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Une révolte d’opérette

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Charlie Hebdo sortira donc mercredi prochain. Tant mieux ! On veut que le magazine continue, simplement par sympathie et indignation, mais je ne pense pas qu’on dusse croire en l’existence du principe que le chorus universel invoque en ce moment pour le défendre et le soutenir – la liberté d’expression. Je ne veux pas dire par là que je n’adhère pas à ce principe, mais que, comme d’ailleurs beaucoup de principes fondamentaux, je ne crois pas qu’il puisse réellement exister. Les assassins de Charlie croyaient que la liberté d’expression a des limites bien définies, et ils ont défendu ces limites à travers des actes ignobles et indéfendables. Cependant, ils ont agi de cette façon parce que l’autorité publique, en France, n’a pas et ne pouvait tenir compte de ce qu’ils voyaient comme étant la ligne rouge à ne pas franchir. En ce sens, leur action est un acte de révolte politique, l’idée de prendre la justice publique entre ses propres mains de citoyen privé.

C’est un problème complexe.

La justice saoudienne vient de condamner le blogueur libéral Raif Badawi à 1000 coups de fouet (à délivrer en doses de 50, chaque semaine, après la prière du vendredi), 10 ans de prison et un million de riyals d’amende – pour « insulte à l’Islam ». La presse occidentale n’admet pas la validité de cette catégorie de crime et présente la chose comme « Raif Badawi condamné pour avoir exercé sa liberté d’expression ». Mais si l’on s’en tient à la forme objective des choses, la justice saoudienne s’est comportée à l’égard de Badawi exactement de la même façon que la justice française à l’égard de Dieudonné. Les formes françaises sont relativement plus généreuses : Dieudonné ne sera pas fouetté, il sera simplement plus ou moins censuré, plutôt plus que moins, et il sera judiciairement harcelé par l’autorité publique. Subjectivement, je suis du côté de Badawi et je n’aime pas le prurit antisémite de Dieudonné. Mais il ne faut pas se payer de mots : au plan objectif, la liberté d’expression n’existe pas aussi intégralement en France – ou dans aucun pays au monde – que les vertueuses professions de foi qu’on entend actuellement le laisseraient croire. La question qui se pose à cet égard est surtout celle des rapports entre le consensus social (plus ou moins exprimé par l’autorité publique) et l’initiative individuelle. Lorsque l’initiative individuelle va dans le sens du consensus social, comme c’est le cas des dessinateurs de Charlie Hebdo (et c’est pour cela que j’ai parlé dans un autre billet de « tradition française »), elle est promue, encouragée, défendue et en tout cas ni sérieusement entravée, ni formellement censurée ; lorsqu’elle va à l’encontre cependant, elle est inhibée, empêchée, interdite. Le consensus social est plus ou moins durable et charpenté. Lorsqu’il est solidifié dans un principe, il devient encore plus aveugle et automatique. La satire à la Charlie Hebdo était tolérée par le consensus social sous l’Ancien régime, mais sans être soutenue par un principe politique tel que « liberté d’expression ». Si le satiriste se faisait prendre et condamner par l’autorité publique, on le plaignait mais on ne le défendait pas. En revanche, une fois qu’il a été décidé que quelque chose comme la « liberté d’expression » existe absolument, cette chose sera invoquée pour défendre et soutenir celui dont la liberté aurait été violée, soit par l’autorité publique, soit par une initiative privée, comme celle des assaillants de Charlie Hebdo. Mais la défense du principe est, en réalité, une manière de renforcer le consensus social dominant autour d’une certaine forme d’expression – certainement pas autour de toute forme d’expression. Du point de vue politique, il est fondamentalement impossible que toute forme d’expression puisse être également bien accueillie. Le consensus social ne se forme pas parce que tous ses adhérents sont exactement d’accord sur ce qui fait consensus, mais parce qu’ils sont d’accord sur le fait que tel consensus, avec tous ses défauts et toutes ses insuffisances, garantit tout de même un certain ordre politique dans lequel on peut vivre. Cet ordre ne doit pas être compromis. Le but ultime, c’est l’ordre, et la forme radicale du problème, c’est la fameuse contradiction entre l’ordre et la liberté. Si l’on applique cette forme du problème au cas d’espèce, c’est Charlie Hebdo qui se trouve du côté de l’ordre – même si ses œuvres paraissent douteuses ou dégoûtantes à certains adhérents du consensus qui soutient cet ordre – et ce sont les assassins qui se trouvent du côté de la liberté, c’est-à-dire de la révolte contre l’ordre.

