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Pas de poisson d’avril

Publié le

Election de Buhari : la chose est si bonne, et surtout, si étonnante, que je croirais presque qu’il s’agit d’un poisson d’avril. Ce qui me surprend n’est pas que Buhari ait gagné, mais que Jonathan n’ait pas volé, ou réussi à voler, l’élection. Il y a quelques jours, je prenais le petit-déj sur la terrasse de l’hôtel, ici à Ouaga, et eus l’impression qu’un homme assis à côté de moi était nigérian. Je lui adressai la parole, c’était effectivement le cas. J’amenai le sujet sur la question des élections et lui dis qu’il me semblait que Jonathan était tellement impopulaire qu’une victoire de Buhari était assurée. Il se dit d’accord avec moi sur l’impopularité de Jonathan et révéla que lui-même comptait voter pour Buhari en dépit du fait qu’il était originaire de la même région que Jonathan. Mais il ajouta aussitôt qu’au Nigeria, un « incumbent » (personne en exercice) ne « perd » pas les élections. « Dans les circonstances actuelles, s’il vole les élections, ce serait le chaos », dis-je, et sa réponse fut un sourire triste suivi d’un propos très pessimiste sur le caractère nigérian. Je me pris à souhaiter que Jonathan soit frappé d’un infarctus du myocarde ou d’une rupture d’anévrisme. Etant donné sa conduite d’hier, ce souhait est, je l’admets, regrettable. Dans tous les cas, plus même que l’élection de Buhari, c’est cette conduite qui constitue un événement. En 2011, j’avais mené une enquête sur les dernières élections nigérianes pour un institut américain, et ce qui m’avait frappé, c’était le fait que la fraude était partout, mais que l’impression dominante était que l’INEC (la CENI), dirigée par Attahiru Jega, fonctionnait considérablement mieux que lors des consultations précédentes. C’est encore Jega qui a présidé aux consultations actuelles, d’ailleurs. Ma conclusion, cependant, était que pour que la performance de l’INEC aboutisse à des résultats sincères, il fallait que les « machines politiques » des partis participent à ses efforts. Si un parti dominant dans une région (surtout par son organisation, plutôt que par sa popularité réelle) veut absolument tel résultat, il n’hésitera pas à recourir à l’ultima ratio de la violence, créant un contexte où sa victoire devra être reconnue pour mettre un terme au chaos, ou au moins des élections partielles devront être organisées. Les machines des partis sont plus importantes que les électeurs et peuvent saboter le travail de l’INEC. A cet égard, il se peut – les analyses à froid nous le dirons – que les « défections » au Sud (car le Nord était, bien entendu, complètement acquis à Buhari) ait permis à l’INEC d’exprimer des résultats sincères défavorables à l’« incumbent ». Le cas de l’Etat de Rivers (Etat d’origine de Jonathan) le prouve a contrario. Ici, le parti au pouvoir était l’APC, le parti de Buhari, qui était donc – même ici ! – le parti réellement populaire. Mais le parti dominant était le PDP, à cause des accointances régionalistes de Jonathan. Le résultat fut que le PDP remporta Rivers pour Jonathan à 1 480 000 voix contre… 69 238. La fraude était insolente, puisque les membres du APC dans l’Etat dépassaient de loin 70 000 personnes. Un commentateur exaspéré s’est exclamé, devant ce qu’il considérait comme un projet de Jonathan de prendre racine envers et contre tous, « If we can’t Jega him, we shall Gbabgo him ! » (« Si nous ne pouvons pas le débarquer à travers Jega (légalement), nous le ferons à la manière dont Gbagbo a été débarqué (violemment) »). Evidemment, même chose peut être dite des Etats où l’APC, cette fois, était le parti dominant, comme Kano.

Tout ceci veut dire que la victoire de Buhari n’est sans doute pas aussi « historique » qu’on le croirait, dans le sens où je ne pense pas qu’elle résulte d’une transformation radicale des mœurs électorales du Nigeria. La fraude et la violence en demeurent les moteurs principaux. Mais même un champ électoral aussi pervers peut aboutir à une « divine surprise », pour peu que les circonstance s’y prêtent.

N’empêche, l’événement a créé un précédent heureux, et un précédent (positif ou négatif) est une chose toujours cruciale dans l’expérience des nations.

A-t-on remarqué que Boko Haram n’a pas ensanglanté le scrutin comme on s’y attendait ? Les conspirationnistes vont en tirer toutes sortes de conclusions, mais le fait le plus probable est que cela est un signe du succès des opérations des troupes tchadiennes, nigériennes et même nigérianes, ces dernières semaines. La bête immonde est sur la défensive.

On reviendra sur toutes les implications. Pour l’instant, enjaillons un peu, chose rare dans cette vallée des larmes.

