Flux RSS

Pain patriotique

Publié le

En virée avec deux amis nigérians (de Kano) à Ouagadougou, pour le 31, je me trouvai à prendre le petit-déjeuner, le matin du 1er janvier, avec l’un d’eux, Ab., dans un de ces kiosques à café à haut tabouret qu’on y trouve aux coins de rue des quartiers populaires. Ab. vit avec déplaisir le pain qu’on lui offrait et me demanda s’il n’y avait pas du « vrai pain », c’est-à-dire le gros pain moelleux et sucré qu’on trouve au Nigeria et au Ghana. Au Niger, on appelle ce type de pain « pain du Nigeria », et au Burkina, on l’appelle « pain anglais ». J’ai remarqué qu’au Niger, le « pain du Nigeria » devient de plus en plus commun chez les « chayiman » comme on appelle les vendeurs de café et de thé matinal, mais comme offre supplémentaire, sans supplanter ce qui serait donc le « pain français », ou « pain du Niger » (Il s’agit de cette baguette que les Français ont effectivement laissée partout où ils sont passés. En revanche, lors de mes voyages en Angleterre, je n’ai jamais remarqué ce gros pain affectionné des Nigérians et des Ghanéens). A Ouaga, en revanche, le « pain anglais » est une offre rare et, comme me l’expliqua ce chayiman ouagalais, disponible surtout en soirée à quelques points de vente rares. Sur quoi – et j’aurais dû refuser – je me laissais embarquer à servir d’interprète dans une querelle ridicule sur cette affaire de pain, entre Ab. et le chayiman, querelle qui s’avéra bien vite être un de ces débats identitaires amers entre Francophones et Anglophones typiques de l’Afrique de l’Ouest. Je m’en aperçus lorsque le chayiman finit par me dire de dire à Ab. qu’il se trouvait ici « en pays français » et qu’il devait s’adapter à cette réalité. A ce stade, je mis souverainement fin à l’échange.

Mais cette histoire de pain avait apparemment touché un point sensible dans l’esprit de Ab. Une fois rentré à Niamey, dans la soirée, il voulut à tout prix se procurer « some English bread » pour le petit-déjeuner qu’il prendrait avant le voyage retour sur Kano, le lendemain. On en vit bien dans une boutique avant d’arriver chez moi, mais on n’en acheta pas, car j’avais réussi à persuader mes deux ineffables visiteurs du fait qu’il valait mieux prendre son petit-déj au pouce chez un chayiman, et que ceux de Niamey, dans tous les cas, offraient toujours du « pain anglais » que – précisé-je – nous appelions plutôt « burodin Najeria » (haoussa pour « pain du Nigeria »). Mais vers 21h, Ab. insista pour appeler un de nos jeunes amis niameyens afin qu’il lui apporte toutes affaires cessantes ce fameux pain. Ce dernier promit, mais je me doutai bien qu’il n’en ferait rien, trouvant cette demande aussi surprenante qu’incompréhensible. Ils partirent donc sur Kano le matin du 2 janvier, après avoir mangé au petit-déj un paquet de biscuits « Palets Bretons » que Ab. avait acheté la veille dans la boutique où nous avions vu le pain du Nigeria.

Et moi, je suis arrivé à Maradi trois jours plus tard et ai pris un « jalap » (Peugeot familiale servant de taxi-brousse) pour Katsina, où j’ai passé toute la journée d’hier. Y étant arrivé trop matin, j’ai dû attendre mon ami Mt en me promenant autour de Kofar Kaura dans un froid de canard (10° celsius quand même !) J’eus la bonne fortune de trouver de bons beignets de niébé bien rouges, tels qu’on n’en fait plus au Niger – même pas à Maradi – depuis les années 1990. Mais comme j’avais sommeil, engourdi par le froid, je cherchai bientôt un « chayiman » et en trouvai un après quelques déambulations. Il n’y avait pas là le bon ordre et la propreté des kiosques ouagalais, on devait se contenter de deux petits bancs à l’équilibre précaire, et il y avait du monde partout, chacun se servant à sa guise, si bien que j’eus du mal à repérer le « chayiman ». Et bien entendu, il n’avait que du pain du Nigeria. Voilà bien, songeai-je, un détail auquel je n’aurais jamais pensé, s’il n’y avait eu les maniaqueries d’Ab. Pain du Niger, pain du Nigeria, c’est, pour moi, du pain. Pas de quoi en faire toute une pâtisserie.

Je rentrai de Katsina en soirée à bord d’un minibus dont le chauffeur maradien s’avéra être un nationaliste nigérien, espèce de plus en plus répandue dans les classes populaires, ce me semble. Il n’arrêta pas de sermonner les passagers nigériens sur le fait qu’ils n’avaient ni passeport ni carte d’identité et se trouvaient de ce fait contraints de donner 100 ou 200 nairas aux policiers nigérians positionnés sur trois postes sur les 35 km menant de Katsina à la frontière, afin de plumer les voyageurs. (Quand on a un passeport ou une carte CEDEAO, comme c’était mon cas, on ne donne en effet pas un rond). Ce qui le choquait, c’est que lesdits Nigériens engraissaient ainsi des fonctionnaires étrangers et se montraient assez « injustes » et « stupides » pour ne pas se protéger de ce racket par des moyens qui renfloueraient aussi les caisses de l’Etat du Niger. Je ne m’attendais pas à trouver un tel tribun politique au volant de ce véhicule, car il expliqua à ses rustiques passagers le mécanisme de la fiscalité et, lorsque ces derniers protestèrent faiblement qu’il était difficile de se faire faire une carte, il rejeta cette protestation en soulignant à quel point, même dans les campagnes, cela avait au contraire été facilité (je confirme : je viens juste de faire refaire ma carte, et cela n’a pris qu’une demi-journée). Le point d’orgue fut cependant atteint à mes yeux lorsqu’il illustra son patriotisme (kishin kasa, haoussa pour « amour du pays », ou même plus exactement « amour jaloux du pays ») en disant énergiquement qu’il ne ramenait jamais du pain du Nigeria chez lui.

Il y a vraiment quelque chose à creuser derrière cette affaire de pain.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :