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Babatou

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Comme à Lomé, le zarma est une langue fort présente à Cotonou, comme je m’en suis rendu compte dans mes promenades hier (où, encore, soit dit en passant, j’ai conversé dans un maquis de la Place de l’Etoile Rouge avec deux frères dont l’un vient de se convertir à l’Islam et l’autre s’apprête à le faire!) Mais c’est au Ghana surtout que se trouveraient les plus importantes colonies de Zarma/Songhay dans le Golfe de Guinée. Cet écrit que j’avais fait pour moi-même en préparation d’un court essai sur les migrations nigériennes dans le Golfe de Guinée, en montre un curieux aspect historique:

Comme des oiseaux migrateurs, les bras valides de l’Ouest nigérien – les hommes surtout, mais aussi bon nombre de femmes – ont l’habitude de descendre dès le début de la « soudure » (ou, comme dit plus énergiquement la langue zarma, de « giawo », la « Soif ») vers le littoral sud, sa verdure, ses ondées permanentes, son air moite et ses opportunités variées, certaines fort interlopes, la plupart offertes par l’établissement ancien de vastes et souvent prospères colonies de Nigériens – maintenant de l’Est comme de l’Ouest – à Cotonou, « Loumé » (Lomé), « Ankra » (Accra) et « Abizan » (Abidjan). Les chiffres à cet égard ne sont guère fiables. Le profil national du Niger au niveau de l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) place à la tête des destinations migratoires du Niger… le Burkina Faso (27,8%), suivi certes de la Côte d’Ivoire (26,2%), mais, loin derrière, du Nigeria (11,9%), de la Guinée Conakry ( ??), et seulement ensuite du Ghana, du Togo, et, petit dernier, du Bénin. Il est évident que ces statistiques sont erronées. Le véritable peloton de tête comprend, on peut en être certain, le Nigeria, la Côte d’Ivoire et le Ghana, suivis du Bénin et du Togo (voir d’ailleurs la carte de ce manuel d’histoire-géo français, bien plus réaliste).img1 Le Burkina est essentiellement un couloir de passage vers la Côte d’Ivoire et le Ghana, ce qui a pu tromper la méthodologie employée par l’OIM. Quant à la Guinée Conakry : mystère et boule de gomme comme dirait l’autre. En tout cas, toutes les traditions, tous les mots, tous les récits indiquent que les pieds des gens de l’Ouest nigérien les amènent essentiellement vers Yamma, le Couchant, c’est-à-dire Abidjan et Accra surtout, plus leurs satellites Bénin-Togo. Qui parle de tradition parle de profondeur historique, de commencements perdus dans la nuit des temps. Depuis quand donc les gens de l’Ouest jouent-ils à l’oiseau migrateur du Couchant ? Est-il vraiment possible de mettre le doigt sur une date précise de début du phénomène ?

Oui, à en croire feu Jean Rouch. Il faudrait, selon lui, remonter à l’an de grâce 1856. Que s’est-il donc passé en 1856 ? C’est l’année où les Zarma-Songhay ont découvert Yamma, sous les auspices guerrières de trois amis « wongari », Alfa Hano, Gazari et Babatou, partis écumer le pays Dagomba et Gourounsi, situé actuellement dans le nord du Ghana.

Quelle est l’histoire ? Et d’abord, qui sont ces illustres personnages que leurs descendants semblent avoir si complètement oublié (en dehors peut-être de Babatou, dont Djelba Badié a chanté les exploits réels et imaginaires) ?

Situons les dans leur contexte, le Zarmataraye des années 1840-50. Il n’y faisait apparemment pas bon vivre, surtout si l’on était un pauvre paysan zarma. Le pays était sous une double ou triple pression : au nord, la guerre touarègue, faite de rezzous et de lourds tributs assortis d’exactions ; à l’ouest, guerre peule, s’ingéniant à créer une cruelle hégémonie à domicile ; du sud, tentatives répétées de Sokoto d’obtenir la soumission des chefs zarma au Roi des Croyants. Après bien de déboires, les Zarmas parvinrent à préserver leur liberté, ou, comme ils disaient, leur « burcintaray », et ils l’ont dû, en grande partie, à l’apparition d’une classe de guerriers mercenaires semblables aux Samouraïs/Ronins du vieux Japon ou aux Ceddos du pays ouolof, les wongari (« étalons de guerre »).

