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Charlie: autour d’une colère analgésique

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La colère contre Charlie Hebdo et son islamophobie ( ?) est curieuse. C’est une colère dont je comprends les arguments – du dehors ! – mais dont la portée me paraît des plus limitée au vu de ce qui s’est passé (et des causes profondes de ce qui s’est passé).

Selon cesdits arguments, donc, les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo nourriraient une « obsession » (pour ne pas dire une haine) à l’égard de « l’Islam ». Ils se seraient rendus coupable d’« essentialiser » « l’Islam » afin de violenter des populations vulnérables de l’actuelle société française, les musulmans. La raison de cette attitude ? Une phobie à l’égard de « l’Islam », phobie condamnable parce que… Ici, la chaîne de l’argumentaire doit être suspendue. Si, pour faire avancer le débat, on concédait aux critiques de CH que ses animateurs nourrissent effectivement une phobie à l’égard de la religion musulmane, pourquoi n’en auraient-ils pas le droit ? S’ils en ont le droit, pourquoi s’en offenser ? S’ils n’en ont pas le droit, pour quelle raison leur phobie serait-elle condamnable ? Questions qui risquent de nous entraîner dans d’oiseux débats, comme ceux à quoi on assiste en ce moment, autour de la « liberté d’expression ». Ou alors on peut simplement rétorquer que si CH a bien le droit de nourrir une telle phobie, on a, soi aussi, le droit d’en être offensé. Et là, le débat s’éteint, et il n’y a plus rien à dire.

En général, ceux qui s’estiment offensés par CH le sont pour des raisons justifiables : les caricatures de CH les ont blessé dans leur foi religieuse, ou alors dans leur soif de justice sociale (ces caricatures renforceraient le poids des sentiments racistes et xénophobes si vivaces aujourd’hui, en France, ce qui, à mon avis, est exact), ou les deux en même temps. Les gens de CH répondent qu’ils ne sont ni racistes, ni xénophobes, ni islamophobes, que leurs intentions ont été mésinterprétées, et ils avancent des statistiques et des éléments de contexte pour corroborer cette défense. Mais quand on est humilié et offensé, de tels actes de propitiation semblent relever de l’hypocrisie ou de la fausse conscience, et CH se trouve mis au pilori, sans qu’il en puisse mais.

