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Notes sur la route

Publié le

Lundi 26 janvier

Quitté Cotonou hier. Ville sans charme, baignant dans une moiteur chaude alourdie des effluves méphitiques dégagés par une circulation infernale. Les visages sont rarement souriants, trace sans nulle doute des oppressions multiples de la ville, car les peuples autochtones semblent plutôt du type joyeux. Il est courant d’apercevoir quelqu’un assis en train de chantonner en se trémoussant, habité par le lyrisme de la race. Mon piroguier à Ganvié n’arrêtait pas de chantonner et me gratifiait d’un sourire éblouissant dès que je le regardais – pas au début, où il se tenait un peu sur la réserve, mais après avoir été détendu par mon attitude à son égard. Cotonou et d’autres endroits de ce genre prouvent la vérité des conclusions de Rousseau : l’homme est né bon, il est perverti par la société. De ce matériau humain essentiellement gai et positif, l’énorme conglomérat social cotonois a fait une masse sombre, stressée et calculatrice, qui n’inspire pas de l’antipathie, mais point de sympathie non plus. Mes impressions sont sans doute aussi commandées par l’environnement urbain. Lomé, où j’étais en septembre dernier, avait un air neuf et pimpant, avec son grand boulevard longeant une plage bordée de palmiers et ponctuée de lieux de loisir. La ville avait l’air de respirer, on peut y flâner, et les gens avaient le salut facile, ce qui semblait à voir avec la largeur des trottoirs et la propreté des rues.

J’ai d’ailleurs quitté Lomé avec l’envie d’y revenir, j’ai quitté Cotonou avec le regret d’y être venu.

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Pris le petit-déj à Parakou avec les nouvelles de la victoire de Syriza, en Grèce. Je ne peux m’empêcher de penser, là-dessus, à ce peuple nigérien qui, au moment où d’autres luttent pour le progrès des droits sociaux, se mobilise, lui, pour un blasphème. A qui la faute ?

Je trouve aussi curieux que les mêmes islamistes qui sont prêts à tuer pour une représentation du Prophète Mohammed brutalisent et insultent les Soufis sous prétexte que ces derniers sacralisent le Prophète. Et les Soufis, qui idolâtrent le Prophète, ne sont pas prêts à commettre des attentats en son nom.

En soirée, dîner avec un Nigérien vivant à Cotonou et qui me fait un portrait au noir des Béninois, d’une société minée par l’inexistence complète de la confiance entre individus. Les exemples qu’il donne sont assez impressionnants, et je ne peux être vraiment sceptique à cet égard, en me rappelant ce que m’en a dit un universitaire béninois travaillant aux Etats-Unis et qui a écrit un papier précisément sur ce problème. Les exemples ressemblent aussi à ce que j’ai entendu de la part d’amis du nord du Nigeria sur le comportement de ressortissants de certaines régions du sud de ce pays. En gros, la méfiance généralisée est basée sur la crainte d’être « wacké », crainte quasi-obsessionnelle et qui augmente en fonction de la proximité de la personne dont on se méfie. L’universitaire béninois que j’ai mentionné tout à l’heure insistait sur ce détail en soulignant que, alors que dans beaucoup d’autres pays africains, la vie repose sur la solidarité intra-communautaire et la méfiance envers des communautés extérieures (d’où la possibilité de conflits communautaires), au Bénin, c’est plutôt l’inverse : on se méfie plus des membres de sa communauté que de ceux qui sont en dehors. S’il n’y a pas de conflits communautaires au Bénin, ce ne serait donc pas uniquement pour des raisons positives.

Evidemment, je ne peux m’empêcher de penser que cette crainte du wack ou du maraboutage existe aussi par exemple au Niger, mais sans produire de tels effets. Un des Nigériens qui était à ce dîner pense qu’il faut y voir là une influence positive des croyances islamiques. C’est possible, et cela voudrait dire que le christianisme ne produirait pas les mêmes résultats ? Mais il est plus idéologique que scientifique de penser d’abord qu’un mal est le résultat de l’absence d’un bien : il vaut mieux simplement faire l’étiologie du mal, un peu à la manière de ce qu’a fait Edward Banfield à Chiaromonte, dans The Moral Basis of a Backward Society, où le problème était celui, plus reconnaissable parmi nous peut-être, d’un famili-centrisme et d’un matérialisme égocentré qui sapent le bien public. C’est d’ailleurs ce qu’a tenté l’universitaire béninois, qui a imaginé des mécanismes historico-culturels à l’intense degré de méfiance caractérisant les communautés béninoises (peut-être surtout du sud d’ailleurs), mécanismes qu’il fait remonter à la traite négrière. La thèse est séduisante, mais il n’a pas réussi à la démontrer, car il n’a eu recours, pour y arriver, qu’aux statistiques, instrument inadapté aux recherches historiques et socio-anthropologiques requises.

