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Sens de l’insensé zindérois

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Les Nigériens jouent à présent avec le feu, avec en tout cas une flammèche allumée dans Zinder, une grosse ville de l’Est du pays (la deuxième en population) connue pour une nette propension à l’agitation et une relation plus à fleur de peau qu’en profondeur avec la religion islamique. Il s’agit de protester contre « Charlie », nouveau nom du Diable dans nos chaumières, mais aussi, en réalité, plus directement contre le président Issoufou. Ce dernier a commis une gaffe qui montre à quel point il méconnaît le mental national – ce que je subodore depuis longtemps. Je n’imagine pas qu’à sa place l’ancien président Tandja, ou son grand rival actuel, Hama Amadou, qu’il a réussi à écarter du paysage politique à travers des poursuites judiciaires dans une affaire de « trafics de bébé », auraient jamais commis la bévue de déclarer « nous sommes tous Charlie » et d’aller manifester à Paris (par amitié politico-sentimentale pour François Hollande plus que pour toute autre raison). Je ne l’aurais pas désapprouvé s’il avait été une personne privée, et du reste, dans l’absolu, je ne le désapprouve pas, puisque je n’en ai cure : mais en tant qu’observateur de la scène politique locale, je ne puis ne pas voir que toute l’action relève de la sottise la plus évidente dans le climat actuel.

Il y a, dans le pays, une sourde colère contre le pouvoir – sobriqueté « Gouri System » – qui provient du fait qu’en arrivant aux affaires, le parti du président, le PNDS, n’a pas pu résister à ce travers de la vie politique nigérienne, l’occupation monopoliste du terrain, de préférence à travers des coups de Jarnac bien appliqués. Les politiciens nigériens ne comprennent pas que la meilleure manière d’affermir leur pouvoir est de ne pas réduire leur adversaire au désespoir et de ne pas pousser la compétition politique jusqu’au niveau du jeu à somme nulle. Il faut qu’ils s’acculent. C’est la logique de la concurrence propre à la démocratie représentative, mais exercée sans les tempéraments apportés par la force des institutions et la rigueur d’affiliations idéologiques. Cet agonisme âcre, qui rappelle plus la république romaine que la république française (les assassinats politiques en moins, mais les coups d’Etat en plus), est à l’origine des grippages réguliers de la vie politique du pays, et ce comportement est manifestement culturel et non idiosyncratique, puisqu’ils y tombent tous, sans exception. En ce qui concerne Issoufou et ses amis, cela se fait sans élégance, avec une sorte de gaucherie et de rudesse arrogante de qui est neuf au pouvoir et veut forcer les choses. Surtout, cela se fait au détriment de la majorité réelle, puisque le PNDS est une force minoritaire, et qui, de plus, s’appuie autant que faire se peut sur des accointances régionales assez étriquées. Son fief, c’est la région de Tahoua avec quelques prolongements vers Agadez, ce qui n’est pas un problème en soi, mais ce qui l’est dans la géographie politique du Niger, où les régions lourdes se trouvent au sud, de Niamey à Zinder (justement). Issoufou a bien essayé, me semble-t-il, de séduire ces zones, mais sans y arriver – puisqu’elles se trouvent déjà sous la coupe de gens dont il craint la rivalité. Du coup, il les a marginalisées nolens volens, non par volonté de le faire, mais par réaction mécanique du jeu politique local. Et du coup encore, il s’est formé contre lui une sorte d’union du ressentiment dans tout le sud du Niger, de Diffa à Tillabéri. Non pas qu’il y soit universellement ou constamment honni, mais il l’est généralement et le plus souvent.

Etant donné ce climat, il devait faire attention et mesurer ses actions. L’affaire Charlie Hebdo a créé au Niger un temps de gros nuages (pour moi peu respirable, tant s’y manifeste la pétulance religieuse qui donne toujours au gens l’apparence de forcenés ou de juges plombants). La sagesse conseillait le silence à tout le moins – si l’on ne veut pas se joindre au chorus des « Je ne suis pas Charlie ». Au lieu de quoi…

