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Cendre, poussière… feu?

Publié le

A paraître dans un journal de la place comme on dit:

Le Burkina s’est débarrassé de Blaise Compaoré, ce qui est une bonne chose, mais hélas ! il ne retrouvera pas Thomas Sankara. A l’heure où notre voisin essaie de trouver ou de retrouver ses marques, il est peut-être bon de rappeler pourquoi cette perte d’un homme était aussi une perte d’une chance historique, et pourquoi il faudrait quand même essayer de retrouver la flamme que Sankara a voulu allumer avec tant de ferveur.

Le concept de révolution sociale et politique s’applique mal à la situation de l’Afrique d’aujourd’hui. Une telle révolution consiste en un changement rapide et radical du système politique sur la base d’un renversement de l’ordre social. Dans l’époque moderne, il n’y en a pas eu beaucoup. Les révolutions anglaise et américaine étaient incomplètes car si elles avaient effectivement changé rapidement et radicalement le système de gouvernement, elles ne renversèrent nullement l’ordre social, tout au contraire. Les premières vraies révolutions « complètes » furent donc les révolutions française et haïtienne des années 1790. Après l’échec de la Commune de Paris en 1871, il fallut ensuite attendre le XXème siècle pour assister à des événements similaires, en Russie, en Chine et à Cuba. La révolution burkinabé est, à ce jour, la dernière tentative de déclencher un tel niveau de changement dans un pays. On peut dire qu’elle a échoué dans ses objectifs profonds, mais qu’elle a quand même eu lieu en dépit des pessimistes.

En gros, ces derniers estiment qu’il n’existait pas, dans l’Afrique du XXème siècle, de forces sociales mobilisables en vue de résoudre de façon progressiste les contradictions qui traversent nos sociétés. Les théoriciens marxistes, en particulier, insistent encore aujourd’hui sur l’idée qu’une révolution socialiste n’est possible qu’une fois que les structures sociales propres à une économie capitaliste plus ou moins avancée seraient apparues (ce qui peut être dans cent ou deux cents ans, ou jamais). En d’autres termes, pour que l’Afrique puisse connaître des révolutions, il faudrait qu’elle soit d’abord économiquement développée. Cet argument dogmatique ne tient nul compte du fait qu’aucune révolution n’a jamais éclaté dans un pays développé – car la France de 1789, avec ses taux extrêmes de pauvreté et d’analphabétisme, ses disettes récurrentes, sa croissance économique inexistante, n’en était certainement pas un. Ni non plus la Russie, la Chine ou Cuba. Dans tous les cas, ce discours plaisait aux élites antirévolutionnaires de l’Afrique nouvellement indépendante. Dans notre pays par exemple, le discours officiel était que « l’idéologie marxiste » n’avait pas de pertinence parmi nous, parce que le Niger, à l’instar des autres pays africains, était pris dans un processus de « construction nationale » qui exclut toute idée de lutte des classes. Tout ceci était peut-être exact à un certain niveau, mais n’empêche pas qu’il n’y ait, dans notre situation politique, des injustices sociales criantes et intolérables et une soif de refondation populaire capables de mobiliser de larges secteurs de nos sociétés. Comme la politique ordinaire ne semblait pas se soucier de ces questions mais se préoccupait plus de la production et de la reproduction des privilèges de petites élites indifférentes, ces courants de sentiment social et d’aspirations politiques ne menaient qu’au découragement et à la frustration. Ce que Sankara a voulu faire, c’était simplement leur donner une direction positive et constructive, sans se soucier des idées fixes des théoriciens et des doutes des esprits conservateurs.

