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Leçons du BF

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Publié dans un journal de la place, comme on dit:

Blaise Compaoré est donc tombé « en désordre » pour ainsi dire. L’homme qui, retranché dans son vaste complexe palatial de Kosyam, avait su construire une véritable « mystique » du pouvoir – son machiavélisme glaçant l’aurait rendu insubmersible dans le marigot burkinabé – a donc dû fuir comme un voleur à bord d’un hélico venu le cueillir en pleine cambrousse gourounsi. La chute de Compaoré revêt au moins deux importantes significations historiques pour les Africains, en particulier au sud du Sahara, et en particulier dans la zone ouest : d’abord il s’agit là d’une étape importante dans l’avancée du régime démocratique parmi nous – mais une avancée encore loin d’être complète ; et ensuite, cette chute a peut-être des implications positives en ce qui concerne l’équilibre politique dans la sous-région et le délitement de la Françafrique.

Les ennemis de la démocratie

La plupart des pays d’Afrique sub-saharienne sont revenus au régime de la démocratie représentative au début des années 1990. « Revenus » est le mot, car, au moment de l’indépendance, la démocratie représentative était déjà le régime « normal », en grande partie parce que la majeure partie de l’Afrique avait été colonisée par des démocraties libérales, la Grande-Bretagne et la France. Dans le discours francophone, d’ailleurs, un régime qui ne serait pas « républicain » (la forme classiquement française de démocratie représentative) serait un « régime d’exception ». L’histoire de la Haute-Volta/Burkina-Faso est ainsi une alternance de « républiques » (quatre à ce jour) et de « régimes d’exception » (quatre également), les quatre années de révolution sankariste (1983-1987) mises à part.

Au cours des années 1990, donc, la démocratie représentative a paru s’imposer à travers le sous-continent. Mais naturellement, elle avait, ici comme ailleurs, ses ennemis. En Afrique, on peut dire que les ennemis de la démocratie sont d’un côté des dirigeants à tendance autoritaire et de l’autre des sections conservatrices de la société.

Les premiers détestent la démocratie parce qu’elle représente une menace pour le monopole qu’ils entendent garder sur le pouvoir politique de manière ininterrompue, et les seconds la rejettent parce qu’elle comporte un élément foncier de transformation sociale et culturelle qui leur paraît contraire à l’ordre « naturel » ou « traditionnel » des choses (dans lequel, comme par hasard, ils occupent souvent des positions avantageuses de par le sexe, l’âge ou la fortune). En d’autres termes, et en schématisant un peu, les dirigeants « pouvoiristes » sont aux prises avec l’aspect institutionnel et procédural de la démocratie (constitution, élections), tandis que les élites conservatrices doivent faire face à ses conséquences libérales (droits humains) et sociales (égalité). Il arrive que ces deux types d’ennemis de la démocratie nouent une alliance stratégique pour arriver à leurs fins. Par exemple, lorsque, chez nous, l’ancien président Tandja essaya d’exploiter l’idée que la démocratie serait un « régime de Blancs », il jouait habilement sur la fibre conservatrice très développée au niveau de certaines élites nigériennes et de leurs suiveurs.

En plus des attaques subjectives de ses ennemis, la démocratie suscite des critiques plus objectives : c’est un régime politique compliqué et coûteux qui, en produisant une classe politique gouvernée par la courte-vue électoraliste, favorise toutes sortes de corruption et un manque de vision quant à la politique de développement et de consolidation de l’appareil d’Etat. Cette critique est raisonnable, mais peut appeler à une réforme plutôt qu’à un abandon pur et simple de la démocratie. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

Dans tous les cas, depuis une vingtaine d’années, même ceux qui rejettent la démocratie sont contraints d’en accepter les institutions et les procédures. Dès lors, la seule voie pour la subvertir semble se trouver dans ces mêmes institutions et procédures. Nombre de nos dirigeants se sont donc lancés dans l’aventure.

Les dirigeants échec et mat

En Afrique de l’Ouest, sur les deux décennies écoulées, quatre, ou peut-être cinq tentatives (si l’on inclut Amadou Toumani Touré) de subversion de la démocratie par des dirigeants au pouvoir ont eu lieu avant celle de Compaoré.

En 1998, le dictateur Sani Abacha, sous la pression de l’agitation populaire, promit de restaurer le régime démocratique, mais contraignit ensuite les cinq principaux partis du pays à le désigner comme candidat unique, non sans avoir organisé le décès (prétendument par « causes naturelles ») de son principal opposant, Moshood Abiola, le jour même où ce dernier, emprisonné, devait être libéré. Le pays se retrouva au bord de l’explosion, et ne fut sauvé de l’orage que par le trépas soudain – officiellement d’une crise cardiaque – de l’homme qui l’avait pris en otage. Sagement, son successeur, le général Abdoulsalami Aboubakar, organisa un processus sincère de restauration de la démocratie. L’ancien chef d’Etat Olusegun Obasanjo fut élu président en 1999 de façon libre et démocratique – il fut d’ailleurs battu dans sa région d’origine !