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Ici, à Ouaga, l’atmosphère de la transition ressemble un peu à une « drôle de guerre ». Les actions d’octobre n’étaient pas une révolution, bien entendu : simplement une révolte. La révolution vise le système, la révolte vise les dirigeants. Les dirigeants sont tombés, mais le système décapité n’est pas mort. De nouvelles têtes sont en train de lui pousser. L’entremêlement entre la rationalité d’Etat et la logique du régime – c’est cela « le système » – est si poussée qu’on ne peut simplement les séparer d’un coup de glaive. Il faut faire un précautionneux travail de délamellage : mais qui saura le faire ? Qui, surtout, en aura l’énergie et la passion ? Car, dans tous les cas, comme me l’a dit un fin analyste l’autre jour, le gouvernement actuel est « le gouvernement de personne ». Personne, en d’autres termes, ne s’en sent responsable, car tous ont les yeux fixés sur l’après-transition. Personne ne veut fournir des efforts dont quelqu’un d’autre pourra recueillir le fruit. Le même analyste m’a expliqué que seule l’imminence d’une chute du gouvernement forcerait ses membres à travailler vraiment ensemble. Faute de quoi, chacun fait le minimum syndical. Cela veut dire aussi que les activités tournent au ralenti. La plupart des gros chantiers immobiliers qui pullulent dans la ville sont arrêtés, parce que, me dit-on, personne ne veut trop montrer, en ce moment qu’il a de l’argent – mais aussi, sans doute, pour faire de l’expectative en attendant de voir comment le vent tournera. Le calcul est raisonnable, car je connais des inquisiteurs qui méditent sur les moyens de récupérer l’argent des spoliations énormes dont les caciques du régime se sont rendus coupables au détriment de l’Etat et du public. Le petit peuple est sceptique. L’autre jour, un taximan furieux disait : « Ils parlent de justice, ils savent tous où se trouve l’argent et où se trouvent les voleurs, mais ils ne feront rien ! » Un jeune homme d’esprit fin expliquait avec une certitude imperturbable qu’un militaire finira par prendre le pouvoir. Il ne voulait pas dire à travers un coup d’Etat, mais une manip électorale à la fin de la transition : « Jamais ils ne laisseront le pouvoir aux civils », laissa-t-il tomber avec un air qui montrait qu’il ne dévierait pas de cette conviction (Compaoré était à ses yeux essentiellement un militaire). Je ne sais pas trop. Le régime Compaoré reposait en tout cas sur des abus financiers massifs (surfacturations, etc.), mais l’enrichissement personnel, au Burkina, ne se perd pas dans les sables stériles des banques suisses et autres, il y a une bonne dose de réinvestissement et de blanchiment d’argent, qui explique l’espèce de croissance de tiers-monde (difficile à évaluer) qui existait (et réémergera) dans le pays. On ne peut espérer, dans ces conditions, introduire des politiques de justice sociale, ce qui aurait pu être un résultat positif de cette période – mais un résultat requérant tout de même quelque chose de proche d’une révolution. Les citoyens, m’expliquait mon analyste, veulent que le gouvernement de transition résolve toutes ces questions (voir le taximan), mais ne veulent pas se fouler à le soutenir dans ses actions. C’est peut-être plus compliqué que cela : les citoyens (le petit peuple) ne s’engageraient que s’ils étaient convaincus qu’il y a un leadership capable d’arriver à des résultats concrets. La perception générale est que les gens actuellement aux commandes sont tous plus ou moins déjà compromis dans des calculs égoïstes. Et les masses, qu’il faut bien reconnaître incultes, restent malheureusement sensibles à un politicien au discours de niveau aussi abyssal que Laurent Badot.

Ces questions d’argent paraissent en tout cas d’autant plus importantes que tout est arrêté en ce moment, du fait du gel des activités de Compaoré Inc. Cela se sent de façon presque palpable, comme une sécheresse. A propos de quoi, il y a d’ailleurs en ce moment une grève de la Brakina, qui prive les gens de la consolation de la bière. Les grévistes veulent une augmentation de 100% de leurs salaires, tout en se gargarisant d’une jactance gauchiste très « self-righteous » : leur syndicat est noyauté par un groupe d’extrême-gauche qui veut en profiter pour « prolonger l’insurrection », car l’extrême-gauche, étonnamment puissante au Burkina, s’est entortillée elle-même dans ses calculs machiavéliques. Elle a, en effet, toujours organisé un soutien diffus au régime de Compaoré avec dans l’idée que cela créerait un pourrissement favorable à la révolution – la vraie ! Ses bastions ? Les syndicats, les milieux estudiantins. Cela a fourni au régime des années de sommeil tranquille de ce côté-là. Mais du coup, les extrême-gauchistes n’ont pas vu venir la chute de Compaoré, puisqu’elle n’était pas dans leurs calculs. Maintenant, ils essaient de rattraper le coup, sachant d’ailleurs que les méthodes de matage de grève (répression et corruption) du régime Compaoré ne sont pas « disponibles » en ce moment. Le syndicat des transporteurs est aussi entré dans la danse avant-hier, bloquant l’accès à Ouaga, ce qui a provoqué de légères pénuries de carburant et aggravé la crise saisonnière de l’approvisionnement en électricité (Ouaga ressemble en ce moment à une ville du Nigeria : ce sont les moments où il y a de l’électricité qui sont inattendus). Les camionneurs réclament également une meilleure paie, mais aussi la fin des tracasseries policières sur les routes – cette dernière exigence est éminemment raisonnable, mais est le type même de bien public qui ne peut intéresser un politicien africain dans les circonstances actuelles.

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