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A victime, victime et demi… Et comment oublier la mauvaise histoire

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Au lendemain des incidents de Ferguson, l’opinion publique américaine se retrouve divisée, comme d’ordinaire après ce genre d’évènements, entre trois camps : un camp majoritairement noir furieux et frustré, un demi-camp entièrement blanc embarrassé mais apparemment impuissant, et un camp majoritairement blanc (mais flanqué de quelques Noirs qui servent de faire-valoir) ulcéré et outragé. Les Noirs du premier camp se posent en victimes d’une oppression interminable, et ont transformé Michael Brown (peut-être sans qu’il le mérite) en symbole d’une injustice réelle; mais ce qui est plus intéressant et qu’on ne dit pas assez, c’est que le discours des Blancs du troisième camp est aussi un discours de victimes, même si c’est un discours pour le moins « disingenuous » (ce terme n’a pas d’équivalent parfait en français, c’est un mélange de manque de sincérité et d’esprit de manipulation). En effet, ceux-là se disent victimes des revendications victimistes des Noirs, et, dans le cas d’espèce, tous les éléments qui militent contre l’image d’un Michael Brown victime innocente de la brutalité policière soutiennent leur position. Dans leur propos (sinon dans leur esprit), les Noirs n’ont pas de problèmes, ils imaginent qu’ils ont des problèmes, et ils l’imaginent sur l’instigation d’agents provocateurs (parmi lesquels le commentariat de droite n’hésite pas à faire figurer Barack Obama – lui qui s’est plié en quatre et même en huit pour éviter même un début d’accusation de ce genre). Donc, s’imaginant qu’ils sont des victimes du système, les Noirs se répandent dans les rues et cassent tout, révélant du même coup leur nature de voyous. Mais en réalité, ce sont les Blancs les vraies victimes, eux qui sont obligés de tolérer un comportement aussi intolérable de peur de se faire taxer de racisme et que sais-je encore.

Ce discours victimiste blanc est très élaboré, mais il tire sa force précisément des coups qui lui sont portés. C’est « l’Empire contre-attaque » : comme, pendant les années de ce qu’on appelle ici la « gauche culturelle » (années 70-80), le vecteur historique du mal a été identifié chez l’homme blanc hétérosexuel – chacun de ces termes compte – depuis quelques années, cet « homme blanc hétérosexuel » se pose comme la victime d’une conspiration des femmes, des minorités et des homosexuels, revendique sa bonté et même sa supériorité, et affirme vouloir rendre coup pour coup. Il tire la légitimité de ses (ré)actions de cette aura de victime qu’il a su donner à cette idée de l’« homme blanc hétérosexuel ». Cela est assez efficace, d’autant plus que la gauche culturelle est en perte de vitesse et ne parvient pas à se reconstruire face à des critiques qui sont soit légitimes, soit à tout le moins pertinentes.

Le débat et ses conséquences de sel et de sang ne sont évidemment pas purement américains. On le retrouve aussi en Europe. En France par exemple, le victimisme blanc s’est trouvé son meilleur champion dans une carte qu’on aurait pu croire inattendue, le « polémiste » (comme le présentent les journalistes) Eric Zemmour qui, tout juif qu’il est, n’en a pas moins défendu bec et ongle, dans son dernier ouvrage (Le Suicide français, visant explicitement ceux qu’il appelle « les déconstructeurs », c’est-à-dire les leaders français de la gauche culturelle, Derrida, Deleuze, etc.) le régime de Vichy (afin de démolir Robert Paxton, l’historien américain qui a sondé les remugles profonds de Vichy et paru ainsi mettre en accusation en la « déconstruisant » avec les acides de l’histoire la France de « l’homme blanc hétérosexuel » que lui, Zemmour, pense être avant tout).

