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Une tradition française

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Il m’arrivait de lire Charlie Hebdo, mais pas souvent. Ce magazine me dérangeait d’une certaine manière particulière. Je ne savais où le situer. Je n’étais jamais pleinement en accord, ni tout à fait en désaccord, avec ce qu’il publiait, et cela, toujours de manière un peu gênante. J’avais toujours cette impression d’un excès. Quand il tapait sur ce que je détestais, je trouvais que c’était à coups un peu trop redoublés. Et puis d’autres fois il me surprenait par des irrévérences choquantes contre des choses à quoi je n’aurais jamais pensé qu’on puisse manquer de respect. Je me rappelle d’une couverture en particulier, caricaturant les jeunes filles kidnappées par Boko Haram, voilées comme des nonnes, avec donc le visage découvert, les montrant en laiderons négroïdes, toutes enceintes, et disant d’une seule voix : « Ne touchez pas à nos allocs ! » ou quelque chose de ce genre. En une seule image, il m’a semblé que le dessinateur avait réussi à pisser sur la souffrance des jeunes filles et à caresser dans le sens du poil les préjugés racistes ou xénophobes des Français Front National et tendance qui considèrent les Noirs comme des parasites de la sécurité sociale. Bête et méchant. Je comprenais, cependant, que tout ceci relevait d’une vieille tradition satirique française obscène, offensante et corrosive qui remonte au moins au Moyen-âge, et qui se donne le droit de se moquer de tout et de son contraire, à grosses couches et sans sentimentalisme ou sous-entendus humoristique (à la manière anglo-saxonne). Dans les siècles historiques, cette tradition se donnait libre cours encore plus par les chansons que par les caricatures – ces dernières commençant à tenir le haut du pavé surtout au dix-huitième siècle, sans encore détrôner les chansons. Le problème d’ailleurs, avec Charlie Hebdo – si cela était un problème – c’est que, de nos jours, les caricatures sont les dernières représentantes de cette tradition française. Pour une raison ou une autre, les Français ont abandonné leur art de la chanson satirique quelque part vers 1857 (mort de Béranger). La caricature, contrairement à l’écrit ou au chanté, n’a pas besoin de traduction. Sa charge offensante est immédiatement visible, sa cruauté est graphique, son jugement, même injuste, est sans appel. On pense tous un peu que Louis-Philippe était une poire, même sans connaître l’histoire de son règne. La caricature ne fait sens qu’en contexte, mais elle frappe plus lorsque le contexte est absent. Mais ceux qui ont assassiné les dessinateurs de Charlie Hebdo devaient connaître ce contexte. Seulement, ils ne pouvaient s’en soucier. Ils ont agi à partir d’une idéologie, et non pas d’une histoire. Le massacre de Charlie Hebdo a coïncidé avec la sortie du dernier Houellebecq, Soumission, dans lequel le romancier imagine une France transformée en pays salafiste, vue à travers le regard d’un prof de littérature quadragénaire converti à l’Islam après avoir découvert les plaisirs de la polygamie avec des femmes soumises. Charlie Hebdo se moque de Houellebecq sur sa toute dernière couverture. Et Soumission (sur quoi je n’ai lu que des recensions) semble d’ailleurs s’inscrire dans la même tradition satirique de gros mauvais goût dérangeant que Charlie Hebdo. Comme d’habitude, le moment historique est donc cousu d’ironie. Mais justement, les gens mus par l’idéologie ne sont pas dans l’histoire – dans ce carrousel du mutable et du contingent, où l’adversaire d’aujourd’hui peut devenir l’allié de demain lorsque les lignes de convergence et de divergence changent, les concepts se déteignent et les attitudes qu’on pensait définitives pivotent sans retour. Leur vue est fixée sur un présent éternel, et un futur imaginaire ardemment désiré, qui procède par élimination du mauvais prédéfini et défense du bon prédéfini. L’éradication de Charlie Hebdo restaure le présent dans sa pureté idéologique, et rapproche le futur désiré. Dans le monde historique, bien entendu, ce n’est pas nécessairement ce qui va se passer. Hitler a voulu éradiquer les Juifs, et ses actions ont abouti à ce qu’ils aient un Etat. L’attentat contre Charlie Hebdo aura des conséquences historiques tout aussi déplaisantes pour ceux qui l’ont commis, et certainement peu plaisantes pour nous tous dans le monde comme il va.

Et je doute fort, dans tous les cas, qu’en « tuant Charlie » comme auraient dit les auteurs de l’attentat, ils aient tué la tradition française dont il était (faut-il d’ailleurs en parler au passé ?) un fleuron.

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