Je vois, il est vrai, toute cette affaire à une certaine distance. Mais si je n’ai pas de sentiment musulman, je n’absous pas CH d’une certaine inconscience qui n’est pas loin d’être de la malice, ni même de certains travers malodorants. A un niveau élémentaire, il convient de souligner que si les artistes et journalistes du magazine sont morts, ce n’est pas parce que ceux qui les ont massacré avaient raison de le faire, même minimalement : c’est parce qu’ils étaient ce qu’ils étaient (et ce qu’ils restent). Ils ont expliqué, par exemple, que leur cible, c’était les terroristes et les intégristes, mais il est possible de satiriser les terroristes et les intégristes sans offenser les musulmans. Insistons là-dessus : si CH pensait vraiment que sa cible, c’était uniquement ces individus monstrueux ou effarants, il pouvait les atteindre sans commettre des représentations ordurières du Prophète Mohammed. Mais si CH a produit ces déplaisantes œuvrettes, c’est parce qu’il est CH. C’est ce qu’il fait. Son style satirique, ce n’est pas la finesse, l’émotion ou l’ironie – c’est le grossier, l’obscène, le burlesque. Ce n’est pas l’intelligent, c’est l’irresponsable (comme il le proclame fièrement). On se choque de ce que les victimes d’un massacre ignoble puissent être blâmées, mais je conçois fort bien un monde où les terroristes et les fondamentalistes auraient été satirisés de telle sorte que les frères Kouachi n’auraient eu aucune volonté de commettre ledit massacre. Seulement, CH est fondamentalement incapable de cette forme de satire : le « shock value » avant tout. Est-ce à dire, dès lors, que leur satire vise les musulmans et non les « terroristes-fondamentalistes » et que, du coup, au moins d’un certain point de vue, les frères Kouachi ont eu, en effet, raison d’agir ? Nombreux sont ceux qui pensent exactement de cette façon dans les pays musulmans (et en France, ils ne sont pas peu). Ils n’ont pas tout à fait tort, même si, en pensant de la sorte, ils ne comprennent pas vraiment ce que les frères Kouachi représentent. Il est clair, en tout cas que CH vise aussi la religion musulmane – en sa qualité de « religion organisée », dotée d’une puissance temporelle. Cette puissance, bien qu’elle ne soit pas étatique, est, en effet, politique. Elle commande les hommes. Nous ne sommes pas des vaches, ce n’est pas le joug et le bâton qui nous mènent. L’être humain est un animal de croyance et d’opinion. Ce sont les humeurs et les sentiments nés de (ou liés) aux croyances et aux opinions qui sont les mécanismes fondamentaux par quoi on peut les mener. Que de tels mécanismes soient intégrés en un système cohérent de dogmes et de pratiques, que ces dogmes et ces pratiques soient déclarés incontestables, intangibles et inviolables, et qu’ils soient encadrés par des institutions capables de pénétrer jusque dans l’intimité des cœurs et des pensées (les institutions étatiques osent à peine franchir le seuil physique des résidences privées !), et on se trouve face à un extraordinaire concentré de puissance que seule une grande sagesse ou une grande maîtrise peut manipuler sans provoquer des catastrophes orbiculaires. Il est évident – n’en déplaise à CH et à ceux qui pensent de même – que cette puissance peut servir, et sert souvent, à adoucir de mille manières le sort humain ; mais il est tout aussi évident qu’elle peut devenir une véritable « arme de destruction massive » entre les mains de ceux qui, pour diverses raisons, auront réussi à s’en emparer pour dominer et imposer. Elle peut aussi bien épanouir les cœurs qu’étouffer les âmes : encore une fois, cela dépend des époques, des personnes, presque des constellations. La religion organisée n’est, en soi, ni un bien, ni un mal, et elle est tout cela, potentiellement : le christianisme a servi, au XVIe siècle, à justifier l’esclavage des Noirs, et au XVIIIe siècle, à le combattre. Pour l’anticléricalisme français, dont CH est un fleuron, on ne peut faire confiance en une telle puissance – d’autant plus que, pour ceux qui ne croient pas en Dieu, ou qui, même s’ils y croient, n’acceptent pas les livres proclamés par les prophètes, ladite puissance repose sur une fraude massive. En France, grâce à la Révolution de 1789, ceux qui se méfient ou qui rejettent le pouvoir religieux ont réussi à remettre le génie dans la bouteille, essentiellement en obligeant l’Eglise catholique à restreindre jusqu’à l’insignifiance son rôle dans la vie publique.

