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« Bienvenue en Occident »

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Je me suis fait interviewé hier sur une petite chaîne de télévision africaine ici (en Floride) sur Boko Haram et un peu, sur la fin, sur Ebola – sujet sur quoi je n’ai que peu de lumières, mais qui affole les médias occidentaux. Les questions de l’intervieweuse avaient une certaine naïveté caractéristique. Elle a essayé d’abord de situer Boko Haram et Ebola comme deux fléaux parallèles frappant « l’Afrique de l’Ouest », puis sur la fin – peut-être mon propos sur Boko Haram aidant – elle a posé une question plutôt surprenante, demandant si Boko Haram n’envisagerait pas une trêve pour lutter, de concert avec le gouvernement du Nigeria, contre Ebola. Je lui fis comprendre qu’il ne fallait pas rêver.

Cette chaîne est l’initiative d’un petit groupe de Nigérians (évidemment) qui voudraient réagir, à leur niveau, à l’image toujours négative de l’Afrique et des Africains que diffusent les médias occidentaux, et au fait que lorsqu’on est Africain en Occident, on doit perpétuellement être en train d’expliquer, d’excuser, de justifier, etc., chose que je comprends fort bien et qui n’est pas pour peu dans mon choix de me débrouiller pour ne pas avoir à vivre en Occident. Mais ironiquement, leur chaîne ne traite surtout que de ce que la presse occidentale juge bon de couvrir (pour s’en horrifier et s’en scandaliser) sur l’Afrique. Ils m’avaient invité parce qu’ils voulaient qu’un « expert africain » s’exprime sur cette question, mais la question elle-même a été choisie pour l’intérêt que lui portent les « experts occidentaux », auxquels donc j’étais censé, d’une certaine façon, répondre, en qualité d’avocat de la défense. Ce n’était pas présenté exactement de cette façon – et je dois dire que l’interview n’alla pas vraiment dans cette direction – mais c’était l’idée. Et le fait est que l’idée ne leur est pas venue de me demander de quoi j’aurais voulu parler.

Ce matin, j’assiste ensuite au petit meeting pizza hebdomadaire de l’organisation qui m’a invité. La semaine dernière, Ebola était au menu, et l’impression dégagée par les affirmations de certains était que dans quelques années, toute la population ouest-africaine se retrouverait au cimetière. Ces affirmations sont basées sur des projections statistiques, et je m’étonne toujours de la rapidité avec laquelle les gens, en Occident, semblent adhérer aux affirmations statistiques. Egalement, seuls les éléments pouvant mener à des catastrophes sont considérés, jamais aucun élément pouvant indiquer des portes de sortie. Si vous alignez un faisceau d’éléments tous plus négatifs les uns que les autres, que vous vous en servez comme critère d’évaluation, et que vous collectez toutes vos données uniquement sur la base de ces éléments, vous obtiendrez sans doute une certaine image de la réalité, mais une image fondamentalement biaisée. Il est bon, d’une certaine façon, de le faire, parce qu’il vaut mieux se préparer au pire – car on a, ensuite, une bonne surprise. Mais je trouve tout de même que c’est assez malhonnête.