Je remarque aussi de plus en plus à quel point les Français de ce type – qui ne sont ni de droite, ni de gauche nécessairement, pour autant que ces concepts aient encore un sens pratique de nos jours – ont la peau sensible dès qu’il est question de colonisation. A les lire – et il est facile des les voir « troller » sur Internet à la fin de n’importe quel article sur l’Afrique dans Le Monde ou Libé, pour ne prendre que des journaux « normaux » – on se rend compte qu’ils ont la même logique de pensée que les « pundits » de droite américains : ils disent refuser d’être à jamais victimes des accusations victimistes des Africains qui, après tout, sont « indépendants » (vraiment ?) depuis un demi-siècle et doivent désormais s’assumer. (A quel moment d’ailleurs ont-ils vraiment montré un souci de responsabilité quant à la colonisation et ses conséquences et survivances ?)

Ce qui montre que le problème est psychologique, c’est que ce n’est pas seulement les critiques de la colonisation qui les hérissent, c’est la mention même du fait colonial. En Afrique, la colonisation a été la révolution sociale, économique et politique qui nous a introduit dans le monde moderne, construit par et pour les Occidentaux. Cette révolution a été barbare et dégradante, ce n’est pas une transformation de soi par soi, mais une transformation de soi par autrui (et pour autrui). Néanmoins, cela a été le moment fondateur de notre modernité, et aucun descendant de colonisateur ne peut nous nier le droit d’en parler – tout comme nous ne nierons pas à un Français le droit de parler de 1789. Mais justement parce qu’au fond ils se sentent coupables mais ne veulent pas l’admettre, certains Français (ou Blancs aux Etats-Unis) voudraient qu’on n’évoque jamais le fait, sous quelque forme, couleur ou consistance que ce soit. Il y a également des motivations politiques complexes. Pour certains, il s’agit en fin de compte de préserver la légitimité du pouvoir et des privilèges du groupe auquel ils s’identifient – sous le nom de « Blancs », d’« Occident », etc. (oui, je déconstruis). Pour d’autres, il s’agit, au contraire, de ne pas avoir de préoccupations politiques justement, et de pouvoir se promener au Mali ou au Ghana avec le sentiment de n’avoir rien à voir avec les turpitudes qu’on aime bien, pourtant, cataloguer amoureusement pour se confire davantage dans son splendide sentiment de supériorité et de succès historique.

Je ne dis pas ni ne crois d’ailleurs que les Blancs ou Occidentaux doivent, à l’inverse, se sentir « coupables » de manière individuelle des misères du monde. Il y a des victimes et des perpétrateurs, et dans l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, on a une idée assez nette de la hiérarchie des victimes et de celle des perpétrateurs. Par ailleurs, on fait souvent une confusion éthique assez étonnante : on suppose que parce que quelqu’un est une victime, il est bon. Du fait d’avoir été martyrisés par les Européens, les Africains n’en sont pas pour autant « bons ». Ils sont humains, avec tout ce que cela implique et qu’on connaît bien. Mais bons ou mauvais, il ne fallait pas les martyriser. La véritable question, cependant, me semble plutôt être celle des responsabilités que nous avons héritées de l’histoire – non pas de la culpabilité ou de l’innocence. Dans le débat occidental, un consensus peut se dégager (comme il semble que ce soit de plus en plus le cas) sur l’idée que l’Europe n’a absolument aucune responsabilité historique vis-à-vis de l’Afrique. Ce serait, de mon point de vue, une forfaiture politique et morale, mais si tel s’avère être le consensus européen, il faudra bien faire avec. En Afrique, nous devons plutôt nous occuper de comprendre quelles responsabilités nous avons hérité de toute cette histoire vis-à-vis de nous même, et vis-à-vis de ceux qui ont traversé l’Atlantique en bonne part à cause de nos faillites. La différence entre la culpabilité et la responsabilité, c’est que la première est un ressenti glauque et déprimant qui ne mène à rien de constructif, tandis que la seconde implique de l’effort, de l’action et de la rédemption.

Les Africains, soit dit en passant, ont eu la chance insigne d’avoir, pour cette tâche, un messager populaire, un poète universel qu’ils oublient de plus en plus, malheureusement pour eux. On peut peut-être déjà commencer à enseigner ses chants dans nos écoles.

Et en tout cas, il faudra bien – et c’est notre responsabilité africaine – rédimer la mauvaise histoire, car c’est le seul moyen de l’oublier enfin.

None but ourselves can free our minds…

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