Le plus connu de cette troupe est bien entendu Issa Korombé, mort à la bataille de Boumba, en 1895. Mais comme le montre l’histoire de Alfa Hano, Gazari et Babatou, le champ d’action des « wongari » ne se limitait pas au Zarmataraye. En fait, les « wongari » étaient essentiellement des soldats de fortune, prêts à servir qui était prêt à les payer grassement, et passés maîtres dans les trafics les plus juteux de la région, à l’époque, ceux des chevaux (le « wongari » était avant tout un cavalier) et des esclaves.

En ce qui concerne nos trois lurons, voici comment les choses se sont mises en branle pour eux, suivant le récit fait en 1951, à Rouch, par Toga, chef zarma d’Accra : « Alfa Hano, natif de Kobadey, près de Kollo, était l’un de ces guerriers zarmas ; il avait un camarade inséparable, Gazari, du village de Gillehini. Ils avaient fait ensemble toutes les guerres contre les Peuls. Mais ils étaient fatigués des guerres contre les Peuls, car le pays était devenu trop pauvre et surtout maintenant que la guerre approchait de sa fin. Alfa Hano savait que leurs camarades pourraient finir seuls la guerre. » Sur quoi, il se rendit à Say, puis à Dori, dans le but de vendre un cheval. Au marché de Dori, il apprit qu’il y avait une demande en chevaux en pays Dagomba, et décida de s’y rendre.

Les Dagomba sont une ethnie proche des Mossi – leur langue est apparentée au Moré – qui avaient un petit royaume coincé entre l’empire des Mossi et l’empire Ashanti. Ils étaient tributaires de ce dernier, auquel ils étaient tenus de livrer 200 esclaves par an. En 1856, cela faisait dix ans que les Dagomba n’avaient pas tenu cet engagement et ils devaient donc 2000 esclaves aux Ashanti. Effrayé par les menaces de l’empereur Ashanti, le roi Dagomba décida de porter la guerre chez ses voisins, les Gourounsi et les Bassari, afin de se procurer les 2000 captifs exigés. Alfa Hano débarqua donc dans cette ambiance pour le moins délétère et participa à la curée, au service du roi Dagomba, Na Abdulai. Peu de temps après, son ami Gazari, qui était parti à sa recherche, le retrouva dans le village de Bagale, et, ayant appris ce qui se passait, trouva l’occasion intéressante et envoya chercher des camarades « wongari » au Zarmataraye. Parmi les nouveaux venus, figurait Babatou, jeune homme originaire de N’Dounga et qui se distinguait déjà par ses qualités de leader.tumblr_mordl4sxHq1swjyvho1_1280

Au début, les « wongari » zarmas firent la guerre aux Gourounsis pour le compte des chefs dagombas. Mais ces derniers finirent assez rapidement par suspendre les hostilités de leur côté, et les Zarmas devinrent une force autonome dans la région, décidée à « manger » (piller) le pays (exactement comme dans les épopées de Djado Sékou) aussi longtemps que possible.

Devant leur succès, de nouveaux jeunes zarmas commencèrent à descendre sur la région, au point d’inquiéter le Moro Naba, empereur des Mossi. Il faut noter, à cet égard, que dans la diplomatie de la région, les Zarmas étaient devenus des alliés traditionnels des Mossi depuis la chute de l’empire Songhay. C’est sans doute de leur alliance avec les Mossi que les Zarmas ont dérivé le terme « Samo » pour « stupide », les Samos étant une ethnie voisine des Mossi, dont ils sont les parents à plaisanterie favoris. (De même, le mot songhay-zarma « Tchokossi », qui veut dire « foutaises », vient du nom d’une ethnie voisine des Dagombas et des Gourounsis).

