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Mourir pour le bonheur

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J’avais écrit le billet ci-dessous il y a bien longtemps, pour ce blog, mais ne l’ai pas jugé assez mûr pour un postage. Je l’ai donc placé dans ce que j’appelle « les épluchures du blog ». C’était au début du « printemps arabe » syrien, lorsque les médias généralistes français appelaient à l’unisson à une intervention armée. Cela est passé de mode, en dépit de quelques idéologues de l’interventionnisme qui persistent et signent, y compris dans la profession journalistique (vu l’autre jour dans l’émission On n’est pas couché de France 2 un bel exemple de cette attitude avec un journaliste du nom de Philippe Hénin, je crois, dont la voix aux accents pleurards n’a pa arrêté un instant de prêcher bombardements et invasion en Syrie, avec une persistance digne, ma foi, de Boko Haram). Mais en relisant par hasard ce texte, ce matin au petit déj, je me rends compte qu’il porte bien plus sur le libéralisme que sur la Syrie, et qu’il n’est donc pas démodé, quant à lui… Et au final, je ne le trouve plus si mal écrit que cela! 

La démocratie libérale ne semble pas représenter une cause pour laquelle l’on voudrait mourir. Une cause comme la religion, le nationalisme, ou le goût pur et simple du pouvoir (qui se cache souvent derrière la religion et le nationalisme). Des intellectuels bavards, surtout en France et aux Etats-Unis semble-t-il, n’arrêtent pas, par exemple, de comparer les évènements de Syrie (et avant cela, ceux de Libye) à la guerre d’Espagne. Mais non seulement il s’agit là d’une comparaison fallacieuse qui nous en dit plus long sur ce qui se passe dans la tête de ces intellectuels (ou soi-disant tels) que sur ce qui se passe (ou s’est passé) sur le terrain, mais eux-mêmes n’osent tirer la conclusion logique d’une telle comparaison : s’armer de pied en cap, comme le firent certains de leurs devanciers, illustres ou méconnus, dans les années 1930, pour aller combattre les fachos dans les torrides vallées et plateaux de Castille et d’Aragon. Ils attendent, au lieu de cela, que l’empire (américain ou occidental, c’est-à-dire américano-franco-britannique en réalité) impose manu militari, et même si ad augusta per angusta, leur rêve d’un multiculturalisme tolérant et bobo régi par l’état de droit aux milices et aux factions – qui, elles, sont constituées de gens prêts à mourir pour leur cause – du Croissant Fertile. Si les militants théologiques qu’on appelle « islamistes radicaux » ont damé le pion à ceux que la presse occidentale appelle « révolutionnaires », les libéraux du cru, c’est qu’ils comptaient dans leur rang un plus grand nombre de gens prêts à mourir pour leur cause. Les libéraux ne veulent pas mourir, ils veulent vivre – car rien ne sert d’être libre et surtout heureux de l’être si l’on est mort.

Le libéralisme n’a jamais pu inspirer un sens du sacrifice de soi. Lorsqu’il semble apparaître comme une sorte de militantisme en Angleterre, dans les années 1640, il est très entaché de religion et toute l’affaire aboutit à la première dictature moderne, le régime d’Oliver Cromwell. Sans doute parce que les premiers libéraux ont refusé de mourir face à la religiosité ardue et implacable du Seigneur Protecteur comme il se faisait appeler. L’histoire de la Révolution française est en gros celle de libéraux (les tenants de la monarchie constitutionnelle qui prévalaient lors des premiers mois de la révolution) courant se mettre à l’abri face au déchaînement fanatique des républicains qui ne craignaient ni de tuer, ni de mourir. Même chose se produisit avec les Mencheviks et les Bolchéviques en 1918, puis avec les libéraux du Mouvement pour la Liberté de l’Iran de Bazargan, vite débordé par le machiavel théologal de Neauphle-le-Château, manipulateur chevronné de l’émotion chi’ite si liée à la rédemption par la mort.

