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Le show principal

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Rentré de Maradi, je me fais voiturer jusqu’à la maison par un jeune homme, W., qui est à peu près illettré, et qui reçoit des nouvelles du monde à travers des rumeurs et les infos en langue nationale à la télé. Les conversations avec lui me donnent une perspective directe sur la manière dont les événements sont interprétés et analysés au niveau du « peuple ». Là, il me dit son étonnement de ce que Boko Haram puisse frapper « même en France ». A Maradi également, l’un des employés de l’hôtel où j’étais avait exprimé la même stupéfaction. C’est que, comme nous sommes à côté du volcan nigérian, tout est vu à travers le filtre des vapeurs méphitiques exhalées par les violences extraordinaires de Boko Haram. J’explique à W. qu’il ne s’agit pas d’une action de Boko Haram, et je me trouve entraîné à faire remonter l’affaire au 11 septembre – événement lié pour lui au moment de sa première arrivée à Niamey, à un âge pré-adolescent où, dans un milieu populaire, de tels épisodes cataclysmiques sont transformés en récits de légende souvent inspirés de films. Il croyait ainsi que les tours du World Trade Center avaient été détruites par des avions de chasse envoyés par Ben Laden – et doute d’ailleurs de la mort de ce dernier. Je dus lui expliquer certaines choses sur les attentats suicide, Boko Haram, etc. W. est un musulman « naïf ». Je lui parlai du dernier exploit de Boko Haram, la bombe attachée sous le hidjab d’une fillette, et qui a détoné au marché de Maïdougouri. Il s’exclame (toute la conversation, en zarma) : « Mais ils n’ont aucune pitié ! S’ils voulaient me tuer et que je les suppliait de m’épargner au nom de Dieu, est-ce qu’ils m’écouteraient ? » – « Non. » – « Pour faire des choses pareilles, je suis sûr qu’ils se droguent. » – « C’est possible, mais toi-même, tu me disais l’autre jour que, selon l’Islam, il faut couper la main des voleurs. » – « Oui. Il le faut, c’est ce que dit l’Islam » – « Eh bien, ils disent, eux, que l’Islam ordonne de couper la tête des gens, s’ils font certaines choses. » – « Ah, mais ce qu’ils font, ce n’est pas normal ! » – « Oui, mais ils pensent que c’est Dieu qui le leur a dit de le faire » – « Ils calomnient Dieu » (Il s’est servi d’une expression zarma voulant dire « prendre quelqu’un pour prétexte », donc en l’occurrence, prendre Dieu pour prétexte). Puis après un silence : « Il paraît qu’il y a Boko Haram à Lomé. » – « Non, c’est absurde, Boko Haram est un truc de musulmans, à Lomé, les gens sont chrétiens. » Cette réplique le gêne et le met un peu sur la défensive : « Mais il y a aussi des coupeurs de route, il paraît qu’ils sont sans pitié, qu’ils sont capables de tuer tous les passagers d’un bus s’ils ne trouvent pas ce qu’ils veulent. » – « Ce sont des choses qu’on dit qui arrivent au Nigeria, en effet. » – « Ce n’est pas très différent de Boko Haram. » – « C’est très différent. Les coupeurs de route, au moins on sait ce qu’ils veulent. » – « Oui, Boko Haram, quel nom ridicule, on ne sait même pas ce que ça veut dire ! » – « Si, on sait ». Son haoussa étant limité, il ne connaissait pas le mot « boko ». Je lui expliquai que l’agenda de Boko Haram était, au moins initialement, de purifier l’Islam de toute influence considérée comme non-islamique et en particulier occidentale. Cela le laissa songeur.

Je raconte ceci parce que, en dépit de son niveau élémentaire, cette petite conversation renvoie à un problème plus général, et qui me frappe depuis longtemps : le fait qu’il n’y ait pas, au sein des sociétés musulmanes actuelles, un véritable débat sincère et probe, sur l’état de l’Islam aujourd’hui. Un débat qui puisse donner plusieurs arguments différents à quelqu’un du niveau de W. et lui permettre de réagir de manière un peu plus humainement sophistiquée, un débat qui relève, en un mot, le niveau de la civilisation – chose qui doit d’abord se remarquer au niveau des masses populaires, qui sont le standard et l’étendard d’une civilisation. Pour quelqu’un comme W., l’ignorance dans laquelle il baigne et le silence des élites se conjuguent en effet pour créer un univers de réflexions simplistes, qui le rend vulnérable à la moindre démagogie théologique – comme ce petit revendeur ambulant des environs de Diffa qui a, du jour au lendemain, cessé de vendre des produits pharmaceutiques « occidentaux » pour ne proposer à ses clients que des cure-dents et des dattes (produits labélisés « islamiques »), après avoir écouté un peu trop souvent les vitupérations des prédicateurs de Boko Haram.

