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Longtemps je me suis couché… en lisant Platon

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Comme beaucoup de gens – mais de moins en moins j’imagine – je lis au moment du coucher, et le livre à lire m’a toujours été indifférent. Il peut s’agir d’un roman ou d’un manuel d’économie. A une époque pourtant, au cours des années 1990, c’était pratiquement toujours un ouvrage de philosophie, et j’avais une nette préférence, à cet égard, pour Platon. Non pas que je le trouvais soporifique : il m’endormait certes, mais pour ensuite me faire glisser bienheureusement dans des rêves de Grèce rationnelle et poétique. Je me souviens que la chose me paraissant tout à fait naturelle, j’en fis un jour part au détour d’une conversation, dans un dîner, et attirai aussitôt l’attention presque choquée – le mot me paraît plus juste qu’aucun autre – de quelques uns des convives qui m’avaient entendu, du moins ceux qui ne me connaissaient pas bien. Je fus à mon tour choqué d’apprendre qu’aux yeux de la plupart des gens, Platon était une source d’ennui abyssal. Je n’y avais alors jamais songé. Et cela m’amena à faire réflexion plus généralement sur l’une des raisons principales pour lesquelles j’aimais lire de la philosophie, et qu’il est assez difficile d’expliquer directement.

La raison la plus banale est celle qui provient de la découverte d’une logique et de l’intense curiosité qui peut nous saisir à en suivre le déploiement jusqu’à la fin, à travers parfois de surprenants mais pertinents détours et des suspens prolongés. A l’époque où j’étudiais la philosophie, dans une capitale africaine, Internet était inexistant et les livres difficiles d’accès. Quelqu’un – mon encadreuse je crois – m’avais prêté le Leviathan de Hobbes en me disant : « pas plus d’une semaine ». Le livre était épais – environ 400 à 500 pages je crois – et je me dis que je ne pourrais pas le finir à temps. Non seulement je le finis en 48h, mais je pus remplir plusieurs pages de mon cahier de notes, que je possède encore. J’ai lu le Leviathan exactement comme j’ai pu lire, quelques jours plus tard, Le Maître de Ballantrae (qui a lu Stevenson sait à quel point ce romancier sait tendre des pièges au lecteur : impossible de le déposer une fois qu’on l’a commencé). C’est que Hobbes aussi raconte une histoire, mais une histoire sur la nature même de l’homme : et il raconte cette histoire à peu près comme un détective qui a découvert un secret et qui nous révèle pas à pas comment il est arrivé à la vérité. Il nous parle d’abord de la méthode utilisée pour son enquête, puis entre dans les détails de l’enquête, chaque éclaircissement conduisant à une conclusion qui appelle à son tour un nouvel éclaircissement. Après avoir ainsi jeté une lumière crue sur les ressorts du comportement humain, en un schéma à la fois élégant et donnant à penser, Hobbes nous annonce qu’il va nous en montrer les conséquences politiques – comme si, après avoir présenté les acteurs d’un drame, le poète nous disait que nous allions à présent assister au drame lui-même.

Proust est coutumier d’une certaine facétie intellectuelle qui l’amène à illustrer une réalité triviale et souvent légèrement ridicule par une référence inattendue à des produits culturels ardus ou de haute volée. Par exemple, ses Guermantes ont des cousins, les Courvoisiers, qui sont congénitalement moins brillants, dépourvus de toute trace d’excentricité et solidement empreints de snobisme aristocratique. Les Courvoisiers, lorsqu’ils rendent visite à leurs cousins, sont donc souvent choqués par qui ils y rencontrent. Voici donc une Courvoisier, Mme de Villebon, dans le salon de sa superbement élégante cousine, la duchesse de Guermantes : « Rencontrer entre cinq et six, chez leur cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n’aimaient pas à frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et un thème d’inépuisables déclamations. Dès le moment, par exemple, où la charmante comtesse G… entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de Villebon prenait exactement l’expression qu’il eût dû prendre si elle avait eu à réciter le vers : Et s’il n’en restait qu’un, je serai celui là, vers qui lui était du reste inconnu. » Le contraste se trouvant entre le total manque d’imagination morale et la bêtise sociale de Mme de Villebon et ce vers par lequel Victor Hugo proclama sa fière et acharnée résistance républicaine au coup d’Etat de « Napoléon le Petit ». Mais il y a mieux. Pour illustrer l’esprit de fantaisie distinguée de Mme de Guermantes justement, Proust nous dit que : « Eh bien, à ce moment de l’année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes en se pressant pour qu’elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n’eût jamais pensé : elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l’intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et, sans se soucier d’imiter la duchesse, éprouvèrent pourtant de son action l’espèce de soulagement qu’on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu’au-dessus du monde de la nécessité, il y a celui de la liberté. » En lisant ce passage, pour ma part, ce ne fut pas du soulagement que j’éprouvai, mais une surprise gratifiante de découvrir que je n’étais pas seul à lire la philosophie avec un intérêt tout subjectif, proche de celui qu’on éprouve face au spectacle même de la vie.