Cet anticléricalisme français est, en effet, particulièrement lié au fait que la religion organisée dominante, en France, était le catholicisme, qui était visiblement organisé comme un Etat dominateur régissant les intérêts (moraux et spirituels) du peuple laïc : c’est ce qui explique que les gauchistes anglo-saxons, qui ont une méfiance similaire vis-à-vis de la religion organisée, ne comprennent pas le radicalisme avec lequel la tradition anticléricale française la considère. Cette tradition, bien que triomphalement apparue à la suite de la révolution de 1789, a ensuite dû se battre pied à pied avec l’Eglise catholique pour l’empêcher de retrouver son ancienne puissance, et cette bataille, qui a duré jusqu’au début du XXème siècle, a singulièrement contribuer à l’étoffer de toutes sortes de courants, d’attitudes, d’approches, depuis l’anticléricalisme de mauvais goût du M. Homais de Flaubert jusqu’à l’industrieuse vocation laïciste des « hussards noirs de la République » (les instituteurs normaliens de la IIIème République). Mais il y a autre chose. On entend souvent dire, aujourd’hui, que l’Islam est une réalité nouvelle pour la France, et qu’elle apprend seulement maintenant à lui appliquer ses traditions, ce qui ne va pas sans ratés compréhensibles : mais cette réalité n’est nouvelle que parce qu’elle été désapprise. Comme la France a soigneusement organisé l’amnésie sélective quant à son passé colonial, elle « oublie » qu’elle a gouverné des sociétés et des pays musulmans (à une époque où elle se targuait d’être une « puissance musulmane de rang majeur ») – et il est encore plus intéressant de noter que la France qui a accompli cette tâche était celle de la IIIème République, c’est-à-dire celle qui était gouvernée par un régime foncièrement laïc, promu par des anticléricaux doctrinaires. Cela n’a pas manqué de se faire sentir pesamment sur la politique religieuse des administrateurs coloniaux (voir cet essai fort nuancé, quoiqu’en anglais, de J.-L. Triaud) – et cela n’a pas non plus manqué d’enrichir par la bande la tradition anticléricale métropolitaine, dont CH est l’un des héritiers, d’une méfiance vis-à-vis de l’Islam, également.

Certes, CH a raison : il n’a commencé à s’en prendre à l’Islam que récemment, et uniquement parce que la « religion organisée Islam » a commencé à prendre de l’importance dans l’espace public français et à devenir donc une sorte de cible légitime du point de vue anticlérical. Mais tout le bagage historique dont est chargé CH comprend non seulement l’anticléricalisme « classique » (visant le catholicisme), mais aussi un anticléricalisme « colonial » (visant l’Islam) dont – pour le coup – ses promoteurs n’étaient sans doute que vaguement conscients. Si j’ai parlé de travers malodorants, c’est en songeant à cet impensé colonial, qui fait que viser le catholicisme n’est pas la même chose que viser l’Islam (en France). Les anticléricaux français se sont révoltés contre le catholicisme – et un siècle plus tard, ils ont dominé l’Islam : ce n’est pas le même rapport fondamental. La colère contre l’Islam qu’on sent dans les satires de CH est peut-être justifiée (elle l’est certainement d’un point de vue purement anticlérical) : mais elle ne devait pas s’exprimer dans le même style que la colère contre le catholicisme, car elle n’a pas la même généalogie. Si on a du mal à comprendre ce détail, prenez les caricatures qui visent les Africains. Ici, il n’y a aucun prétexte, aucune justification renvoyant à la Wille zur Macht cruelle qui anime certaines émanations de l’Islam contemporain – et ces caricatures mortifiantes ne sont pas « équilibrées » par des caricatures qui viseraient les Blancs. Ces derniers ne semblent même pas exister en tant que catégorie, car ce sont eux qui sont censés regarder et juger, distribuer les bons et les mauvais points – en une position si dominatrice et sûre d’elle-même qu’elle n’a même pas besoin de se nommer (comme elle se nomme aux Etats-Unis : « White supremacy »). CH n’a même pas l’excuse qu’une telle chose serait innovante, puisque la série de dessins animés intitulés « Les Lascars » (qui offre d’ailleurs une vision politiquement inoffensive de la situation des jeunes « gens de couleur » en France) s’est parfois aventurée dans ces eaux. L’inégalité de traitement dans la moquerie et les relents qui la sous-tendent renvoient on ne peut plus clairement au racisme colonial, dont la France « blanche » se refuse à vider le prurit. Bref, les gens de CH ont raison de dire qu’ils ne sont pas racistes, mais ils ne se rendent pas compte à quel point ils sont français, et à quel point être français signifie être raciste (non pas « in essentia », mais parce que les Français n’ont pas fait, à propos du racisme colonial, ce « travail de soi sur soi » sans quoi, selon Michelet, il n’y a pas de progrès dans l’histoire).