A l’échelle du monde musulman, les milieux plus cultivés et mieux informés, sont investis dans l’aspect « clash des civilisations » avec l’Occident, qui occulte la nécessité d’un débat interne, et crée une distraction permanente et peut-être, du point de vue de certains, bienvenue, par rapport au show principal. Le débat musulman est du coup très occidentalocentré. Il ne porte pas sur les sources internes de l’horreur et sur comment y remédier, mais sur des choses comme l’islamophobie, le terrorisme, la liberté d’expression, etc., toutes choses déterminées par les relations entre musulmans et monde occidental. On voit bien que les 120 morts de la mosquée de Kano où l’horreur inédite de fillettes transformées en bombe vivante ne pèsent pas lourd face à l’attentat contre Charlie Hebdo, dans la conversation générale. Les questions posées par l’attentat contre Charlie Hebdo tournent autour d’une boîte noire interrogeant les consciences quant à la valeur et aux valeurs de l’Islam par rapport à la démocratie, à la liberté, et autres concepts et principes politiques centraux, dans le monde occidental. Les exactions de Boko Haram poseraient, elles, plutôt, des questions sur la dérive du monde musulman par rapport à lui-même. De telles questions sont bien plus difficiles à affronter, pour un musulman ordinaire – qui a donc cruellement besoin d’une guidance du leadership intellectuel : à voir les choses comme elles sont en ce moment, il peut toujours se brosser.

Par rapport au premier questionnement, en effet, il s’agira de défendre l’Islam en rappelant qu’une culture aussi riche et une civilisation aussi complexes ne peuvent être définies par les actions de quelques illuminés (ce qui est exact) ; et en mettant l’Occident en face de ses propres ignominies, notamment dans les pays musulmans (et la plaie tenue ouverte par l’Occident en Israël/Palestine est bien une source importante des attaques terroristes contre lui.) Bref, par rapport à la « boîte noire » des rapports Islam-Occident, les réponses sont plus ou moins évidentes. Les choses deviennent plus difficiles par rapport à ce qui se passe au sein du monde musulman même, et là, on ne peut – pour reprendre l’expression de W. – «  prendre l’Occident pour prétexte ».

Bien entendu, il faut se rappeler que la pensée critique n’est pas facile dans les pays musulmans, non pas à cause d’une sorte de tare culturelle de l’Islam, mais surtout à cause des régimes en place dans ces pays, régimes souvent semblables à ce qui existait en Europe avant la Révolution française. Ces régimes reposent généralement sur une alliance plus ou moins poussée entre le Trône et l’Autel comme on disait jadis. J’évoquais, dans un billet précédent, les mille coups de fouet que doit subir un blogueur saoudien, et les comparais au sort somme toute assez doux du comique Dieudonné en France. Mais la véritable comparaison contextuelle serait entre Badawi et quelqu’un comme le Chevalier de la Barre, brûlé vif à Abbeville, le 1er juillet 1766, pour un crime similaire d’insulte cette fois à la religion catholique et romaine (du coup, ce sont les Saoudiens qui paraissent « doux » !) L’Arabie Saoudite et l’Iran sont les versions les plus extrêmes de ces régimes théologico-politiques du monde musulman, mais de tels régimes existent de façon plus ou moins poussée partout. A travers le continent islamique, l’emprise du théologique est sans doute à son plus bas dans les pays sahéliens francophones (mixture de syncrétisme africain et de laïcité française), mais même là, le vent souffle en faveur du théologique depuis au moins deux décennies. Avec de tels régimes, il est difficile de parler ouvertement, et encore plus difficile d’organiser un débat libre, qui partirait des sociétés musulmanes elles-mêmes. Pour des soucis de sécurité physique, les intellectuels musulmans qui voudraient poser les questions qui fâchent se voient donc contraints de le faire à partir de positions dans le monde occidental, où leur genre spécifique de liberté d’expression est admis et protégé. Le cas Badawi, dont la famille s’est d’ailleurs refugiée au Canada, n’est pas pour les encourager, et quelqu’un m’a dit qu’Abdallah an Na’im, universitaire soudanais basé à Emory (USA) et qui défend de façon très intelligente la compatibilité entre la laïcité et l’Islam (ou même plutôt la nécessité de la laïcité pour l’Islam) s’est fait huer et chasser de Kano, lorsqu’il s’y est aventuré pour faire une conférence dans une ville tombée, depuis 2003, sous la coupe d’idéologues théologaux assoiffés de pouvoir.

Il y a donc, au sein du monde musulman, une lutte de pouvoir dans laquelle les idéologues théologaux ont de plus en plus la main victorieuse et interdisent, soit à travers une législation virulente, soit à travers la capacité à créer des pressions très efficaces, le débat autour des sujets les plus importants et les plus transformateurs. L’Occident intervient parfois dans ces luttes, mais un peu à la manière d’un gaffeur et d’un chapelier fou : il n’en est certainement pas la source. C’est-à-dire que ceux qui se trouvent en ce moment sur la défensive, ceux qui n’aiment pas la sombre et étouffante vision de la civilisation musulmane qui est en train de s’imposer, doivent se remettre eux-mêmes en cause, se demander ce qu’ils n’ont pas fait bien ou efficacement, en quoi ils sont eux-mêmes complices de cette évolution des choses, et comment reprendre la main. A cet égard, l’horreur de Charlie Hebdo, toute terrible qu’elle soit, n’est qu’une distraction par rapport au show principal.

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