Pourtant, au printemps 2007, Obasanjo se mit, lui aussi, à vouloir jouer les prolongations et poussa ses amis à l’Assemblée Nationale à proposer un amendement de la constitution qui lui permettrait de briguer un troisième mandat, alors que la limite légale était de deux mandats consécutifs. C’est ce projet qui popularisa, au Nigeria, le terme de « tazartché », repris deux ans plus tard au Niger dans les circonstances que l’on sait. Devant la levée immédiate et générale de boucliers, Obasanjo battit prudemment en retraite, quitta Aso Rock à la régulière et soigna même sa réputation de démocrate en prétendant que l’idée ne venait pas de lui et n’avait même jamais effleuré son esprit.

En 2009, au Niger, Mamadou Tandja essaya, lui aussi, de modifier la constitution à son profit pour s’éterniser au pouvoir. Ayant échoué par la voie légale, il organisa et réussit un coup d’Etat constitutionnel par voie référendaire et ne fut stoppé dans sa lancée que par un coup d’Etat militaire en janvier 2010 – opération saluée par la liesse populaire dans la capitale.

L’un des hommes politiques sub-sahariens qui avaient soutenu l’aventure de Tandja n’est autre que Abdoulaye Wade du Sénégal, qui prépara son propre coup d’Etat constitutionnel en 2012, plongeant son pays dans d’interminables controverses juridiques qui se cristallisèrent dans une ambiance insurrectionnelle au moment du scrutin. Contre vents et marées, Wade réussit son coup en manipulant la légalité constitutionnelle, mais perdit le contrôle du processus électoral : mis en ballottage par Macky Sall en février 2012, il perdit la présidence un mois plus tard. La montagne avait accouché d’une souris. Ici aussi liesse populaire et impression de l’avoir échappé belle.

Au même moment, il semble qu’au Mali, ATT fourbissait, lui aussi, des plans pour prendre racine à Koulouba. Mais nous ne saurons jamais si cela aurait pu aller jusqu’au bout, puisque ATT fut pris de court par la catastrophe nationale survenue dans le nord du pays et par le coup d’Etat du 22 mars 2012.

Cette année 2014, ce fut le tour de Compaoré, et, pour les défenseurs de la démocratie, ce fut une apothéose : Compaoré, en effet, n’a pas été délogé par une mort suspecte comme Abacha ou par un coup d’Etat militaire comme Tandja. Il n’a pas non plus réussi son coup d’Etat constitutionnel, à l’instar de Tandja et de Wade. Refusant d’imiter la sagesse forcée de Obasanjo en 2007, il a été proprement chassé par le peuple. Tant va la cruche à l’eau… L’exemple le plus similaire est, en l’occurrence, ce qui est arrivé à Zine El Abidine Ben Ali de Tunisie en janvier 2011 : une révolte populaire au nom du changement démocratique, c’est-à-dire une confirmation, par le peuple, de sa préférence pour le régime démocratique.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire

On le sait : d’autres chefs d’Etat africains nourrissent le même projet que Compaoré et ses devanciers, et sont prêts à plonger leur pays dans une crise politique potentiellement sanglante pour arriver à leurs fins. Ne nous imaginons pas que la mésaventure de Compaoré les aura découragé le moins du monde. Après tout, ce dernier n’a pas été découragé par les échecs de Abacha, de Obasanjo, de Tandja et de Wade. Si tout indique que la préférence pour le régime démocratique – avec tous ses problèmes et tous ses défauts – est une lame de fond historique en Afrique aujourd’hui, le goût du pouvoir est assez fort pour amener ceux qui le détiennent à risquer tout pour le conserver. Ils pourront toujours miser sur le fait bien réel que tout contexte est différent. Dans chacun des échecs mentionnés ci-dessus, le facteur décisif a effectivement été différent : au Nigeria, ce fut l’assassinat politique, arme banale dans ce pays ; au Niger, un coup d’Etat militaire, événement quasi-routinier chez nous ; au Sénégal, un coup de théâtre politique comme il s’en est déjà produit dans le passé ; au Burkina, une révolte populaire très semblable à celle qui a détrôné Maurice Yaméogo en 1966. Bref, un dirigeant d’un autre pays peut croire : « Ce qui est arrivé là-bas n’arrivera pas ici ». Mais lorsque la conscience historique agit au niveau des masses, la probabilité du déclenchement d’un mécanisme capable de préparer une mauvaise surprise à ceux qui lui résistent est grande.

