur, parce que si l’on peut examiner sans peur les ressorts fonciers qui ordonnent la marche des gouvernements et des institutions, on les banalise en somme, et on les rend sans force. Ce conseil, pourtant, est déjà la preuve que cette opération est devenue impossible. Le pathétique de la situation de Maistre, c’est qu’il est l’un des édificateurs du Temps qu’il veut résorber. Il veut détruire l’œuvre des philosophes, mais ne dispose plus que des outils qu’ils ont fabriqués, et qui concourent nécessairement à renforcer leur projet. Il lui eût fallu des sourates, des versets, mais les oreilles du temps se sont accoutumées à des maximes et à des propositions.

Néanmoins, Maistre a trouvé une méthode de réfutation polémique très ingénieuse. Comme les rationalistes veulent réformer les absurdités de l’ordre civil en appelant les individus à cultiver leur conscience rationnelle, il lui suffit de démontrer que ces absurdités sont une conséquence nécessaire de la psychologie générale des hommes et des femmes, en puisant ses exemples au même lieu que ses adversaires. Il lui suffit de prendre chaque absurdité et de montrer avec une logique implacable qu’elle est une réalité, pour construire sa réfutation. Et naturellement, elle est une réalité. C’est précisément parce qu’elle est une réalité que les rationalistes veulent la réformer. Mais Maistre : pourquoi vouloir réformer ce qui est, au lieu de l’accepter simplement ? Toute sa thèse peut se résumer à cette question, et à une réponse irritée, prolongée, variée, soutenant l’acceptation pure et simple. Les hommes veulent les abus, la servitude, le meurtre, la violence, etc. Usons de cette volonté pour fonder l’ordre civil, au lieu de nous obstiner à aller contre.

Il semble que Joseph de Maistre est l’auteur du volet politique d’un diptyque dont le marquis de Sade a écrit le volet privé.

Ceci montre pourquoi j’ai toujours pensé que les conservateurs d’un certain genre sont nécessairement des sadiques. Ils ne le savent pas nécessairement, parce que, contrairement à Maistre, ils vivent dans la Loi de Terreur qui leur dissimule les ressorts de leurs conduites. La question de Maistre m’a été posée ainsi en 1991 par un camarade de classe nigérien, devant qui je défendais le code de la famille sénégalais, où il ne voyait qu’un bouleversement de l’ordre établi en faveur des femmes, des bâtards, etc. « Mais enfin », me dit-il, pour mettre fin à l’exposition que je faisais des conséquences iniques de ses opinions, « pourquoi vouloir à tout prix changer ce que tout le monde accepte ? » Cette question, à l’époque, m’avait stupéfié, non pas en elle-même, mais précisément à cause de tout ce qu’elle révélait dans son attitude. Je ne l’ai jamais oubliée parce qu’elle m’avait montré une vérité de philosophie morale : l’orientation fondamentale du conservatisme. L’implicite de cette question n’est pas en effet la vérité banale et réfutable qu’une majorité sociale accepte l’iniquité en question, mais la vérité plus philosophique qu’elle l’accepte en tant que cette iniquité reflète l’ordre des choses et la volonté naturelle des hommes et des femmes – sanctifiée par ailleurs par Dieu.

Ainsi Maistre voit sans doute que si l’homme veut les abus, il veut aussi l’équité ; s’il veut la servitude, il veut aussi la liberté ; s’il veut le meurtre, il veut aussi faire vivre ; s’il veut la violence, il veut aussi la douceur, etc. Il veut être, comme l’a bien vu Pascal, ange et bête. Les rationalistes veulent qu’il soit uniquement ange, et Maistre bête. C’est cela qui fait de lui un parèdre inconscient de Sade.

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