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Décryptage des émeutes

Publié le

Depuis mon retour, eu plus d’informations sur les émeutes de Niamey, qui les rendent assez intéressantes à décrypter. En gros, on peut trouver leurs causes générales dans trois niveaux de colère : colère contre le gouvernement ; colère contre la France ; colère contre les chrétiens. Ces trois niveaux de colère ne sont pas de même nature et n’impliquent pas nécessairement et de la même façon tous ceux qui s’y sont laissés emporter. C’est ce qui rend le décryptage un peu difficile ou délicat.

La colère contre le gouvernement a à voir non seulement avec le gouvernement actuel, mais aussi, plus généralement, avec « le gouvernement », ou l’Etat si l’on veut. Le président Issoufou et son « régime » sont attaqués pour leurs faillites réelles et supposées, mais aussi parce qu’ils sont l’incarnation actuelle du « gouvernement ». Or, au Niger, on n’aime pas le gouvernement. Cela est presque comparable à l’anti-gouvernementalisme des Américains, mais pour des raisons inverses : les Nigériens n’aiment pas le gouvernement parce qu’ils le trouvent inutile et importun, que, sans les aider à vivre, il leur crée des misères et ne se soucie que des « grands », n’ayant cure des « petits », qui sont pourtant la majorité. Cette colère ne s’est pas trop extériorisée : certains, apparemment, voulaient s’en prendre aux symboles gouvernementaux, par exemple les véhicules à plaque officielle, mais il me semble que la colère contre le président, le régime (le « gouri » comme disent ceux qui ne l’aiment pas) a finalement dévié les attentions contre cette cible subsidiaire, et son arrogant triumvirat (le Président, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de l’Intérieur, dont le pilotage rappelle un peu le premier triumvirat nigérien, Diori-Boubou-Diamballa). Mais si une autre occasion se présentait dans des circonstances précises, je ne serais pas surpris que le « peuple », c’est-à-dire les « petits », ne s’en prenne un jour directement au gouvernement. On passera alors de l’émeute à la révolte.

La colère contre la France est en partie dérivée de la colère contre le président, qui soutient sa politique de lutte anti-terroriste sans donner des gages sociaux aux populations. Les Nigériens sont ambivalents sur cette lutte anti-terroriste. L’objectif est approuvé, suivant le contexte. Je me souviens que les positions fermes de Issoufou étaient approuvées au moment de la guerre du Mali, jusqu’à ce que des attentats aient commencé à frapper le Niger : à ce moment, le vent a tourné, et on a pu entendre des propos du genre : « Finalement, c’est le problème des Français, des Blancs, pourquoi nous entraîner dedans ? » En ce moment, la lutte contre « Boko Haram » paraît généralement approuvée, mais qui sait ce qui se produirait si la secte se mettait à frapper le Niger ! Et ce qui déplaît profondément, c’est que la lutte contre « Boko Haram » doive signifier la présence de militaires français au Niger. La perception négative de la France au Niger dérive – dans ce qu’elle a d’objectif – de l’impression que la France n’intervient jamais que pour prendre soin uniquement de ses intérêts, sans souci non seulement des intérêts du Niger, mais également du bien-être des Nigériens. Du coup, toute activité de la France au Niger est vue avec suspicion comme une promotion éhontée des intérêts français, à laquelle on blâme Issoufou de s’associer. Si le niveau de colère précédent est surtout populaire, la colère contre la France est générale au Niger – i.e., se retrouve dans toutes les classes sociales. En se disant « Charlie », Issoufou a donné à cette colère informe et endormie en temps normal une forme et une pétulance momentanées.

Enfin, la colère contre les chrétiens est la plus étrange, et celle pour laquelle mon hypothèse est qu’elle n’est pas, ni objectivement, ni essentiellement nigérienne. C’est une importation de problèmes nigérians à travers des prêches fielleux. Objectivement, les chrétiens sont trop minoritaires et discrets pour s’attirer une haine véritable au Niger ; et cette colère n’est pas essentielle, par quoi je veux dire qu’elle est manufacturée et ne tient pas à des enjeux réels au Niger. De plus, tout comme le premier niveau de colère, elle est surtout une colère des « petits » (classes démunies, jeunesse flottante), parce que ce sont eux qui sont le plus sensibilisés aux exhortations qui la font naître et l’entretiennent. Cette colère est celle qui peut être la plus aisément neutralisée à travers la volonté politique, notamment en annulant la liberté d’expression des prédications de haine.

