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De la salive du chien à la poésie

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Ivan Pavlov, tortionnaire de chiens et peut-être le seul citoyen soviétique à avoir publiquement honni le communisme et à avoir reçu, en retour, non pas un aller simple pour la Sibérie, mais de somptueux crédits de recherche et des funérailles glorieuses à sa mort, s’était fixé pour but quelque chose que ses suiveurs, bien que dotés de moyens phénoménalement plus avancés, semblent tout aussi loin d’atteindre que lui en son temps. « Dans le fond », a-t-il dit, « une seule chose nous intéresse vraiment dans la vie – notre expérience psychique. Cependant, son mécanisme était et reste enveloppé dans une profonde obscurité. » Les arts et les lettres, pensait-il, avaient échoué à percer ce mystère, et il supposait que la science naturelle réussirait à révéler ce qui demeurait « l’un des derniers secrets de la vie ».

En général, le non-initié qui songe aux recherches de Pavlov croit que le but était de réduire l’être humain en une entité complètement prévisible et intégralement conditionnable. Les cauchemars littéraires filés par Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) ou George Orwell (1984) reposent en bonne part sur cette imagination, sanctionnée d’ailleurs par le fait que Pavlov était identifié au totalitarisme soviétique, qu’il méprisait pourtant souverainement, et pour des raisons humainement libérales et logiques. « En dépit de toutes ses jérémiades », écrit Boukharine dans une lettre à Kouïbychev, « idéologiquement (dans ses travaux, non dans ses discours), il œuvre pour nous. » Dans l’un de ces discours critiques, Pavlov avait dit que « dans la lutte entre le capital et le travail, le gouvernement doit certainement être du côté du travailleur. Mais qu’avons-nous fait à ce sujet ?… Ce qui constitue la culture, la vigueur intellectuelle de la nation, a été dévalorisé, et ce qui, pour le moment, n’est qu’une force brute que la machine peut remplacer, a été mis au devant. Tout ceci est bien sûr condamné à la débâcle, puisqu’il s’agit d’un rejet aveugle de la réalité. » Mais le sens qu’il donnait à ses travaux n’était pas vraiment séparé de ce propos. Pavlov ne pensait pas qu’une fois que nous aurions compris comme l’esprit humain fonctionne, le déterminisme matérialiste triompherait enfin complètement : tout au contraire, selon lui, « notre libre arbitre s’accroîtrait au prorata de notre connaissance du cerveau », comparant un tel progrès à celui qui, dans le monde physique, nous a fait passé de l’état d’esclave de la nature à celui de son « maître et possesseur ». Pavlov pensait donc que l’ultime conquête de l’homme, ce sera lui-même, et que cette conquête signifierait la liberté absolue, et sonnerait l’heure du bonheur. C’était s’imaginer, en somme, que la science naturelle, seule et à elle seule, pourra remporter la victoire qui a échappé aux philosophes, aux prophètes et aux poètes. L’ambition me paraît dépasser de loin le moyen, et tout comme leurs devanciers, les disséqueurs de cervelle iront loin dans une certaine direction, mais se heurteront à une limite infranchissable définie par la nature même de leur outil.

Ou peut-être plus certainement la nature de leur objet.

Pavlov parle à juste titre de « subjectivité ». Ce qui nous échappe et qui nous constitue en même temps, c’est en effet notre subjectivité – et elle nous échappe sans doute précisément dans la mesure où elle nous constitue. Le chien qui veut saisir sa queue… Pavlov, par exemple, est doté d’une subjectivité qui fait qu’il ne peut s’empêcher de donner une forme morale à son objet, de croire que l’explorer et le comprendre, c’est atteindre au sommet de la liberté, et qu’une fois cette liberté atteinte, nous réaliserions enfin tout le potentiel de notre nature, qui est, on peut le supposer, bonne (sinon, à quoi bon ?). Il ne le dit pas de cette façon directe, mais c’est là l’espérance qui servait de moteur à son travail, la foi athée qui l’habitait. Cela est curieux parce qu’il se moquait viscéralement de la foi sous sa forme religieuse. Ayant lu les Frères Karamazov, il écrivit à sa fiancée Séraphima Vassilievna Kartchevskaïa – une amie de Dostoïevski – qu’il s’identifiait au rationaliste Ivan Karamazov dont le scepticisme sans fioritures l’avait conduit au nihilisme et à la dépression nerveuse : « Plus je lis, plus un malaise me serra le cœur. Tu peux dire ce que tu veux, il est clair qu’il ressemble grandement à ton tendre et aimant admirateur. » Son dieu était la Vérité, dont la quête était, pour lui, la source unique de la vertu et de la fierté. Apercevant un jour un étudiant en médecine faisant le signe de la croix devant une église, il s’exclama : « Un médecin, un naturaliste, et il prie comme une vieille femme dans un dépôt de charité ! » Mais c’est sa foi en l’esprit humain qui l’a mis sur la voie de cette tentative d’intégrer la psychologie et la physiologie, le monde subjectif des sentiments et le monde matériel du cerveau, afin d’aboutir à une science de la conscience humaine, qui serait, au bout du compte, science de la liberté humaine. En ce sens, Pavlov manque du pessimisme foncier de Freud, pour qui l’esprit humain est, au fond, une entité malade, en tout cas à l’équilibre précaire, et aussi bien duite au malheur qu’au bonheur (probablement plus duite au malheur qu’au bonheur). Freud était plus profondément athée que Pavlov : la « petite fille Espérance » qui, selon Péguy, est, dans sa timide modestie, la première vertu religieuse, devant la Foi et la Charité, cette petite fille n’a jamais pris la main froide et crispée du Viennois.

