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Et longtemps avant…

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Je parlais, dans le billet précédent, des personnes incroyantes ou mécréantes (comme disent les religieux) qui pensent que les livres prophétiques sont des machinations frauduleuses. Aujourd’hui, dans notre ambiance de « clash des civilisations », les gens à sentiment islamique supposent généralement qu’une telle attitude est nécessairement culturelle, et qu’elle serait, en particulier, le résultat des errances et errements des Européens, enivrés par le rationalisme et le matérialisme des Lumières. Propos qui permet de se sentir à l’aise et d’exclure la possibilité de cogitations idiosyncratiques. Que penser alors de gens comme Abu Issa al-Waraq et Abu Al Hasan ar-Rawandi, deux penseurs « sceptiques » (litote) du IXe siècle de l’ère vulgaire (IIIe siècle de l’Hégire)?

Rationaliste radical et libre-penseur, Al-Waraq était un critique non seulement de l’Islam, mais des religions en général. Il était athée, et s’en prenait aussi bien aux prophètes qu’à l’idée de Dieu. « Celui qui ordonne à son esclave d’accomplir une tâche dont il le sait incapable, et qui, ensuite, le punit de son échec, est un imbécile », note-t-il sans ménagement. L’intellect humain, lui semblait-il, était admirable non pas par sa faculté de se soumettre aux injonctions des prophètes, mais par son aptitude à la curiosité et à la connaissance. Ce ne sont pas, dit-il, les prophètes qui ont appris l’astronomie aux gens, mais leur capacité à observer les cieux ; ce n’est pas d’eux qu’ils ont appris à jouer à la flûte, non plus ; et si les gens ont su apprendre à être cléments en y songeant, les prophètes ne sont pas nécessaires pour leur apprendre les valeurs éthiques, d’autant plus qu’ils enseignent des choses contraires au bon sens et à la raison. Son disciple ar-Rawandi, né en 837 et mort à un âge avancé, en 911, est l’auteur du Livre de l’émeraude, nommé ainsi paraît-il par allusion au pouvoir de fascination qu’aurait cette pierre sur les serpents – le Coran ayant, selon lui, le même effet sur les musulmans, avec tout aussi peu de mérite. Il s’en prend ainsi aux prophètes : « Ce qui est inadmissible dans la prophétie, c’est qu’elle te force à suivre un être humain en tout point semblable à toi, ayant comme toi une âme et une raison, qui mange ce que tu manges et boit ce que tu bois (…). Elle fait de toi un objet dont il use à son gré, un animal à son ordre ou un esclave à son service. Qu’a-t-il [le Prophète] de plus que toi, quel mérite a-t-il sur toi et quelle est, enfin, la preuve de la véracité de son message ? » Bref, les gens à religion seraient effectivement les vaches des prophètes, que ceux-ci mènent avec le joug du dogme et le bâton de la loi. Il se gausse aussi de la prière et des cérémonies du hadj, demandant pourquoi tourner autour d’une maison sourde aux prières, ou courir entre des rochers qui ne peuvent ni blesser, ni secourir, et pourquoi les collines de Safa et Marwa seraient meilleures que celle de Abu Qubays, et pourquoi la Kaaba serait une maison préférable à toute autre se trouvant dans la ville de La Mecque.

Et tant et plus.

Les œuvres de ces hérésiarques – comme les considèrent les musulmans – n’ont bien entendu pas été conservées. On connaît Ibn ar-Rawandi uniquement à travers les critiques injurieuses qui lui sont adressées par ses réfutateurs musulmans et juifs : pour l’attaquer, ces derniers le citent, en effet, abondamment. Une oreille plus sympathique, le poète pessimiste Abu al-Ala al-Ma’ari le montre, dans son Traité du Pardon, qui prend place en Enfer et en Paradis, se moquant ainsi de Dieu : « Tu as distribué à Tes créatures ce qui est nécessaire pour vivre à la manière d’un ivrogne montrant à plein sa muflerie. Si un être humain s’était permis une pareille répartition, nous lui aurions dit : « Escroc fieffé ! Que ceci au moins t’apprenne quelque chose ! » ».

Ce al-Ma’ari est, soit dit en passant, un cas intéressant : il accepte bien la critique rationaliste de la religion de ar-Rawandi, mais tout en avançant que l’homme est incapable de raison. « La raison, pour la race des humains, est un spectre qui passe son chemin », conclut-il mélancoliquement, et, conséquent avec lui-même : « Si on me demande quelle est ma doctrine/Elle est claire/Ne suis-je pas comme les autres/Un imbécile ? »

Pour en revenir à al-Waraq et ar-Rawandi, ils ont donc été bien plus loin dans leur « islamophobie » que CH, et cela, dans des pays et à une époque où, pouvait-on penser, le millième de ce qu’ils avaient osé dire leur aurait valu une mort géhennique. Et pourtant, ils sont morts apparemment fort âgés, dans leur lit, la seule consolation des croyants étant d’être convaincus qu’ils seraient ensuite allés rôtir en enfer. Ce qui semble indiquer que nous vivons dans des temps encore plus dogmatiques et exaltés que le IXème siècle de l’ère vulgaire, IIIème de l’Hégire.

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