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Lis Tacite avec un délice infini, en dépit de l’inconfort de purgatoire des bus et routes qui relient Cotonou à Niamey. C’est un cocktail, ou du moins, ça en donne l’impression à mon esprit non accoutumé au genre littéraire qui constitue l’écriture des livres d’histoire chez les Romains. C’est une combinaison de roman, de traité de philosophie morale, de poème épique à ressorts rhétoriques (plutôt que proprement poétiques), et d’enquête historique. On y trouve toutes ces saveurs, parfois confondues, parfois distinctes.

Le texte de la traduction Burnouf nerveux et chatoyant à souhait, ce qui, me semble-t-il, est l’effet ordinaire de la traduction moderne (censément plus respectueuse du texte original) du latin en français, l’écho exotique et lointain que l’on peut avoir de cette langue, une fois que ses façons spéciales d’exprimer faits et idées sont adaptées dans un idiome étranger. Je retrouve ici certaines sensations littéraires que je n’ai éprouvées qu’en lisant des traductions de Virgile, de Horace, ou de Juvénal. C’est une écriture sans pénombre, où tout est nettement peint et teint, une présentation essentiellement diurne des faits et des idées, qui met souvent sur le même plan l’abstrait et le concret, produisant par là un effet de poésie qui ne nous frappe, peut-être, que parce qu’il si différent de l’écriture moderne. « Ils montraient, sur la cime des rochers, les forteresses où ils avaient réuni leurs parents et leurs femmes, et nous menaçaient d’une guerre rude, sanglante, hérissée d’obstacles », écrit-il en décrivant les débuts d’une révolte des Thraces (Annales, IV, XLVI, in fine). Les rochers, les forteresses, les personnes réunies, apparaissent reliés à cette guerre que les adjectifs qui la décrivent rendent aussi concrète et matérielle que les êtres et objets auxquels allusion venait d’être faite. Cette netteté de la peinture relève davantage le caractère particulier de la vision de l’auteur qui, chez Tacite, est évidemment très sombre. Tacite, me semble-t-il, ne croit pas l’homme mauvais, mais il est fasciné par le mal, et l’artiste ne brille que par ce qui le fascine. Certains analystes assurent, par exemple, qu’il a noirci l’empereur Tibère, tout en créant là le portrait inoubliable du despote. Je pense aussi qu’il médit de lui, mais la main de Tacite reste pourtant très subtile à son sujet, et la médisance semble provenir en partie d’une propension de l’historien à vouloir tout expliquer au plan moral ou psychologique. Il n’aimait pas Tibère, c’est certain, mais il lui reconnaît des vertus qui manqueront entièrement à ses successeurs de la dynastie julio-claudienne. Il y a un fort restant de vertus rationnelles chez le Tibère de Tacite, qui, d’après le récit de l’historien, ont longtemps compensé le grain de folie paranoïaque qui grandissait dans son esprit, et qui ne s’en est tout à fait saisi qu’après qu’il se fût éloigné de Rome. Ce qui est intéressant, c’est que Tacite choisit de s’intéresser non pas à ces vertus rationnelles, mais à la folie de Tibère. Tout le portrait de l’empereur est un examen des petits événements, des actions, des témoignages, des intentions devinées ou soupçonnées, qui dévoilent peu à peu, consulat après consulat, la figure du monstre. Cela impartit à ces chapitres sur Tibère une intensité dramatique qui manque aux portraits des empereurs suivants : ceux-là sont de naissance uniformément mauvais et déments. Tibère le devient, et c’est cette progression, cette chute, qui obsède Tacite, et qui finit par obséder son lecteur.