Les mots sont difficiles en un sens parce que la conscience politique occidentale, qui est à l’œuvre dans le vocabulaire français, donne systématiquement un contenu positif au mot de liberté et à tout ce qui s’y rapporte. Bertrand Russell a écrit, en 1949, un essai intitulé Authority and the Individual, qui biaise dès la formulation du problème tout son propos. Il ouvre en effet son texte par cette phrase (je traduis) : « Le problème fondamental que je me propose d’examiner dans ces conférences est ceci : comment combiner le degré d’initiative individuelle nécessaire au progrès au degré de cohésion sociale nécessaire à la survie. » Dès l’abord, il a créé un dualisme liberté/progrès versus ordre/survie. Le problème, ici, c’est d’abord que le progrès n’est pas une catégorie vide, et son contenu varie suivant les sentiments et les croyances des uns et des autres. J’imagine que si un militant islamiste lisait cet incipit, il pourrait y voir un apport à sa cause : son initiative individuelle milite effectivement pour le progrès de l’Islam tel qu’il le conçoit, et il voudrait bien savoir comment la combiner, cette initiative, aux restrictions imposées par les nécessités de la « survie » de l’ordre existant, afin que ce progrès puisse tout de même se manifester sous une forme ou une autre. Les disquisitions de Russell lui révéleraient sans doute qu’une manifestation folle d’initiative individuelle, de liberté ou de dissidence, consistant à aller massacrer des personnes désarmées dans des bureaux, ne serait pas le meilleur moyen de réaliser une telle combinaison. L’effet d’une telle bévue tragique pourrait être de deux ordres antithétiques : ou le consensus social se radicalise pour garantir sa survie, et rigidifie l’ordre, que ce soit à travers les actions de l’autorité publique (lois, mesures sécuritaires et orthonormatives), ou à travers l’évolution de l’humeur sociale (montée de l’islamophobie en l’occurrence) ; ou alors il se met à bouger de manière à devenir plus sensible à des choses qui, actuellement, paraissent indifférentes, négligeables ou intolérables. Etant donné le fait que le consensus social est en réalité un accord minimum entre des opinions diverses et souvent divergentes, destiné à éviter le chaos sous-jacent à toute société humaine (nous ne sommes pas des fourmis ou des abeilles), toute attaque contre l’ordre établi produira en fait des effets allant dans les deux sens, sans qu’on puisse dire d’avance quel type de réaction aura plus d’impact au final. L’invocation de la défense de la liberté d’expression est un mécanisme réflexe de protection de l’ordre, dans le cas d’espèce, parce qu’il existe, en France, un consensus mou sur la liberté de satiriser certaines choses – et pas d’autres. Individuellement, on peut objecter à certaines choses qui se manifestent sous couvert de liberté d’expression, mais on ravale sa colère, son mépris ou son angoisse parce qu’on souscrit à l’ordre établi et qu’on veut adhérer au consensus qui le garantit. Il peut arriver aussi qu’individuellement, on veuille exprimer certaines choses, mais on se doute bien qu’il y aura alors une rétribution, soit formelle (autorité publique), soit sociale. Toutes ces lignes peuvent bouger, dans un sens de renforcement de l’ordre établi, ou de sa transformation dans une direction différente, ne serait-ce que légèrement.

Le cas des assassins de Charlie Hebdo est bien sûr particulier: il s’agit moins d’exprimer certaines choses que d’empêcher l’expression de certaines choses. Comme l’ordre établi accepte et autorise cette expression, le fait de vouloir l’empêcher, en tant que personne privée, est une révolte contre l’ordre établi. Qui plus est, c’est une révolte violente, donc déclenchant automatiquement la rétribution et le ralliement autour de l’ordre, qui n’est pas seulement violé, mais aussi violenté. Il faut voir qu’une logique profonde des révoltes violentes est souvent une logique du désespoir. Je n’en connais pas les linéaments dans le cas d’espèce, et ne saurait dire si elle relève surtout de certaines pathologies de la société française actuelle (crise économique, manque de grande vision politique, etc.), ou de fractures plus personnelles des individus concernés. A côté du désespoir, il y a cependant l’idéologie, sans quoi la violence serait purement nihiliste (à la manière des tireurs fous qui canardent de temps à autres des lieux publics aux Etats-Unis). Et, à mon avis, ce dernier facteur est plus important, d’un point de vue analytique et politique, que les facteurs socio-économiques ou psychologiques (qui ne doivent pas être négligés pour autant).

