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Sens d’un Treize Décembre au BF

Publié le

Paru dans un journal de la place…

Dimanche 13 décembre 1998, commissariat de Sapouy, petite ville endormie, à 100 km de Ouagadougou, sur la Nationale 6, vers quatre heures de l’après-midi. Des voyageurs débarquent pour signaler aux policiers la scène glaçante sur laquelle ils étaient tombés à seulement sept bornes, à la sortie sud de la ville : une Toyota 4X4 stationnée sur le bas-côté, poussiéreuse, vitres brisées, des volutes de fumée s’élevant de son coffre-arrière avec à son bord quatre cadavres, dont trois calcinés, le quatrième étant intact et couché par terre, hors du véhicule, transpercé de deux balles, dont les douilles se trouvaient à proximité. Après avoir constaté la scène, qui était évidemment celle d’un ensemble de meurtres commis dans des conditions particulièrement brutales, les policiers font passer un communiqué radio à travers le pays, ce qui alerte des membres de la famille Zongo. Dès la nuit, elle envoie une délégation pour identifier les corps. L’un d’eux – presqu’entièrement brûlé – est reconnu comme étant celui de Norbert Zongo. Les autres victimes étaient Ernest Yembi Zongo (jeune frère de Norbert), Blaise Ilboudo et Abdoulaye Nikiéma dit Ablassé (chauffeur du journaliste).

L’Affaire

Ainsi débutait « l’Affaire Norbert Zongo », saga politico-judiciaire qui a à ce point mobilisé l’opinion publique burkinabé que les tout puissants maîtres du pays – les deux frères Compaoré, Blaise et François – n’ont sans doute jamais plus pu dormir sur leurs deux oreilles depuis lors. Et ce n’était pas parce que leur conscience les travaillait, puisqu’ils avaient depuis longtemps réussi à ce débarrasser de cet article encombrant de la moralité humaine ; non, ils étaient rongés par cette inquiétude qui, selon les dires du poète, fait qu’on « sursaute au frisson d’une feuille ». Le caractère indubitablement politique du carnage de Sapouy avait soulevé à travers tout le Burkina une vague de révulsion à l’égard du régime, entraînant des manifestations géantes, la plus furieuse étant organisée à Koudougou, ville natale de Zongo. Pour maîtriser la colère populaire, le régime eut d’abord recours à la violence, lâchant sur les manifestants des miliciens armés de gourdins. Ce remède de cheval ne fit qu’empirer le mal. On essaya alors d’un semblant de justice. Une commission d’enquête fut nommée, à qui on laissa assez de liberté et d’indépendance pour qu’elle en arrive aux pires conclusions possibles pour le régime, en dehors de la disponibilité de preuves directes à charge. Dans son rapport, rendu le 7 mai 1999, la commission établit que le quadruple meurtre était lié à l’enquête que menait Norbert Zongo sur les conditions éminemment suspectes du trépas sanglant de David Ouédraogo, chauffeur de François Compaoré, le frère et conseiller particulier du chef de l’Etat. La commission désigna nommément aussi un certain nombre de suspects, au nombre de six, tous militaires relevant du RSP, le régiment de la sécurité présidentielle. En réaction, Blaise Compaoré promit de « réorganiser » sa garde et d’assurer le gîte et le couvert aux familles des défunts. Un décret pris en juin attribua ainsi 3 900 000f à la femme et aux enfants de Norbert Zongo et d’autres sommes plus modestes aux familles et dépendants des autres victimes. Les familles rejetèrent l’argent et réclamèrent la justice.

Elles ne l’obtinrent pas. Des seconds couteaux furent bien arrêtés. Temporairement. Les vrais coupables ne furent jamais mis en cause par le système judiciaire. En revanche, le meurtre de Zongo et de ses compagnons de voyage devint rapidement une cause célèbre permanente, au Burkina comme sur la scène internationale. Alpha Blondy chanta « Journaliste en danger », Tiken Jah Fakoly inclut Zongo dans la liste des martyrs de son album Cours d’histoire. L’Etat burkinabé sera condamné, en mars 2014, par la cour africaine des droits humains d’Arusha, pour ce déni de justice. Mais le déni était évidemment orchestré par le régime Compaoré.

Bori bana !

Le meurtre de Zongo n’était pas dû uniquement à son enquête sur la mort de David Ouédraogo, mais à l’ensemble d’éléments à charge qu’il accumulait patiemment pour démontrer que le régime Compaoré, en plus d’être despotique, était criminel. Lors du saccage du domicile de François Compaoré qui a eu lieu au cours de la révolte de novembre à Ouagadougou, on a retrouvé des documents qui montrent que la police secrète dudit François était au courant des investigations les plus inquiétantes de Zongo. Ce dernier explorait notamment la piste de la vente d’armes à laquelle se livrait le régime, non seulement aux rebelles touaregs qui déstabilisaient alors le Niger et le Mali, mais aussi au régime génocidaire du Rwanda. Zongo avait fondé, en 1993, le journal L’Indépendant, en disant « bori bana ! », « la fuite est terminée », mot qu’aurait dit Samory Touré en établissant son dernier camp de guerre après avoir été longtemps pourchassé par l’avance coloniale française. Et d’ajouter, « L’Indépendant sera indépendant ou ne sera pas ». Le journalisme d’investigation est un métier – mieux, une vocation – à haut risque, même dans les pays qui passent pour respecter le mieux les règles démocratiques. Au Burkina de 1993, c’était faire profession d’héroïsme et de martyre que de s’y engager. Mais Zongo voulait lutter contre le pourrissement de son pays, ce qu’il a appelé, de façon parlante, sa « mobutuisation ». Il savait ce que la « mobutuisation » implique de violence brute, mais il n’a pas reculé. Peut-être ne pouvait-il pas croire que le régime pourrait aller aussi loin qu’il l’a fait – et pourtant, il savait que son journalisme menaçait ses intérêts les plus vitaux.