On voit donc qu’il n’y a rien d’étonnant qu’une sorte de confusion éthique règne sur le sujet. Il en est d’ailleurs toujours ainsi dès qu’on observe de près les croyances et les opinions des gens. Si, par exemple, on appliquait la même radiographie cette fois aux musulmans, les résultats risquent fort d’être tout aussi peu reluisants ! Je le ferais peut-être, mais une autre fois, vu que ce billet se prolonge outre mesure et qu’il est bientôt minuit. Tout ce que j’ajouterais à cet égard, c’est que l’acte des frères Kouachi a démontré que ce pour quoi CH est condamné par ses censeurs – que s’en prendre à « l’Islam », délibérément ou par mégarde, c’est attaquer les humbles et les exclus du système – n’est pas suffisant aux yeux de l’observateur perplexe. Oui, qu’ils le veuillent ou non, les journalistes de CH s’exprimaient bien depuis un lieu de pouvoir rendant leur œuvre éthiquement peu sympathique, mais l’acte des frères Kouachi ne relève pas, non plus, de l’impuissance. Si, en France (qui n’est pas l’Arabie Saoudite !), il n’émane pas d’un lieu de pouvoir, il relève tout de même d’une inexorable volonté de puissance. Leur acte nous paraît disproportionné – un massacre à la Kalachnikov pour des dessins –, et ce n’est pas seulement par manque de sensibilité culturelle (i.e., pour les assassins, le meurtre des journalistes est sans doute proportionné au crime dont ils s’étaient, à leurs yeux, rendus coupables). C’est aussi qu’il est réellement disproportionné, que les frères Kouachi ne voyaient pas d’autre moyen, dans leur faiblesse et leur isolement au sein d’un « système » qui n’approuverait ni ne ratifierait leur colère, que de procéder à un massacre – dans lequel ils savaient bien que des innocents (suivant leurs propres catégories) allaient tomber. C’est une disproportion similaire qui pousse des Palestiniens à commettre des actes terroristes en Israël : mais alors que ces Palestiniens agissent ainsi par esprit de résistance, les frères Kouachi ont agi par quelque chose qui ressemble plutôt à un esprit de domination. Le Palestinien préférerait ne pas en arriver là, il préférerait qu’Israël lui « permette de respirer », comme disent les Noirs, aux Etats-Unis, afin de mener une vie pas trop différente de celle des Israéliens, et peut-être avec eux. Il résiste parce que, comme dit la chanson, il veut prouver qu’il existe, malgré tout, malgré le poids écrasant d’une des plus longues et plus fragrantes iniquités de l’histoire. Les frères Kouachi préféreraient, eux, faire plus, faire en sorte que le système français soit autre, faire en sorte que les objets de révérence et de crainte des Français soient tout autres qu’ils ne sont. Ils auraient voulu être des révolutionnaires, imposant leur utopique idéal théologique aux masses. Ce que l’histoire française a été pour CH, l’utopie islamiste le fut pour ses tueurs : le point où la boussole devient folle et oriente vers des impasses. Et si l’on peut accuser CH d’hypocrisie et d’inconscience – certainement, à mon avis, de défaut de connaissance de soi-même – on ne peut inspirer de la « compréhension » pour les frères Kouachi au prétexte qu’ils auraient été des Arabes musulmans souffrant des oppressions et des pathologies (bien réelles) de la société française. Car de même que CH aurait pu attaquer ceux qu’il désignait comme étant ses ennemis (les terroristes et fondamentalismes) sans offenser les musulmans, de même – si telle avait leur intention – les frères Kouachi auraient pu défendre l’Islam sans massacrer des gens. Mais CH voulait offenser les musulmans, et les frères Kouachi voulaient commettre un acte pointant vers un rêve révolutionnaire. Il en a résulté une sanglante énormité.

Alors, étant donné tout ceci, que dire donc des critiques de CH qui ont boycotté le prix à lui offert par PEN ? Je ne sais. Mais face au chaos nocturne d’où est sortie la tragédie CH, ces papotages de principe autour de la « liberté d’expression » et de la « justice sociale » ont quelque chose de presque analgésique.

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