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Cette diabolique compréhension

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Un ami hollandais me disait à quel point il se sentait de plus en plus mal dans son pays. L’atmosphère, selon lui, y a été rendue irrespirable par la montée parfois subtile, parfois plus brutale, des instincts de droite. Xénophobie, racisme, ultralibéralisme, complaisance pour soi-même et victimisme. Mais en l’écoutant décrire ses sentiments, je me rendis compte qu’ils correspondaient d’une façon assez curieuse à ceux que j’éprouve à l’égard de la montée parfois subtile, parfois plus brutale, du conservatisme religieux (islamique) au Niger et de tout ce qu’il charrie après lui en termes d’idéologie et d’affects. Dans son cas comme dans le mien, la frustration provient du sentiment de la perte d’une certaine tradition de tolérance et de libéralisme social qui, jusqu’à récemment, indiquait des chemins prometteurs devenus, à présent, complètement impossibles à pratiquer. Au contraire, et si l’on tient à garder les liens de la tribu, le mouvement de la masse vous déporte vers des voies qui paraissent sans issue, et qui donnent l’impression d’une dégradation de la civilisation. La plupart des gens vivent en société sans examiner la société – et donc sans s’examiner vivant en société. Un pays comme le Niger peut peut-être se prévaloir de l’excuse – quoique ce soit une drôle d’excuse – de ne pas avoir les infrastructures de recherche en sciences sociales lui permettant de réfléchir sur soi, en tant que société et en tant qu’entité politique. Mais ce n’est pas le cas des Pays-Bas ou d’autres pays riches et développés, ce qui ne les empêche pas de glisser dans des ornières similaires. On se laisse donc porter. L’autre jour, j’étais avec un ami un peu plus âgé que moi, et on parlait de Boko Haram. J’évoquai les attentats de Kano – sur quoi il s’exclama : « Comment peut-on s’attaquer à une mosquée ? Une église encore, on peut comprendre… » Je ne le repris pas, mais mon silence fut peut-être assez prolongé pour l’amener à se rendre compte de l’énormité de ce qu’il venait de dire – même si cela avait été dit innocemment (ce qui, d’ailleurs, est plus révélateur de l’ambiance générale). Je ne suppose pas qu’il approuverait des attentats contre des églises, mais il me suffit qu’il puisse effectivement comprendre qu’on puisse s’en prendre à des églises, et pas à des mosquées. Cette compréhension me paraît monstrueuse et diabolique, mais elle est répandue et générale dans le Niger d’aujourd’hui. Il me semble bien qu’une telle phrase « une église encore, on peut comprendre… » est une phrase d’aujourd’hui, pas une phrase des années 1980. Quelqu’un qui l’aurait dite dans de telles circonstances vers 1985 aurait été ce que les statisticiens appellent un « outlier », une exception aberrante. Aujourd’hui, une telle personne est dans la moyenne, la médiane et tout ce qu’on voudra. Mon ami, pourtant, a connu cette ambiance ancienne où on trouvait par exemple chic de faire la sortie des églises le soir de Noël, mais il s’est laissé porté par l’évolution, sans trop y penser, sans revenir sur ses pas et revisiter un passé si proche et si différent.

Quelque part dans les années 1990 il y a eu une bifurcation. On est passé d’un chemin qui menait vers un monde où les rapports entre musulmans et chrétiens (par exemple) deviendraient de plus en plus cordiaux – au point où, dans les pensées ingénues que j’avais encore au moins jusqu’en 1999, le destin de l’humanité était un œcuménisme latitudinaire où l’esprit primerait sur la règle ou le dogme et finirait par équilibrer le rationalisme instrumental hérité du XIXème siècle occidental, à mes yeux d’alors l’ennemi cardinal – à un autre où on commence par faire sauter des églises puis on fait sauter des mosquées pour finir par baigner dans une sorte de monstruosité théologico-fascisante. Au moins à cet égard, Boko Haram et ses épigones moyen-orientaux ont la haine large et fédérale : ceux parmi les musulmans qui se croyaient protégés par leur shahadah se rendent compte qu’ils ont objectivement cause commune avec les infidèles – même s’ils ne peuvent le vouloir, étant devenus ce peuple qui, tout de même, comprend certaines des actions de ces monstres. Et s’il y a des actions qu’ils ne comprennent pas, ils refusent de fixer le regard dessus, se talismanisant avec la phrase « ce ne sont pas de vrais musulmans », propos d’ailleurs qui me paraît assez curieux par tout ce qu’il implique en termes d’orgueil moral (C’est l’inverse grammatical du « Civis romanus sum », mais avec la même teneur logique).

