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Prêche et emplette

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A Indianapolis pour la rencontre annuelle de l’association américaine des études africaines. Je m’étais rendu, dès le premier jour, dans l’espace de vente des livres, où j’ai eu la surprise de découvrir qu’un papier que j’avais écrit il y a deux ans est enfin paru dans un livre dont on m’avait plusieurs fois, par le passé, annoncé l’imminente publication. Plus loin, je me fais alpaguer par un vieux marxiste-léniniste qui fait partie de la gestion de la maison d’édition Pathfinder Press. Cette maison publie – surtout en anglais mais aussi en espagnol et, de plus en plus, en français – des ouvrages gauchistes ainsi que la feuille The Militant. Ils avaient notamment sorti il y a quelques années un recueil des discours et écrits de Thomas Sankara traduits en anglais, si bien que j’avais pu assigner cet ouvrage dans un cours de théorie politique que j’avais dû enseigner en 2008. Comme ils ont apporté la version française, je m’empresse de l’acheter : il faut lire Sankara, car on découvre alors qu’il ne s’agit nullement d’une simple figure de révolutionnaire romantique un rien don quichottesque, mais d’un des derniers véritables penseurs de la condition politique africaine, sans mélasse ni sucrerie, rigoureux et probe (au sens nietzschéen du terme) et méritant infiniment plus de respect intellectuel que les grandes têtes molles qui continuent de préoccuper surtout la plupart des élites du continent de nos jours. Mais ce n’est pas ce dont il est question pour le moment… Non, ce dont il est question, c’est le fait anecdotique que ma petite confrontation avec les gens de Pathfinder m’a rappelé à quel point le marxisme-léninisme a les apparences d’un « substitut » (pour reprendre assez ironiquement le propos de Trotski) de la religion. Le vieux monsieur qui m’avait pris en otage me fit un véritable prêche, structuré tel quel : il commença par me poser des questions manifestement directives, et, devant mes aveux d’ignorance, entreprit de m’expliquer le sens des choses, d’abord par des exemples – Cuba surtout, qui est effectivement un exemple convaincant de critique concrète de la philosophie capitaliste – avant de se lancer dans les généralités du militantisme marxiste – la dynamique incoercible de l’histoire et pourtant la possibilité de mobiliser l’humanité ordinaire pour inscrire l’aspiration à la justice dans la marche du temps : et ici, il eut l’intelligence de se référer au grand burkinabé : « Le Burkina, c’est un pays où la révolution socialiste est impossible puisqu’il n’y a pas de classe ouvrière, ni, en tant que telle, de lutte des classes, mais c’est un pays où il fallait mobiliser le peuple contre d’autres formes d’oppression, comme les conditions matérielles ou la condition de la femme. Au Burkina, le progrès social pouvait prendre cette direction-là. » Bien entendu, il prêchait un converti, mais en dépit de ce que je le lui aie dit, et aie plusieurs fois abondé dans son sens, il continua à m’inonder de sa rhétorique, et c’est là que je commençais à songer – dans une vive impression de déjà-entendu – à mes rencontres avec des prosélytes chrétiens ou musulmans. Eux aussi semblaient tout d’un coup tourner la manivelle d’une logorrhée intérieure, qui, ensuite se déverse sur la personne dont ils s’étaient saisis, et qui ne peut s’arrêter avant d’avoir atteint un certain terme prescrit – ce qui peut prendre du temps ! (Je n’ai absolument pas pu inspecter le stand de Pathfinder comme je voulais le faire, car mon prédicateur m’avait coincé tellement longtemps qu’après, j’étais complètement à la bourre). Et on retrouve d’ailleurs les mêmes étapes : questions directives, explications par voie d’exemples, généralisations.

Peut-être d’ailleurs la comparaison peut-elle aller jusqu’au niveau où une certaine embarrassante hypocrisie – mot peut-être trop dur – finit par se manifester. Au moment de payer, je dis aux gens de Pathfinder que je n’avais qu’une carte de débit (debit card), et ils me dirent qu’ils ne prenaient que des cartes de crédit. La différence étant que, dans la debit card, l’argent provient directement du compte bancaire du détenteur de la carte, tandis que dans la credit card, il provient d’un emprunt immédiat payable sur facture avec intérêt. En somme, la credit card est un de ces instruments hypercapitalistes qui transforment le capital lui-même en bien de consommation et participent, à leur modeste niveau, de la financiarisation de l’économie tant honnie par les critiques du capitalisme. Je reconnais volontiers qu’il est commode de détenir une carte de crédit pour, par exemple, parer au plus pressé à un moment où votre compte est momentanément dans le rouge. Mais j’ai l’impression que son résultat – et sans doute son objectif principal – est surtout d’encourager le consumérisme, le fait de ne pas vouloir différer une gratification, et de tendre à vivre au-dessus de ses moyens. En tout cas, cela fait des années que je me suis débarrassé de mes cartes de crédit et j’expliquai à mes interlocuteurs mon opposition de principe à cette méthode de paiement. Je vis le même flottement d’embarras apparaître à l’identique sur toutes les mines autour de moi et un silence de malaise s’établit que je rompis en disant que je pouvais cependant aller retirer du cash à un DAB. Tout le monde s’exclama aussitôt que ce serait parfait, que c’était d’ailleurs ce qui était préféré, etc. J’allai donc prendre des billets au DAB et récupérai le Sankara ainsi que leur catalogue d’ouvrages en français. Leur feuille, The Militant, existe en ligne ici.

sankaraparle

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