Alors, que s’est-il passé à Zinder ? Rien de bien glorieux : le musulman qui étale sa laideur en s’en prenant aux faibles et au savoir. Saccage donc des lieux de culte chrétiens – y compris de ceux des catholiques dont le chef venait pourtant de prendre position en faveur des religieux de tous les pays –, incendie du centre culturel français, seul endroit où on pouvait se procurer des livres à Zinder. Mais aussi, paraît-il, attaque contre le siège d’un parti politique – je ne sais pas encore lequel, mais ne serais pas étonné qu’il s’agisse du PNDS. Zinder est accoutumé à ce genre de tumulte. Déjà, lors de l’histoire du film Youtube « The Innocence of Muslims », des jeunes Zindérois avaient attaqué et vandalisé la grotte mariale de la Mission catholique (voir ce billet). Ces attaques contre les catholiques sont, soit dit en passant, un signe de l’aggravation de l’atmosphère religieuse dans le pays : par le passé, les musulmans en colère s’en prenaient uniquement aux structures protestantes, vues comme des centres de prosélytisme chrétien, tandis que l’Eglise catholique était généralement respectée parce qu’elle se contente de faire des bonnes œuvres. A Maradi, par exemple, le curé de l’église catholique m’a dit qu’il n’y a que 500 fidèles dans toute la région (qui compte plus de 3 millions d’habitants). Le gros de l’activité de l’évêché est social et caritatif (école, clinique ophtalmologique, aides sociales), et est exercé, d’ailleurs, avec une écrasante majorité d’employés musulmans. Je suppose que c’est pareil à Zinder. Mais cela n’a pas désarmé les vandales. Seulement, c’est une chose que je n’imagine qu’à Zinder, qui est un endroit très particulier, au Niger, en tout cas souvent dépourvu de l’espèce de retenue qui caractérise en général les Nigériens. Zinder est une grande ville (à l’échelle nigérienne) sans activité notable, une grande ville déchue (ancienne capitale de sultanat) et moribonde, dans la région du pays ayant le plus haut taux de natalité (avec la région voisine, Maradi), et ayant donc une forte population juvénile. Par contraste avec Maradi, ville qui bout littéralement d’activité économique, dans laquelle on ne compte pas trop sur l’Etat et encore moins sur le gouvernement, et dont le paysage urbain montre le dynamisme (c’est la seule ville, en dehors de Niamey, qui se transforme économiquement, et son centre compte à présent quelques immeubles qui ne dépareraient pas la capitale), Zinder est une mare stagnante. Il y a des Zindérois fortunés : mais bon nombre d’entre eux vivent à Niamey. La ville est laissée en rade, entre un égo surdimensionné et une réalité glauque, avec des mœurs qui rappellent parfois les banlieues déshéritées de France ou les ghettos d’Amérique. Il y a des gangs à Zinder. Il y a des meurtres violents. Des enlèvements. Des viols. Il y en a à une échelle bizarre dans un pays comme le Niger, où de telles choses sont généralement des événements. Je ne connais personne qui ait étudié ce phénomène. J’ai connu une jeune zindéroise qui a pensé réaliser un documentaire sur la question, mais qui a abandonné, faute de financement je crois. C’est elle qui, la première, m’a révélé cette réalité que, vivant hors de Zinder, j’ignorais totalement. Depuis, j’en ai eu d’autres nouvelles. Je ne suis donc pas sûr que ces troubles soient profondément religieux : il faudrait voir, pour se prononcer à cet égard, si les autorités religieuses de la ville ou en tout cas des leaders religieux populaires, les ont encouragé. Rien n’est moins certain. Il y a eu à Zinder des troubles similaires pour des raisons tout à fait séculières, si l’on peut dire.

Si donc le cas Zinder est assez particulier, voire exceptionnel, il peut aussi être un séismographe d’une évolution inaperçue. En matière de religion, il ne faut pas s’avancer à la légère. Le sable est mouvant, car l’irrationnel règne en maître. Ces derniers temps, j’ai entendu les personnes les plus douces approuver le massacre des journalistes avec une voix tonnante et une lueur hallucinée dans l’œil. J’ai vu comment on peut applaudir la pulsion de mort, et y voir la gloire de Dieu, j’ai entendu le vocabulaire se charger d’imprécations, et préparer pour ainsi dire au meurtre. En d’autres temps, les journalistes de Charlie Hebdo auraient été qualifiés de « Annassara » (« Nazaréens », i.e., « Blancs »). En ce moment, on les qualifie de « Tchafari » (« Cafres »). On ne tue pas des Nazaréens, on tue des Cafres. Le vocabulaire politique est toujours préparatoire, et l’intention des hommes s’annonce par le poids des mots qu’ils utilisent, poids qui varie suivant ce à quoi ils commencent à prédisposer leur esprit. Ce ne sera pas la Saint-Barthélémy, mais c’est certainement comme un des jours qui y ont mené. Certains vitupèrent pour faire du tort au pouvoir, mais en jouant dangereusement sur le seul sentiment peut-être qui, à cette heure de leur histoire, peut faire sortir les Nigériens – si ordinairement doux et passifs – de leurs gonds, le sentiment islamique. Encore une fois, les choses n’auraient pas pris cette couleur il y a seulement trente ans. Mais je me méfie de la tournure qu’elles ont commencé à prendre depuis une vingtaine d’années.