Les musulmans aiment bien taxer d’islamophobie quiconque pose un lien quelconque entre cette violence folle et débridée et des sentiments qui se trouveraient au cœur de la foi islamique telle qu’elle se vit aujourd’hui. L’islamophobie existe, bien entendu. Mais ce lien existe également. Le dire ne revient pas à émettre un jugement sur « l’Islam », conçu comme un mode de vie essentiel et éternel, tel quel à toutes les ères et sous tous les cieux : c’est un jugement sur les sociétés musulmanes actuelles, qui sont bel et bien le terreau d’où sort cette géhenne.

Je ne suis pas en train de dire, non plus, que cette phase de production de violence théologale dans laquelle se trouvent les sociétés musulmanes actuelles serait quelque chose d’inédit. Une telle violence massive ou banalisée (sous forme d’étouffement moral notamment) s’est manifestée à maintes reprises par le passé, ce qui indique qu’il s’agit là tout simplement d’une des potentialités inhérentes de la religion musulmane, symbolisées notamment par le terme de « djihad ». Les Nigériens qui s’étonnent que des musulmans puissent en égorger d’autres n’ont pas bien appris leur histoire : il est vrai qu’on ne leur explique pas comment Dan Fodio désignait un certain type de musulmans à la vindicte de ses militants, car il paraît plus urgent, pour le ministère de l’Education nationale, de leur inculquer les notions de « Nos ancêtres les musulmans » et donc de se confondre en révérence aveugle devant une histoire qui n’a guère été aussi impeccable et admirable qu’on voudrait bien le croire.

Quoi qu’il en soit, les conditions actuelles de mondialisation et de transitions géopolitiques diverses (surtout au Moyen-Orient) semblent avoir exacerbé cesdites potentialités de production de violence. La question qui taraude à présent les élites et théoriciens islamocentrés du Niger (et du Nigeria également) n’est nullement de savoir quels liens existent entre notre culture actuelle et cette horreur, mais plutôt, quel sens lui donner, maintenant qu’il est clairement devenu impossible de lui en donner un qui serait uniformément positif. Il me paraît que lorsque Boko Haram se contentait de faire sauter des églises et des casernes, certains parmi ces élites et théoriciens voyaient dans ses actes les débuts d’une révolution salutaire. Je me souviens de l’un d’eux qui a, un jour, devant moi, comparé les gens du Mujao et d’Ansar dine à l’ANC de Nelson Mandela. (Ce jour là, je me suis bien félicité d’avoir ce qu’on me reproche souvent, le sang trop froid). A présent que les boko-haramites kidnappent, pillent et massacrent des musulmans et font sauter des mosquées sans une seconde d’hésitation, la conviction est apparue que leur organisation est une machine des « Américains » destinée à détruire les musulmans d’Afrique. L’improbité intellectuelle et morale de cette supposition est typique d’une communauté incapable de se remettre en cause, d’une communauté non pas tant musulmane que « de droite ».

Car – et c’est cela qui est le plus intéressant peut-être – il y a bien, au sein de cette culture, des sensibilités opposées aux tendances que je viens de décrire (et qui sont on ne peut plus majoritaires, malheureusement). Au Niger, et pour confirmer l’idée reçue largement répandue, ces sensibilités se trouvent d’abord et avant tout chez les Soufis. Et bien entendu, certaines attitudes que les Occidentaux qualifieraient « de gauche » correspondent à un grand nombre de prescriptions islamiques, auxquelles certains individus sans affiliation sectaire ou confrérique s’identifient plus, sans doute parce qu’elles parlent mieux à leur caractère et à leur personnalité. Mais il est indéniable que, de même que ce genre d’instincts et de sensibilités généreux et libéraux plient devant leurs antagonistes en Europe, de même chez nous, cette espèce d’Islam de gauche est de plus en plus marginalisée par l’Infâme. C’est la civilisation humaine qui, partout, me semble de plus en plus battue en brèche. Je m’en désole bien que je n’en sois que peu surpris. Je n’ai jamais considéré l’histoire comme un progrès continu de la nature humaine qui ferait qu’une personne née en 2010 vivrait dans un monde plus humain qu’une personne née en 1940, qui vivrait elle-même dans un monde plus humain qu’une personne née en 1830. Les progrès se produisent dans le monde matériel – et d’ailleurs à quel prix ! Sur le plan moral, cependant, la foi doit le céder au scepticisme, et nous pouvons souhaiter et espérer, mais nous ne pouvons croire ni être certain que demain, l’homme sera plus proche de l’ange que de la bête.

Cependant, regardez ceci sur mon compte Youtube (même si c’est en anglais).

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