Mais reste un problème plus profond. En effet, une fois la victoire arrachée au niveau des dirigeants – c’est-à-dire au niveau institutionnel et procédural – une lutte bien plus difficile reste à venir : celle de la démocratie libérale et sociale confrontée à une conscience publique africaine encore largement conservatrice et réactionnaire. Une opinion politique conservatrice et réactionnaire est inévitable dans un pays : c’est elle qui constitue les partis de droite et d’extrême-droite dans les pays occidentaux. Mais c’est aussi elle qui sous-tend les régimes de tendance autoritaire et élitaire du Sud – et lorsqu’elle est hégémonique, comme c’est le cas dans les pays africains, le risque de restauration autoritaire reste entier. Le Burkina a connu brièvement une tentative de révolution sociale et libérale (au sens politique et non économique de ce terme) entre 1983 et 1987, mais la société burkinabé n’en n’a pas été fondamentalement transformée. Tant que de telles normes et valeurs n’auront pas acquis un espace vital dans les sociétés africaines, la démocratie – qui tient autant aux convictions des hommes et des femmes qu’au bon fonctionnement des institutions et des procédures – y restera placée sous une épée de Damoclès.

Perturbation de la Françafrique

Le régime Compaoré était un « système » national et sous-régional. La chute de Blaise Compaoré a non seulement fait fuir ses partisans les plus compromis – à commencer par son frère, François le Honni – mais elle constitue aussi un séisme ouest-africain. Le Burkina de Compaoré fut à la source de la déstabilisation du Libéria dans les années 1990 et de la Côte d’Ivoire dans les années 2000. Plus récemment, les actions du Burkina ont considérablement compliqué la crise malienne. Le Burkina de Compaoré jouait aussi un rôle central dans l’échiquier géopolitique ouest-africain de la France. En octobre, cependant, François Hollande a judicieusement essayé d’aménager une porte de sortie à son « cher Blaise ». La lettre qu’il lui a écrite à cet effet (et qui a été rendue publique par Jeune Afrique) indique à tout le moins que si la Françafrique n’en finit pas de mourir, la faute en revient de plus en plus aux dirigeants africains, qui ont besoin de cette encombrante relique du passé pour protéger leur pouvoir. C’est pourquoi la Françafrique est, aujourd’hui, plus vivante en Afrique centrale – région entièrement dominée par des dictateurs – qu’en Afrique de l’Ouest. Dans notre région, son axe principal, depuis le départ de Diouf, n’était plus Abidjan-Dakar, mais bien Abidjan-Ouagadougou. C’est en s’appuyant sur cet axe que la France a fini par imposer la solution « Ouattara » à l’interminable crise ivoirienne. Et c’est en se servant de la « diplomatie » burkinabé que Paris a maintenu vivace l’épine du MNLA que le Mali porte dans son flanc de Kidal.

Françafrique nonobstant, Hollande et ses conseillers ont correctement évalué la situation au Burkina et ont compris que la tempête que Compaoré s’apprêtait à déchaîner pouvait l’emporter. Il est aussi important que les Français justifient leur inhabituelle attitude pro-démocratique par la répudiation de la Françafrique et le respect des décisions de l’Union africaine et de la Cédéao. S’il convient de garder une dose de scepticisme à cet égard (qui a écouté les instances africaines lorsqu’il a été question de bombarder la Libye ?), il faut se rappeler que c’est en proclamant des principes qu’on finit par se trouver lié par eux. Après tout, c’est bien ce qui est arrivé aux dirigeants africains : se disant démocrates sans l’être au fond, ils se trouvent contraints de l’être parce qu’ils l’ont dit. Leçon politique à ne pas négliger : il faut toujours prendre les puissants au mot.

Cela dit, si La Françafrique a bien perdu, à travers les houleuses journées de Ouagadougou, un de ses piliers centraux en Afrique de l’Ouest, la pièce maîtresse, la Côte d’Ivoire, demeure en place. C’est d’ailleurs à Compaoré qu’elle le doit. Ce dernier en est récompensé par un exil doré dans le « Giscardium », une somptueuse résidence géante à étages et nombreux balcons qui fut inaugurée par Valéry Giscard d’Estaing – d’où son surnom – lors d’une visite dans les années 1970. D’ailleurs Hollande a laissé clairement entendre, lors d’une allocution à Québec lundi dernier, que la France a puissamment contribué à l’exfiltration du personnage. Tout en regrettant que l’assassin de Thomas Sankara puisse ainsi bénéficier d’une fin de carrière somme toute agréable (pour le moment), il faut se réjouir de ce que cette chute précipitée crée de nouvelles opportunités pour faire évoluer les relations entre notre région et la France dans des directions plus favorables à nos intérêts permanents.

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