A cause de cet élément de fanatisme, de cruauté et de mort qui semble être un ingrédient indispensable de la révolution, les libéraux ont d’ailleurs, jusqu’à tout récemment, eu en horreur ce mot de « révolution » (comme ils ont aussi longtemps frissonné de répulsion en entendant le mot « démocratie »). Réforme, changements graduels et prudents sanctionnés par des accords pragmatiques, politique de compromis pour faire avancer les principes de liberté et de droit sans aboutir à les violer par les abus massifs qui découlent nécessairement de tout changement brusque – quitte à accepter des abus fragmentaires… Voilà la marche ordinaire de cette chose qui est moins qu’une idéologie mais plus qu’un sentiment. La révolution fascine les libéraux comme le serpent fascine sa proie, ou comme un vertige devant quoi l’on bat en retraite. Avant le Quatre-Vingt-Neuf de Georges Lefèvre, et en dépit des efforts d’historiens professionnels comme François Victor Aulard, l’interprétation de la Révolution française était dominée par l’effroi que les destructions et les massacres avaient infligé aux sensibilités libérales (L’Ancien régime et la Révolution de Tocqueville et Les Origines de la France contemporaine de Taine étaient des œuvres accomplies, porteuses d’une insistante théorie explicative, contrairement à L’Histoire de la Révolution française de Michelet, comparable dans son approche, mais pas dans sa qualité d’exécution au livre de Carlyle sur le même objet). C’est ce même effroi qui, sous des dehors savants, anime le courant dit « révisionniste » qui, depuis la fin des années 1950, d’abord à partir de l’œuvre d’historiens anglais, et plus récemment avec l’apport de Français d’obédience libérale et anti-communiste (François Furet en tête), s’en prend à l’interprétation dite « marxiste » qui avait réussi – momentanément – à mettre fin à l’influence de Tocqueville et surtout de Taine. En substance, les révisionnistes affirment que la révolution n’aurait pas dû avoir lieu. Pour Furet, ce fut un égarement monstrueux et inutile dans la trajectoire de la France vers l’établissement de la démocratie libérale, une sorte de Sonderweg française, un peu similaire (et je n’exagère pas : lisez Taine surtout) à la manière dont les libéraux allemands considèrent l’épisode nazi. Furet et ses amis ont bataillé pour imposer, au moment de la célébration du Bicentenaire de la révolution, en 1989, leur lecture libérale de l’événement, à travers la publication de l’énorme Dictionnaire critique de la Révolution française.

Renan, qui considérait la France comme un pays essentiellement libéral, mais pour le regretter (tout en l’acceptant comme une fatalité), a écrit, à ce sujet, en 1871, au lendemain de la défaite face à l’Allemagne, un livre qui met mal à l’aise le lecteur ordinaire d’aujourd’hui, La Réforme intellectuelle et morale de la France. Il s’efforce d’y montrer que les Français, ayant découvert leur fond libéral à travers les bouleversements politiques et les progrès économiques du XIXe siècle, étaient devenus incapables de se sacrifier pour leur pays et avaient perdu de vue les sources de leur ancienne grandeur, l’unité et la discipline monarchiques. Le livre était sans doute plus qu’à demi inspiré par le spectacle de l’unité et de la discipline allemandes, mais les arguments de Renan portent essentiellement (et de façon plutôt convaincante) sur le problème central du libéralisme : d’une doctrine qui prise le bonheur individuel, la liberté privée, la défense de son intérêt et de son droit personnel – qui, même dans l’action collective, ne vise qu’une organisation pragmatique en vue d’atteindre des buts ponctuels et limités, qui fonde les relations personnelles avant tout sur le droit et la règle, qui résout ainsi, bien entendu, nombre de problèmes pratiques de la vie matérielle, mais au prix de dresser un mur entre l’individu et le gouvernement, une telle doctrine ne peut armer le citoyen contre l’ennemi intérieur ou extérieur. Il ne fallait pas être surpris, selon Renan, que les Français se soumettent à Napoléon III. Il leur offrait cette protection paternaliste de la quête du bonheur privé que Benjamin Constant, dans le premier essai de définition de la « liberté libérale », avait considéré comme le danger le plus intime du libéralisme : « Les dépositaires de l’autorité (…) nous diront : quel est au fond le but de vos efforts, le motif de vos travaux, l’objet de toutes vos espérances ? N’est-ce pas le bonheur ? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, messieurs, ne laissons pas faire ; quelque touchant que soit un intérêt si tendre, prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargeons d’être heureux. » (De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes). Constant a beau dire, il sent que cette réponse n’est pas un argument. Si le principe du bonheur est le début et la fin de la civilisation libérale (comme il semble bien l’être), alors peu importe la forme du gouvernement, le degré ou non de participation des citoyens au gouvernement. La démocratie qui faillira à organiser les conditions du bonheur sera honnie, la dictature qui y réussira sera acceptée. Le régime de Napoléon III était une dictature si l’on veut, mais qui savait respecter la « liberté libérale », la liberté privée, la liberté d’entreprendre, celle d’aller et venir, celle même de discuter et de critiquer sans préjudice de la forme du gouvernement (mais quel régime, y compris en Occident aujourd’hui, accepterait qu’on remette en cause la forme du gouvernement ?) A vrai dire, comme l’indique Renan, sans ses calamiteuses fautes de politique étrangère, ce régime était assuré de durer éternellement, car il avait compris le fond libéral du caractère français.