Le pouvoir l’a compris et essaie de se rattraper, en interdisant Charlie Hebdo au Niger – pays où le magazine est diffusé de manière confidentielle et où à peu près 17 millions de personnes (sur 17 millions) n’en ont jamais entendu parler avant ces derniers jours. Issoufou sera sans doute obligé d’aller à Canossa de plus d’une manière avant de réussir à calmer le jeu. Il le calmera bien sûr, et on oubliera et son dérapage, et le nouvel accès de démence périodique des jeunes zindérois. Mais l’infâme aura avancé d’un pas.

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  1. Kiari Liman-Tinguiri

    Je souscris globalement a la lecture que vous faites de ce qui s’est passé a Zinder, a Niamey et même dans certaines villes de moindre importance comme Goure. II n’est jamais aise de démêler, dans ce genre d’événement et immédiatement après leur survenance, ce qui relève de la réaction a une politique, a cause de l’insuffisance ou de l’économie politique de ses résultats, de l’impopularité de ses objectifs, de l’inanite dans ses méthodes etc… de ce qui vient d’une transformation profonde de la societe, travaillée par un courant idéologique et qui trouve dans un geste politique le prétexte (qui peut comme dans le conte de Birago Diop être de mauvaise foi) pour s’exprimer. Mais lorsque l’expression est si violente et comporte une transgression sans précédent ( c’est la première foi que les chrétiens ont vu leurs maisons privées incendiées et leur vies mises en danger et pas seulement les églises) mais aussi et surtout d’une efficacité qui exclut l’hypothèse d’une action spontanée, il ne me semble pas excessif de retenir comme hypothèse la conjugaison, plus exactement la conjonction des deux types de phénomène ( réaction politique à un geste politique, rendue possible dans son ampleur par un terrain devenu favorable). Je partage l’essentiel de votre analyse sur l’islamisation, et la radicalisation lente mais inexorable de notre societe, y compris de son « élite intellectuelle » ( wahabisation de notre islam et salafisme conquérant sur trois décennies, bokoharamisation plus récente mais vigoureuse des esprits etc…). Je comprends moins l’interprétation du geste politique du président, de participer a la marche parisienne ou d’en répéter le cri de ralliement ( au mieux un slogan, au pire une sorte de jingle) comme une erreur. Tous les nigériens, ceux qui dénoncent la participation du président comme ceux qui ont organisé ou commandite les manifestations savent qu’il y a une base française qui vient juste de s’installer à Madama, que leurs avions de chasse sont à Niamey, qu’ils participent donc de l’effort de sécurité rendu nécessaire apres l’affaire malienne et devenue une obligation ardente du gouvernement avec la montée de Boko Haram au Sud. Comment dans ces conditions attendre du président du pays qu’il assure la sécurité de l’état et des citoyens et lui dénier le droit de faire un geste presque banal, en tout cas une obligation élémentaire de sa charge? Comment peut on de bonne foi assimiler Charlie Hebdo a un magazine chrétien ou laisser croire que ceux qui ont défilé ont tous approuvé tout ce qu’écrit Charlie, quand Abdallah de Jordannie ou Dalil Boubakeur ont défilé ou vu et au su de tout le monde? Est ce vraiment une erreur de faire un geste juste et de le présenter comme tel? Les autres partis politiques, qui prétendent ou aspirent à gouverner, ne devraient-ils pas, en appuyant dans ce geste et seulement sur celui- la le président de la République, faire œuvre de pédagogie aupres des populations au lieu de mettre de l’huile sur le feu, en espérant destabiliser l’adversaire quitte a fragiliser irrémédiablement l’état et discréditer la fonction même d’en etre le chef? Que Tanja ou Hama n’auraient pas choisi d’agir comme Issoufou suffit il vraiment a faire de cette démarche une faute ou pire une erreur dont il faudrait se repentir? Je n’arrive pas à m’en convaincre.
    Merci en tout cas pour vos billets, j’en apprends toujours quelques chose avant d’autant plus de plaisir que c’est sur nous tous.

    Réponse
    • Kiari Liman-Tinguiri
    • Vous avez raison, je ne dirais pas que Issoufou a commis une faute dont il devrait se repentir: plus simplement, il a commis une erreur de calcul politique. Cependant, même là je reconnaîtrai au fond que votre objection est correcte: après tout, cette erreur de calcul est mineure, car elle ne découle pas de l’incohérence, et, tout au contraire, souligne la cohérence de sa position. Une fois les passions retombées, c’est cela qui importe.

      Réponse

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