Il n’y a pas de méthode préétablie pour réaliser les objectifs d’une révolution, car chaque société pose des problèmes particuliers et offre des opportunités distinctes. Il est seulement certain qu’un régime révolutionnaire se doit de mobiliser les masses et de combattre ses ennemis. Comme ce qu’il accomplit commence par la destruction de l’ordre social établi, un tel processus ne saurait se dérouler de façon pacifique et libérale. La violence et la discipline seront inévitables. Elles pourraient être moindres seulement dans les cas où le moment révolutionnaire a été précédé de longues années d’éducation de la population, si bien que le changement intervient presque comme un déclic. Il est probable que de telles révolutions silencieuses sont plus nombreuses que celles qui ont fait les annales de l’histoire. C’est là souvent la manière dont procèdent les révolutions marquées d’un idéal religieux : changez d’abord les sentiments des gens, et leur gouvernement changera. En 1979, la révolte populaire et sociale qui ébranla et balaya finalement le pouvoir du Shah d’Iran avait été d’abord menée par des activistes libéraux : mais ils furent les premiers surpris de voir leur œuvre confisquée par l’Ayatollah Khomeiny. C’est que, alors que les libéraux mettaient leur vie en danger à lutter ouvertement contre le pouvoir terroriste du Shah et de ses soutiens occidentaux, les religieux avaient, pendant 20 ans, silencieusement éduqué les Iraniens à l’acceptation sentimentale de leur projet. Au moment clef, ils raflèrent la mise sans coup férir.

Pour les Voltaïques – bientôt Burkinabés – de 1983, Sankara était un être peu compréhensible. Bien que révoltés par les injustices et les faillites de leur société, ils n’avaient pas été préparés aux objectifs précis d’une révolution, et ils durent vivre la chose comme un ouragan soudain et imprévu. Sankara et ses amis ne semblent pas avoir suffisamment réfléchi à ce problème, et encore moins aux méthodes appropriées pour éveiller et mobiliser les gens, et transformer, suivant le mot de Rousseau, une multitude en un peuple. Au début de la révolution, la violence était ainsi très mal contrôlée. Les Comités de Défense de la Révolution (CDR) qui ont pullulé dans toutes les localités du pays avaient notamment reçu des armes (offertes par l’URSS via la Libye) et s’en étaient assez souvent servis pour commettre des abus sanglants – avant de s’assagir avec le temps. Certaines décisions, dont on percevait les nobles intentions, n’en ont pas moins été parfaitement absurdes – comme par exemple le renvoi, en 1984, de 1500 enseignants grévistes, ce qui mit purement et simplement fin au système éducatif national et força le gouvernement à embaucher en toute hâte des étudiants non qualifiés (avant-goût, ironiquement, de notre très « libéral » système de contractuels actuel). On connaît aussi toutes les mesures « coup de main » qui ont été, à juste titre le plus souvent, qualifiées de folkloriques. Le plus important, à notre avis, c’est que Sankara prenait au sérieux des questions qui sont fondamentales au progrès des sociétés africaines, mais qui ne sont que des thèmes de discours pour les politiciens ordinaires ou des sujets de discussion post-digestion pour les intellectuels dits engagés. Alors oui, il fallait peut-être en effet obliger les hommes à aller faire le marché 24h durant à la place des femmes. Et il fallait sans nul doute obliger les gens à porter des vêtements en coton local, puisque cela n’était ni moche ni cancérigène. Un détail assez intéressant réside dans le fait que bien d’experts du développement basés à Ouagadougou à cette époque appréciaient la révolution, essentiellement pour deux choses : les capacités de mobilisation uniques qu’elle avait mis en place, et la réduction drastique de la corruption.

Du coup, si l’on accepte de considérer les premiers dérapages comme des erreurs de débutant – ce qu’ils étaient effectivement – on peut dire que Sankara était sur la bonne voie. Sa personnalité était centrale : ce mélange de ferveur « justicialiste », de charité catholique, d’allant gauchiste et tiers-mondiste et de chaleur africaine était un cocktail unique pour le leadership, que le Burkina aurait dû protéger, pour que le peuple burkinabé en profite dans la maturation et la sagesse de son grand homme. On n’en est que plus dévasté que cela ait pu être brusquement arrêté par la volonté laide d’un être aussi inférieur au destin des hommes et à l’histoire des peuples, que Blaise Compaoré. La chute précipitée de la fripouille donne pourtant aux Burkinabés l’opportunité, pour la première fois depuis 1987, d’essayer de retrouver un chemin qui fut si prometteur. Espérons que les cendres ne sont pas trop froides.

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