Soit dit en passant, c’est sous Napoléon III que Louis Faidherbe, conquérant le Sénégal, essayait de persuader les Wolof de suivre le drapeau tricolore en leur disant : « Comme nous, Français, vous aimez le commerce et le luxe. Vous devez être de notre côté, car nos lois conviennent à vos mœurs. Cessez donc de vous laisser guider par les Maures, adeptes du fanatisme et de la pauvreté. » (Ce n’est pas une citation, mais un rendu de la substance de son propos).

Pour résoudre son dilemme, Constant a dû changer de ton, vers la fin de son discours. Tout d’un coup, le bonheur n’est plus l’objet principal, mais le perfectionnement – parce que la quête seule du bonheur est une renonciation à « l’activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes ». L’être humain veut se transcender, et non pas « s’abrutir » dans n’importe quel genre de bonheur, et pour cela, il lui faut la « liberté politique », qui n’est pas autre chose que ce qu’il venait de reprocher aux anciennes républiques de la Grèce. On est là quelque peu écarté d’une compréhension cohérente du libéralisme. Certes, il évite spécieusement de prendre ses exemples de « gloire » dans le domaine militaire ou dans un domaine où on serait amené à sacrifier sa vie, comme dans un soulèvement révolutionnaire, par exemple (le discours a été prononcé en partie contre les excès de la Révolution française, alors vieille de seulement vingt ou trente ans), mais ce discours sur le perfectionnement et l’action politique est une conclusion qui ferait frémir un véritable libéral.

C’est pourquoi, pour en revenir à mon propos du début, cette passion soudaine de la presse si libérale du triangle Etats-Unis-France-Grande-Bretagne pour les révolutions au sud de la Méditerranée me paraît si curieuse et révélatrice de certaines choses. D’abord, cette passion s’explique par le fait que la révolution en question se déroule ailleurs, à la télévision pour ainsi dire. Non seulement on n’en voit que les images que les chaînes de télévision choisissent de montrer, mais on n’en comprend que ce que les journalistes choisissent d’en dire. Certes, les gens qui regardent la télévision ne sont pas tous (ou toujours) dépourvus d’esprit critique et de discrimination. Mais à moins d’avoir su diversifier considérablement ses sources d’information, on est toujours victime de l’axiome de Goebbels : « répétez quelque chose un nombre suffisant de fois et les gens finiront par le croire ». Sur les chaînes de télévision française que je suis ici, le nom de Bachar al-Assad n’est jamais prononcé sans une sorte de haut-le-cœur, de moue hostile ou de commentaire diabolisateur. En partie, il s’agit de préparer « l’opinion publique » à une éventuelle attaque contre « le régime de Damas », mais plus profondément, cela participe aussi du roman que se racontent les libéraux à propos du monde actuel, où les forces du bonheur libéral doivent affronter celles de la cruauté dictatoriale ou idéologique. Si possible de loin, cependant – à travers une armée recrutée dans les classes inférieures, des mercenaires, des drones ou des livraisons d’armes à des « rebelles ».

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