La hauteur et la condescendance de Pavlov à l’égard de la religion et de ses adeptes sont bien sûr aussi caractéristiques de la culture marxiste-léniniste qui deviendra la tablature idéologique de l’Etat russe sous sa forme soviétique – d’où, sans doute, les suppositions de Boukharine à l’égard du naturaliste. Dans « Culture et socialisme », un texte de février 1926, Trotski note à propos de la religion qu’elle « possédait une importance primordiale en tant que forme du savoir et de l’unité humaine », mais que « sous cette forme s’exprimait avant tout la faiblesse de tout homme face à la nature et son impuissance au sein même de la société. » A cause de cela, explique-t-il, « nous rejetons totalement la religion, ainsi que tous ses substituts ». Un peu plus loin dans le même texte, Trotski évoque Pavlov, et fournit un raccourci saisissant de ses recherches : ces dernières, estime-t-il, renversent « définitivement le mur qui existait entre la physiologie et la psychologie. Le plus simple réflexe est physiologique, mais le système des réflexes donnera la « conscience » [ceci ne me paraît pas une caractérisation très heureuse]. L’accumulation de la quantité physiologique donne une nouvelle qualité, la qualité « psychologique ». (…) La généralisation se conquiert pas à pas, depuis la salive du chien jusqu’à la poésie (c’est-à-dire jusqu’à la mécanique psychique de celle-ci et non sa teneur sociale), bien que les voies vers la poésie ne soient pas encore en vue. » Puis il le compare à Freud, qu’il juge manifestement inférieur, parce que la méthode freudienne ne lui paraît pas assez « expérimentale », assez au diapason des exigences du matérialisme marxiste-léniniste en matière de rigueur scientifique. Pavlov, explique-il, est le plongeur en scaphandrier qui descend dans le fond du puits, tandis que Freud se tiendrait penché sur la margelle pour observer « d’un regard perçant » les eaux troubles.

La différence « scientifique » ne se trouve pourtant pas à ce niveau méthodologique : Pavlov explore la conscience à travers l’étude de l’activité cérébrale (et certainement, de l’activité cérébrale inconsciente), mais ce que Freud prétendait faire – de manière généralement spéculative – c’était d’étudier le contenu même des sentiments, des pensées, des motifs, toutes choses qui ne se limitent pas à l’individu, mais dérivent également de son appartenance à un environnement social, à un contexte de rapports et de relations humain. Quel que soit l’acception qu’on donne au mot science, Freud est certainement moins scientifique que Pavlov – en fait, il n’est même pas sûr qu’on puisse dire, en toute rigueur, que le travail de Freud ait été scientifique. Mais cela ne signifie pas que, du coup, les résultats de Freud étaient inférieurs à ceux de Pavlov. Je pense qu’ils montrent plutôt en quoi la méthode pavlovienne – qui est l’un des points de départ clefs de ce qu’on appelle aujourd’hui les neurosciences – ne pouvait jamais dépasser certaines limitations. Lorsque, par exemple, Pavlov analyse le sommeil, il trouve que l’expansion de l’inhibition du cortex a tendance à « libérer » les deux systèmes cérébraux inférieurs, en particulier le système des signaux sensoriels. Les rêves peuvent donc émerger de ces états physiologiques transitoires qui, au cours du sommeil, affectent certaines zones du cerveau de manière inhabituelle. Mais cette méthode ne peut rien nous dire sur le contenu même des rêves. Elle nous renseigne sur le mécanisme physiologique du rêve, mais non sur son sens psychologique. La théorie freudienne a tenté de rendre compte de ce sens – sans vraiment convaincre ses critiques sans doute, mais suivant une approche qui ne pouvait user des outils de la science naturelle, qui ne pouvait être réellement scientifique au sens méthodologique, parce qu’on arrivait là à une frontière de la science moderne. Trotski avait raison de dire que les voies vers la poésie n’étaient « pas encore » en vue dans les résultats de Pavlov. Elles ne le sont toujours pas dans ceux de ses descendants, et je doute qu’elles le deviennent jamais un jour.

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