Tacite pensait que le pouvoir autocratique contenait en soi le mal absolu, un chancre qui met les âmes à nu avant de les pulvériser. Il y a bien des autocrates vertueux, comme Vespasien et Titus, et tous les Antonins avant Commode, mais il ne fit pas leur histoire. Le premier autocrate non avorté est Auguste, dont Tacite se réserva de faire l’histoire lorsqu’il en aurait le temps. C’est qu’il l’intéressait moins, car Auguste n’était pas mauvais homme. Sa fin, en revanche, qui est évoquée au début des Annales, montre déjà que le vers était dans le fruit dès le début de l’autocratie : la manière dont – selon Tacite – son épouse Livie l’a isolé dans la maladie et la mort afin d’imposer son fils Tibère comme successeur. Une telle manipulation, qui enchaîne le pouvoir à la chance, au hasard, serait impossible sous un régime républicain. Le régime autocratique porte en lui, de façon consubstantielle, l’arbitraire et le hasard. C’est un régime sans garanties, ni pour le peuple, ni pour l’autocrate lui-même – et la violence déréglée ne peut que surgir du pouvoir ainsi constitué, comme le cyclone d’une masse d’air chaud. C’est surtout la cruauté de l’autocrate lui-même, mais qui n’est, en général, qu’une longue et sanglante préface au paroxysme de violence qui doit mettre fin à son règne.

Le dérèglement de la violence se voit déjà par le meurtre qui signe le début du règne de Tibère, celui d’Agrippa Postumus, petit-fils d’Auguste : « … un centurion déterminé le surprit sans armes, et cependant ne le tua qu’avec peine. Tibère ne parla point au sénat de cet événement. Il feignait qu’un ordre de son père [adoptif Auguste] avait enjoint au tribun qui veillait sur le jeune homme de lui donner la mort, aussitôt que lui-même aurait fini sa destinée. Il est vrai qu’Auguste, après s’être plaint avec aigreur du caractère de Postumus, avait fait confirmer son exil par un sénatus-consulte. Mais sa rigueur n’alla jamais jusqu’à tuer aucun des siens ; et il n’est pas croyable qu’il ait immolé son petit-fils à la sécurité du fils de sa femme. » Si Auguste n’a pas ordonné ce meurtre, il n’a pu l’empêcher surtout. C’est un événement qui revêt d’un sens à la fois tragique et ironique toute l’œuvre qui justifia sa prise de pouvoir. Un empire – un immense domaine territorial – conquis par une cité-Etat, comme l’était la République romaine, n’était pas dans l’ordre prévisible et gérable des choses. Ni la vie politique, ni l’espèce de constitution dont était doté l’Etat romain, et par quoi Polybe explique le succès de son impérialisme, n’étaient en mesure de gérer la puissance acquise par les Romains. Cette puissance a plongé Rome dans plus d’un siècle de querelles sanguinaires – ce que Mommsen appelle « la révolution romaine » – qui épuisa toutes les ressources de l’expérience politique et de l’ordre légal de l’Etat, emportant avec elle, par dizaines et par centaines, les membres des classes dirigeantes, égorgés, forcés de se suicider, tués au combat, y compris les plus grands (Pompée et César) ou les plus intelligents (Cicéron). Les républicains nostalgiques comme Lucain pleurèrent la vieille constitution comme si elle avait été détruite par les actions des hommes : la vérité est que les Romains avaient échoué à établir une loi nouvelle à la mesure de leur métamorphose de citoyens d’un petit Etat du Latium en maîtres du monde. Auguste leur offrit, à la place, l’autocratie, un pis-aller. Si la liberté ne pouvait être laissée aux maîtres du monde, que les maîtres du monde se soumettent à la domination d’un seul : « …tout se précipite dans la servitude », écrit Tacite, « consuls, sénateurs, chevaliers, plus faux et plus empressés à proportion de la splendeur des rangs ». Il décrit et juge là une cérémonie qui eut bien lieu, et qui marqua la fin de cette « révolution » qui, contrairement à ce qu’on imagine que doit être une révolution, mena de la liberté à l’esclavage. Tacite comprend que ce fut en effet une révolution, c’est-à-dire le dernier stade de quelque chose qui est bien révolu. Il n’est plus question de revenir à ce qui n’a pu survivre, à ce qui n’a pu s’adapter pour vivre et grandir : « Rome vit autrefois le peuple et le sénat faire la loi tour à tour ; et alors il fallait connaître le caractère de la multitude, et savoir par quels tempéraments on peut la diriger ; alors qui avait étudié à fond l’esprit du sénat et des grands possédait le renom de sage et d’habile politique. Aujourd’hui que tout est changé, et que Rome ne diffère plus d’un Etat monarchique, la recherche et la connaissance des faits que je rapporte acquièrent de l’utilité. » (C’est moi qui souligne). C’est aussi simple que cela : son livre se justifie par la révolution qui a changé Rome, et est à ce titre aussi utile, dans ces temps nouveaux, que le furent les œuvres politiques de Cicéron à l’époque « senatus populusque romanus ». Ce qui fait croire aux esprits républicains que Tacite est leur ami, c’est que ses écrits sur l’autocratie n’ont pas la même orientation positive que ceux de Cicéron, justement. Cicéron était attaché à la constitution républicaine, et souhaitait en montrer aussi bien les vertus pratiques que les fondements moraux, jetant un jour optimiste sur ses principes juridiques et nimbant d’une lumière d’intelligence ses triomphes et ses horizons qui, à ses yeux, embrassaient l’humanité même, et transcendaient donc Rome. Cicéron défendait la vieille constitution, et imaginait que l’empire des Romains pourrait l’étendre à l’humanité. Tacite ne pouvait avoir une telle illusion, ni un tel rêve. En son temps, Rome n’avait plus de constitution. Elle avait refusé de renoncer aux formes étriquées de la vieille constitution, mais celles-ci n’étaient plus que des hochets dont se servait l’autocrate, souvent d’ailleurs pour des objectifs atroces ou ridicules. Rien, là, ne pouvait susciter l’enthousiasme, mais un esprit pénétrant comme celui de Tacite pouvait trouver à s’y consoler par des jugements amers et réalistes. Son obsession pour les pages sombres de l’histoire des empereurs romains est sans doute liée à sa conviction que la vérité de l’autocratie se trouve dans le mal toujours possible, plutôt que dans le bien toujours passager. Dans les Annales, Tacite a un héros, Germanicus, qu’il a peut-être aussi doré qu’il a noirci Tibère. Et il a dû choisir Germanicus pour ce rôle de contraste à Tibère précisément parce que Germanicus, destiné au trône, est mort avant de l’atteindre. Tout, dans ce monde nouveau, est à la merci du hasard, c’est-à-dire d’une maladie, d’une blessure de guerre, d’un sordide complot, d’un rien.