Je viens de réaliser une enquête assez curieuse au Nigeria sur un ordre des choses proches de tout ceci. A Katsina, en 2000, les islamistes ont réussi à mobiliser la population pour contraindre le gouvernement à mettre en œuvre un processus d’application de la Sharia. Ils ont créé, en somme, un consensus social autour de cette question. Mais le gouvernement de Katsina, comme celui de la plupart des Etats du Nord Nigeria à l’époque, n’était guère enthousiaste, voyant là le risque de mettre en cause le consensus social au niveau national (forcément un consensus entre chrétiens et musulmans). De plus, les autorités, fédérales comme locales, ne se sont guère bougées pour mettre en place le cadre de mise en œuvre des lois. La police ne s’est pas trop donnée la peine de dénicher les musulmans qui se permettraient de boire de l’alcool ou de regarder la femme d’autrui. Dans certains Etats, comme Kano, le gouvernement local a mis en place une milice des mœurs pour « assister » la police, mais pas à Katsina. Du coup, à Katsina, c’est une association islamiste Izala qui a mis en place une force de police privée, qui se charge d’appréhender les citoyens ayant violé la Sharia. Comme il ne s’agit pas d’une autorité publique dûment assermentée, cette police dite « Hisbah » livre les délinquants à la police officielle, seule habilitée à les mettre aux arrêts. La plupart du temps, cette dernière les relâche sans autre forme de procès, car elle ne prend pas au sérieux les catégories de crime et délit au chef desquelles ils ont été appréhendés, et qui relèvent en général de la consommation d’alcool, de la prostitution ou de l’adultère (les mœurs). Ce qui est étrange, c’est l’existence d’une milice de citoyens qui se donne l’autorité, sans aucun fondement légal, de saisir de corps d’autres citoyens. C’est une forme de révolte contre l’autorité publique, mais une révolte que cette dernière tolère, parce qu’elle s’inscrit dans un certain consensus social apparu récemment et qui pousse vers l’émergence d’un nouvel ordre des choses.

En gros, le problème qui se pose ici est celui d’une dissociation entre l’autorité publique et le consensus social, dissociation rendue possible par les problèmes particuliers du Nigeria. En particulier, cette tolérance de l’autorité publique s’explique par le fait qu’elle a eu peur de ne pas pouvoir maîtriser la réaction plus violente qu’aurait suscité une attitude plus « défense de l’ordre établi ». A-t-on fait remarque d’ailleurs, que « Boko Haram » a pris racine précisément dans les seuls Etats du Nord Nigeria qui n’ont pas adopté une « sharianisation » complète (intégrant aussi les aspects pénaux) – Borno, Gombé, Yobé? Cela n’est pas la seule explication, ni même l’explication principale, de la survenue du groupe djihadiste, mais cela n’est pas non plus une simple coïncidence. Contrairement à la France, où non seulement les musulmans sont une minorité, mais où il n’existe pas non plus en leur sein de consensus anti-laïc et pro-Sharia, au Nigeria du Nord, les musulmans sont une majorité écrasante chauffée à blanc par une prédication de style wahhabite pendant au moins trois décennies. Il n’est donc pas surprenant que les gouvernements, tant locaux que fédéral, se montrent prudents et même quelque peu lâches par rapport à leurs droits et obligations formels : il s’est agi de permettre une révolte non-violente afin d’éviter une révolte violente, en faisant d’ailleurs le calcul qu’avec le temps et les tempéraments, ladite révolte non-violente finirait par s’ensabler (calculs que d’amers islamistes rencontrés à Katsina reconnaissent plutôt justes). En France, on est loin d’en être là. Et en dépit du tumulte causé par un attentat aussi choquant, l’action en question n’est qu’une révolte d’opérette manquant de base parmi les musulmans du pays, et ne gagnant en importance que par l’écho qui lui est donné plutôt au niveau des principes (« démocratie », « liberté d’expression », et tant et plus) qu’au niveau de la réalité. Ce qui fait que je préférerais mille fois vivre à Paris, rue Nicolas-Appert, que dans ces métropoles haoussa, qui balancent de manière précaire entre « ordre » et « liberté », et qui sont grosses d’une violence contenue, comme des nuages noirs qui peuvent passer, mais qui peuvent aussi crever – comme cela est arrivé à Kano, en fin novembre dernier.

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  1. Intéressante réflexion. L’analyse « à froid / à distance » apporte une vision un peu moins passionnée que celle que nous avons vécue dans ces derniers jours.

    Néanmoins, ce qui me dérange dans l’approche qui, en caricaturant dit « toutes les libertés d’expression sont égales, ce sont les consensus sociaux qui changent d’un pays à l’autre », alors on verse facilement dans la justification de la dictature.

    Un état autoritaire ou religieux a beau jeu de se dire représentant de ce consensus social, et prétendre défendre la liberté d’expression, mais « à la sauce » locale.

    Finalement, la question que cela pose, c’est surtout : comment mesurer le consensus social dans un pays qui n’est pas démocratique ?

    Réponse
    • Je suis tout à fait d’accord. C’est un problème difficile, en particulier parce que l’idée de consensus s’oppose en un sens à celle de liberté. Pourquoi dit-on par exemple que les journalistes de « Charlie Hebdo », qui avaient une certaine vision forte de la liberté, seraient marris de se voir un tel objet de consensus aujourd’hui?

      Réponse

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