Conduits par Alfa Hano, les « wongaris » s’enrichirent considérablement dans les guéguerres qui opposaient les chefs de la région. Alfa Hano mourut en 1862 et fut remplacé par son fidèle ami Gazari. C’est à ce moment que les Dagombas décidèrent d’éliminer ce facteur zarma qui commençait à les déranger. La réalité était qu’avec le temps, les « wongaris » commençaient à passer du statut de mercenaires à celui de chefs. Dans un manuscrit haoussa narrant les évènements de cette période, il est déjà question d’un territoire dénommé « Zabarma », qui correspondait à l’aire de domination créée par Alfa Hano et Gazari. Les Dagombas essayèrent donc de mettre un terme à cet impérialisme naissant, mais sans succès. Après avoir réussi à repousser leurs attaques – en s’alliant notamment avec leurs victimes, les Gourounsis – les Zarmas finirent par établir leur capitale à Kasana, un village situé actuellement à la frontière entre le Ghana et le Burkina. Qu’y firent-ils ? Ils organisèrent une stratocratie, une sorte d’Etat militaire dédié à l’enrichissement par la guerre : à quoi pouvait-on s’attendre d’autre, de la part de « wongari » ?

Cette stratocratie zarma était basée sur la domination des masses gourounsis, ce qui eut un effet assez curieux, comme l’explique l’historien ghanéen Emmanuel Tamakloe dans un ouvrage paru en 1931, A Brief History of the Gurunsi. Les Zarmas avaient créé une armée organisée en « compagnies », commandée chacune par un maître zarma qui désignait un chef et des responsables en majorité gourounsi. Comme chaque compagnie était autonome, ayant ses quartiers et ses magasins propres au sein du camp de Kasana (qui, plus qu’un village, était en effet ce que les Haoussas appelaient sansanin yaki, un camp de guerre), des marques distinctives devaient séparer les compagnies. Les hommes de la compagnie de Gazari portèrent ainsi trois traits verticaux et trois horizontaux sur chaque joue ; ceux de Babatu, deux traits discontinus verticaux et une coupure en biais à partir du nez sur le côté droit ; ceux de Issaka, la même marque, mais avec une coupure à gauche ; et celle de Tuni, cinq marques horizontales sur la tempe. Ces scarifications sont devenues coutumières chez les Gourounsis, qui, auparavant, n’arboraient presque pas de telles marques.

Le pouvoir zarma se consolida dans la région jusqu’à la mort, au combat, de Gazari, probablement en 1874. Selon Rouch, le défunt « avait l’étoffe d’un véritable conquérant… qui laissa chez les Zerma et les Gurunsi le souvenir d’un homme infatigable, courageux, cruel, mais juste ». Au premier anniversaire de son décès, on sacrifia un bœuf blanc pour marquer ses vertus charismatiques de wali. Babatou, ami proche de Gazari, prit la relève. Bien que les griots zarmas lui aient tressé de très beaux lauriers, notamment une magnifique légende épique dite par Djelba et recueillie par écrit par Sandra Bornand (Le Discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger), Rouch tient Babatou en moindre estime que son prédécesseur : grand guerrier, opine-t-il, mais manquant complètement de sens politique. Quoi qu’il en soit, Babatou maintint et même étendit la domination des Zarma, jusque dans les années 1890. A cette époque, il entra en contact avec Samory Touré dont l’empire malinké naissant avait été détruit par les Français, et qui tâchait de le reconstituer dans une région partant du nord de la Côte d’Ivoire aux pays de la Volta. La domination de Samory entra bientôt en contact avec celle de Babatou. Samory proposa au conquérant zarma une alliance contre les Français, mais ce dernier déclina l’offre, acceptant seulement de conclure un pacte de non-agression. Avant de vilipender Babatou, il faut se rappeler que, contrairement à Samory, il n’avait encore jamais eu à se frotter aux Européens – et il tenait à conserver son indépendance, qui pourrait être mise à mal par la cohabitation avec Samory.

Mais Babatou n’allait pas tarder à découvrir la puissance des Européens.