Mais plus que cet aspect de la philosophie, il y a le fait qu’il me semblait du coup qu’elle ne devait pas être très différente de la littérature ou de l’art, c’est-à-dire qu’elle devait être le reflet, dans un certain genre d’écriture, d’une expérience unique. Mais une expérience particulièrement intense, si intense et si élevée qu’elle n’est distillable que sous cette forme encore plus escarpée que la poésie, car elle demande une précision d’expression presque aussi pure, mais parce qu’épurée de l’expérience intérieure qui l’a rendue possible. Ma manière de lire la philosophie n’était donc pas très normale, au sens scolastique. Bien entendu, je savais – je sais analyser et interpréter en usant de la méthode de lecture comparative, de références croisées, etc., dont on use d’ordinaire avec ces textes – avec l’impression de découvrir ainsi, sous chaque texte, le texte réel de ce que l’auteur a dit ou a voulu dire. Au moment de la lecture même, le sous-texte qui m’intéresse n’est pas ce méta-texte qui contiendrait la pensée plus complète et donc plus réelle de l’auteur, mais ce qui l’a fait écrire. C’est sans doute pourquoi je me suis si viscéralement attaché à Rousseau : chez lui, il y a toujours « Jean-Jacques », et « Rousseau », le premier étant l’homme qui vit, et le second, l’auteur qui écrit, et toute l’œuvre de Rousseau est aussi un commentaire de Jean-Jacques sur ce que dit Rousseau, commentaire parfois distinct, puisqu’on peut dire que Les Confessions est une œuvre de Jean-Jacques tandis que Le Contrat social est une œuvre de Rousseau, mais, à y regarder de près, entremêlé, toujours grésillant, sous-jacent, et surgissant parfois de manière inattendue du murmure subjectif qui se perçoit dans le ton, le choix des mots, les exclamations. Jean-Jacques se fait entendre dans Rousseau, mais cela n’est pas unique à Rousseau et on peut dire aussi qu’il y a, chez Hobbes, un Thomas qui rumine – et pour moi, le cas le plus fascinant, et le plus méconnu et méconnaissable, c’est leur père à tous, Platon. Car, sans tout à fait le savoir, nous ne connaissons que le Platon « subjectif ». Platon était un philosophe de l’oralité. Il ne croyait pas en l’écrit comme mode d’acquisition du savoir. Pour lui, l’écriture était tout au plus un mode de référenciation – même pas de mémorisation, mais simplement de rappel de ce qui a été dit, et cela lui paraissait absurde et choquant. Platon n’aurait jamais pu être un universitaire moderne, citant à chaque pas une source primaire et secondaire et publiant un ouvrage hérissé de notes en bas de page. Il ne pouvait consigner ce qu’il pensait dans un traité qui le conserverait de sorte que l’on pourrait, plus tard, le disséquer pour découvrir ce qu’il a réellement dit ou voulu dire. Ce qu’il a réellement dit, il l’a dit à ses étudiants, dans les jardins d’Akadémos, et nous ne saurons donc jamais ce qu’il a pu vouloir dire. Mais ce même jugement extrêmement sévère sur l’idée du « traité de philosophie » – qui deviendra un genre si populaire à travers les âges – l’a poussé à écrire ces œuvres dont l’étrangeté, je crois bien, échappe à la plupart des commentateurs, et qui sont essentiellement différents de ce qu’on imagine qu’est la philosophie : les dialogues.

J’arrête ici ces réflexions, sentant venir un essai sur les dialogues de Platon qui risquerait de prolonger ce postage outre mesure et de m’empêcher de faire quelques petites courses nécessaires avant que ne tombe la nuit. Mais c’est cette étrangeté des dialogues de Platon qui me rendait l’Athénien si aisé à lire au coucher. Plus aisé certainement que Sophocle ou Aristophane, qui me paraissaient offrir de la même culture une vision plus intense et désarticulée, mais pas plus subjective, que Platon – chez qui, et nulle part ailleurs ce me semble, existe une certaine poésie de la vie quotidienne à Athènes, en ce temps-là, poésie qui nous échappe lorsque, dans ces bavardages sans aucun doute philosophiques, nous ne recherchons que la philosophie. C’est vouloir contempler un ossuaire là où la vie nous fait signe, « simple et tranquille », comme dit le poète.

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