Au début des années 1990, le régime Compaoré se trouvait dans une phase dangereuse. Il avait mis fin à la révolution sankariste et essayait d’empêcher qu’à cette dernière ne se substitue une réforme démocratique libérale. Il s’était positionné comme un partenaire fiable pour les puissances occidentales – la France en particulier – tout en construisant un empire du crime d’Etat en exploitant les crises dans la sous-région (Libéria, Sierra-Léone, Mali, Niger, plus tard Côte d’Ivoire) et même au-delà (Rwanda), dans le but de se donner les moyens de bien asseoir son pouvoir au Burkina. Le capital accumulé de cette façon a fini par profiter au moins à une petite élite de politiciens et de haut-fonctionnaires pour qui a été édifiée Ouaga 2000. Il a puissamment contribué à impulser la croissance spéculative qui a transformé l’urbanisme de Ouagadougou, sans avoir cependant de véritable impact sur le pays profond. Pour arriver à ces résultats, le régime Compaoré a non seulement contribué à déstabiliser d’autres pays africains, mais il s’était aussi lancé, à l’interne, dans un double processus de corruption à grande échelle des élites et de répression impitoyable des résistants et récalcitrants – processus que Zongo a qualifié, à juste titre, de « mobutuisation ».

Victoire posthume

Je crois que c’était une phase. Le Burkina n’est pas le Zaïre/Congo : c’est un petit pays (par la taille comme par la population) où le civisme potentiel existe nécessairement à plus forte dose, et qui avait une histoire, certes chaotique, mais tenace, de construction de l’Etat. Vers la fin des années 1990, le jeu de tir à la corde qui se jouait entre le régime Compaoré – décidé à fragiliser l’Etat pour renforcer le régime – et les forces diverses qui, au sein de la société civile, tendaient à renforcer l’Etat et ses institutions, était bloqué. Le régime ne parvenait pas à culbuter la société civile, mais cette dernière n’arrivait pas, de son côté, à tirer le régime vers son projet plus ou moins bien pensé de consolidation des institutions. C’est un drame bien connu de la démocratisation en Afrique. Norbert Zongo comptait parmi ces forces de la société civile qui voulaient contraindre le régime à la décence. Mais les pots au rose qu’il avait découvert pouvaient, en fait, tout bonnement l’ébranler gravement et peut-être lui faire mordre la poussière. L’implication de Compaoré dans le génocide rwandais n’était pas une petite affaire. Un Etat puissant et orgueilleux comme celui des Français pouvait se montrer studieusement indifférent à ce sujet : mais tel ne pouvait être le cas de l’Etat burkinabé, contaminé par association avec un régime criminel. Norbert Zongo devait disparaître – sans doute parce qu’il a dû se montrer incorruptible.

Les Burkinabés ont eu plus tendance à blâmer François Compaoré que son frère, dans l’affaire. Blaise, en tant que décideur ultime, était plus coupable, même s’il semble bien que François ait joué un rôle plus actif. Quoi qu’il en soit, cette focalisation de la colère populaire sur François a joué un rôle décisif dans l’évolution ultérieure du régime. Elle a détruit toutes les chances de François de développer sa propre carrière politique dans le but de succéder à son frère, comme c’était manifestement le plan du régime. Après de multiples tentatives, Blaise a dû se rendre à l’évidence : toute décision d’imposer l’assassin de Norbert Zongo contre vents et marées aux Burkinabés mènerait à une implosion politique du régime. Ce dernier a dû alors refaire ses calculs : maintenir Blaise au pouvoir encore quelques années, en espérant peut-être que les Burkinabés finiront par oublier leur martyr au flair trop incisif. Le problème c’est que « l’affaire Norbert Zongo », peut-être plus que tout autre événement de la vie publique récente burkinabé, a eu pour effet de renforcer la société civile (au sens large de corps citoyen) face au régime – si bien que ce que ce dernier prenait pour une solution moins risquée était devenue aussi explosive, en définitive, qu’un adoubement forcé de François Compaoré. Et il est donc clair, ainsi, qu’au-delà de la tombe, Norbert Zongo a réussi son pari : il a puissamment contribué à abattre le régime. Il a cessé de fuir, il en est mort, mais ses assassins ont dû prendre la fuite la queue entre les pattes. Comme l’a dit quelqu’un dans d’autres circonstances : « Il est encore plus grand mort que vivant ».

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