Il y a des pages claires dans Tacite. Je me repasse notamment ses descriptions de bataille, chose qu’on aurait pu imaginer ennuyeuse, mais qui produit un plaisir de lecture surprenant (j’ai ressenti la même chose en lisant les récits de bataille dans Le Siècle de Louis XIV de Voltaire, qui s’est peut-être inspiré de Tacite). Il s’agit sans doute de tableaux largement imaginés. Les détails sont trop nombreux pour qu’il ait pu les avoir recueillis tous à tant d’années de distance, mais, si tout n’est pas vrai, tout est bien présenté : « Bientôt tout le ciel et toute la mer n’obéissent plus qu’au souffle de midi, dont la violence, accrue par l’élévation des terres de la Germanie, la profondeur de ses fleuves, les nuées immenses qu’il chasse devant lui, enfin par le voisinage des régions glacées du nord, disperse les vaisseaux, les entraîne au large, ou les pousse vers des îles bordées de rocs escarpés ou de bancs cachés sous les flots. » Le reste à l’avenant, où on a la vision de cette flotte romaine de trirèmes et de rameurs, si faite pour le soleil méditerranéen, errer sous les cieux blafards du Nord et se perdre au loin dans des eaux inconnues. Une note sèche de Burnouf nous rappelle à propos des « bancs cachés sous les flots » : « Sans doute les petites îles qui bordent la côte entre l’embouchure de l’Ems et celle du Véser ; car le vent du midi dut porter les vaisseaux vers le nord : peut-être en échoua-t-il aussi entre l’Ems et le Rhin. Quoi qu’il en soit, il n’y a, dans ces îles, ni rochers à pic, ni côtes escarpées : c’est un rivage plat et sablonneux, ce qui explique comment les navires furent recueillis et ramenés après leur naufrage. » Peut-être, mais lui-même reconnaît dans sa préface que ces visions de Tacite soulignaient son génie.

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