Cela avait commencé par un coup de tonnerre en plein hivernage 1896. Le capitaine Voulet et le lieutenant Chanoine – bien connus des écoliers du Niger – avaient mis en déroute 2000 cavaliers mossi et étaient entrés dans Ouagadougou où ils avaient remplacé le moro naba Boukari par son frère Mazi. Dans la foulée, les Français se mirent à lorgner sur le pays gourounsi – largement devenu une colonie de guerriers zarma – qui était également convoité par les Anglais. Voulet avait déjà obligé Samory à évacuer les parties du pays gourounsi qu’il occupait, et Babatou n’osa pas, lui non plus, s’en prendre aux chefs gourounsi qui s’étaient mis sous la protection de Voulet, qu’ils appelaient Zahanan (« l’homme de fer »). Pour bloquer l’expansion française dans le futur territoire de la colonie britannique de Gold Coast, les Anglais décidèrent alors d’intervenir militairement dans ce qu’ils appelaient déjà les Northern Provinces (« Provinces du Nord »). Babatou se trouva du coup pris entre le marteau français et l’enclume anglaise. Les Anglais lui ordonnèrent de retourner chez lui – au pays zarma – et, devant son refus, le chassèrent jusque dans le pays dagomba. Là, les Zarma s’allièrent avec les chefs dagomba pour organiser des raids contre Gambaga, où s’étaient établis les Anglais. Repoussés par les Anglais, Babatou et ses hommes essayèrent de se refaire en se mêlant d’une guerre de chefferie qui avait éclaté dans la petite principauté voisine de Yendi. Mais cette guerre avait également appâté les Allemands qui remontaient vers le nord depuis le littoral de leur colonie du Togoland. Après des affrontements initiaux entre Zarma et Diama (comme ils appelaient les Allemands), ces derniers finirent par proposer à Babatou de s’installer dans le Yendi. C’est là que Babatou mourut en 1901, en cultivant du gros mil, de l’igname et du riz, après quarante ans de guerroyage. En 1951, au moment de l’enquête de Rouch, son petit-fils Sounna, était le chef zarma de Yendi.

Cette histoire est peu connue au Niger. L’équipée des guerriers zarma dans les pays de la Volta appartient peut-être plus à l’histoire du Ghana qu’à celle du Niger. Selon Rouch, l’objectif de cette équipée était bien la création d’un nouveau pays zarma dans une région aux riches ressources naturelles et aux moyens militaires inférieurs (la supériorité des guerriers zarma se trouvait essentiellement dans leur maîtrise du cheval). Cette analyse paraît juste. Déjà, au XVIIIème siècle, des guerriers zarmas étaient descendus du Zarmaganda, pays relativement aride, même à cette époque, pour conquérir les plaines alluviales des Dallols (Dosso et le Boboye), alors habitées par les Sabiri. Cent ans plus tard, Alfa Hano découvrit un nouveau pays « conquérable », et sans l’intervention des Européens, il serait devenu progressivement une nouvelle extension du Zarmataraye. Selon Rouch, le vestige de cette ambition défaite se trouve dans la transformation du littoral ghanéen en lieu de migration définitive ou saisonnière des Zarma et des Songhay. A l’en croire, ces migrations se sont développées à partir de bases établis en Gold Coast par les descendants de Alfa Hano, Babatou et leurs compagnons.

Il faut dire que cette explication de l’origine des migrations de « Yamma » a laissé l’historien Thomas Painter sceptique. Selon Painter, ce sont plutôt les exactions et harcèlements fiscaux des premières années de la colonisation française qui ont poussé les jeunes des pays songhay et zarma du Moyen-Niger à se diriger avec autant de persistance vers le Golfe de Guinée – d’autant que les flux de migrants étaient dès le départ constitués non pas d’aventuriers, mais de paysans, d’esclaves affranchis et de gens ordinaires. Les objections de Painter, que l’on ne va pas détailler ici, sont des plus convaincantes : mais cela ne vide pas nécessairement les explications de Rouch de toute pertinence. Si les gens de l’Ouest nigérien ont très tôt marqué une préférence nette pour la Gold Coast, et non pour les autres pays du Golfe de Guinée (Nigeria, Benin, Togo, Côte d’Ivoire), il est permis d’y voir l’effet du mythe créé par les fabuleuses aventures de ceux qui avaient failli donner aux Zarma un nouveau pays. Après tout, ce ne sont pas seulement la peur et la souffrance qui arrachent des hommes à leur terroir – il y a aussi le rêve de l’aventure et de la fortune, motif puissant et nécessaire.

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Une réponse "

  1. Gambo Sounna Souleymane

    Excellente publication ! vous avez cité beaucoup des sources d’histoire pour relater ces faits presque méconnus du public Nigérien.

    Réponse

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