Les deux autres niveaux de colère sont plus complexes et tiennent à trop de choses pour être éradiqués sans transformation générale du contexte, ce qui n’est pas pour demain.

C’est cet emberlificotage de plusieurs colères qui rend les émeutes difficiles à décrypter. Par exemple, des vandales ont attaqué des bars, ce qui peut s’apparenter à une action religieuse d’ordre islamique, mais en réalité, pour la plupart d’entre eux, il s’agissait d’avoir accès aux réserves de bière pour se livrer à une beuverie. Donc il s’agissait plutôt d’une bacchanale païenne. On peut donc dire que parmi ceux qui ont attaqué les bars, certains pensaient lutter contre Satan, et d’autres voulaient s’enivrer, et ces derniers étaient peut-être plus nombreux. Dans les attaques contre les églises, le motif islamique fut plus puissant, mais cela n’empêche que certains ne s’y soient livrés non pas par christianophobie, mais par effet de foule et d’entraînement. Et puis le motif anti-« gouri » était puissant au moins dans l’action de brûler des pneus dans la rue, qui est l’acte symbolique de défi au gouvernement, au Niger. Ce motif a sans nul doute été animé, à Niamey en particulier, par les membres du parti Loumana, dont le grand chef est actuellement en exil judiciaire et qui en sont devenus des opposants plus viscéraux que les autres.

La manière dont les émeutes se sont produites a paru coordonnée, et certainement, il y a eu un certain niveau d’organisation que je connais mal pour le moment. Mais il y a eu aussi l’effet téléphone cellulaire, qui a complètement changé la dynamique de ce genre d’actions de foule en lui donnant plus de structure et plus d’organisation dans le mouvement même. Le téléphone cellulaire donne aux gens ordinaires des moyens de communication similaires à ceux des forces de l’ordre. Par le passé, ces dernières disposaient de l’avantage d’être seules à posséder des « talkie-walkie » et donc à pouvoir coordonner leur mouvement dans l’action et échanger des informations en temps réel. Avec le téléphone cellulaire, ce n’est plus tout à fait le cas. C’est ce qui explique en partie le fait que le gouvernement ait ensuite désactivé les SMS et les réseaux sociaux pendant une journée, peut-être pour tester l’efficacité d’une telle mesure, au cas où.

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  1. oui, oui…… mais un des effets important quoique indirect…….. aura été de présenter aux infos-médias du monde et surtout de l’Europe et de la France, un Niger soutenant les actions terroristes islamiques…….; autrement dit, quand se sera nécessaire ou opportun, on pourra plus facilement dire …. ha, au Niger, si la France ne soutien pas un régime pro-français, se sera les intégristes terroristes au pouvoir.
    je dis ça…. c’est juste pour qu’on s’en souvienne un de ces prochains jours quand le verrou franco-US se resserera encore davantage sur ce pays et ses voisins.

    et d’ailleurs….. ça fait très longtemps que Boko-Haram prêche au Niger avec des convois de centaines de véhicules venus du Nigeria… et son propre service d’ordre en uniforme. ça n’a jamais ému personne…
    au Burkina, Ansar-dine fait des prêches dans les quartiers……. faut le souligner.
    l’islamisation de l’Afrique pourrait être une stratégie occidentale du diviser pour régner et pour se faire un ennemi qui justifie sa présence militaire et son soutien à des « régimes » amis.

    Réponse
    • Juste une correction, vous écrivez: « ça fait très longtemps que Boko-Haram prêche au Niger avec des convois de centaines de véhicules venus du Nigeria ». Ne pas confondre « Boko Haram » avec le mouvement afro-wahhabite Izala du Nigeria, qui est l’entité à laquelle vous faites allusion ici. Boko Haram est une version violente de Izala, qui a fait sécession de Izala précisément parce que ce dernier refusait d’aller jusqu’au « djihad ». Boko Haram a assassiné des prédicateurs Izala et fait sauter la mosquée centrale de Kano parce qu’il l’estime noyautée par les Izala. Cela dit, si les Izala rejettent les méthodes violentes de Boko Haram, ils ont des objectifs similaires, à savoir le gouvernement de la Sharia (et on sait ce qu’ils veulent dire par Sharia!)

      Je ne crois pour ma part pas à une islamisation de l’Afrique comme complot occidental, mais on ne prête qu’aux riches (i.e., ce n’est qu’à l’Occident qu’on peut prêter des intentions aussi absurdement machiavéliques, impliquant d’ailleurs plus de pouvoir et d’esprit de suite qu’il n’en existe à Paris, Londres et Washington).

      Réponse

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