Pour en revenir à ce matin : m’approche à un moment donné un Sénégalais de passage, qui est ici en bain linguistique et a eu vent de ces meetings. J’évoque avec lui le menu de ce matin : la résurgence des djihadistes au Nord Mali et les bisbilles entre le FMI et le gouvernement malien après que ce dernier soit retombé dans des pratiques de corruption de haut niveau. Il m’interrompe soudain, me disant : « Mais pourquoi ne parle-t-on jamais que de ce genre de choses ? » Je souris finement et faillis lui dire : « Bienvenue en Occident ». Je lui dis que j’étais d’accord avec lui, dans la mesure où les problèmes africains qui paraissent généralement « intéressants » dans ce contexte sont ceux qui relèvent de la crise, donc ceux qui ont atteint un état d’anomalie et d’anomie qui les rend moins intéressants en tant que problèmes, puisqu’ils relèvent désormais de l’urgence, et non d’une solution de long terme. Mais la crise permet de jaboter sur les déficiences des Africains, ce qui est, au final, le but du jeu. Les problèmes pratiques de l’intégration en Afrique de l’Ouest me semblent plus intéressants, parce que ce sont des problèmes qui comportent en eux des solutions – et des solutions solides, de long terme. Mais ce genre de propos n’a pas de public en Occident. J’ai une fois fait une conférence ici même sur cette question, et, peut-être parce qu’à l’époque, je venais de Princeton, j’avais fait salle pleine. Mais si tout le monde est resté jusqu’à la fin, je n’ai pas eu l’impression d’avoir fait vive impression, car j’eus peu de questions. Il me fut plus tard expliqué que c’était parce que le sujet était nouveau et inhabituel, et les gens manquaient de référence – ce qui veut dire donc qu’il y a là un travail d’éducation à faire, tout simplement. Mais je préfère plutôt « éduquer » les gens en Afrique de l’Ouest, bien entendu : cela me paraît plus immédiatement utile.

Soit dit en passant, dès que j’évoquai le sujet de l’intégration, le visage du Sénégalais s’illumina, car l’organisme pour lequel il travaille, à Dakar, traite précisément de problèmes liés à cette question, et il évoqua un cas dont il s’occupait depuis quelque mois, celui du marché du bétail sahélien en direction des pays du littoral.

Le meeting fut assez intéressant puisque, grâce en partie à mes efforts et à ceux d’un autre Nigérien présent dans la salle, la question de savoir pourquoi la France soutient les séparatistes touaregs est devenue la question centrale dans la conversation. J’avoue que je n’ai pas résolu ce mystère, en dehors de la thèse du lobby pro-touareg – une prof a encouragé les étudiants présents dans la salle à en faire une question de recherche pour un Master.

La question est intrigante parce que c’est ce soutien français qui empêche la résolution de la crise malienne, sans que, par ailleurs, on puisse voir ce que la France a à y gagner. La France a décidé qu’il est possible et nécessaire de distinguer entre séparatistes et djihadistes ; que ces derniers sont ses ennemis, mais pas les premiers ; et qu’en ce qui concerne les premiers, le gouvernement malien doit « négocier », tout en s’alignant sur les positions de la France en ce qui concerne les djihadistes. Mais d’une part il est en fait impossible de maintenir cette distinction entre séparatistes et djihadistes : le MNLA clairement n’est pas djihadiste, et a tenu à le répéter, sans aucun doute conseillé par ses amis français, mais les autres organisations « rebelles » qui se trouvent à la table d’Alger sont formées par d’anciens ( ?) djihadistes, et d’une manière générale, le Nord Mali est un vrai nid de vipères où tous ces groupes turbulents s’entrelacent, se retournant parfois les uns contre les autres, et d’autres fois s’unissant de manière tactique (comme l’a fait le MNLA avec les djihadistes un moment donné) ou stratégique. Et d’autre part, c’est donc toute cette situation qui est dangereuse, situation générée précisément par la décision française de maintenir ouverte « la question touarègue » et donc de ne pas faciliter la restauration d’une autorité étatique dans la région. Cela n’est pas très différent, à sa manière, de ce qu’ont fait les Américains en Irak, pour d’autres raisons.

La négociation imposée par les Français est non seulement impraticable, mais dangereuse sur le moyen terme. Elle est impraticable parce qu’elle revient à demander au Mali de renoncer à sa souveraineté sur le Nord au profit d’un groupe minoritaire, ce qu’il ne veut pas faire, et ce que les groupes majoritaires du Nord lui demandent de ne pas faire (ce qui veut dire que même si le Mali accordait l’autonomie à « l’Azawad », ce ne serait que créer de nouveaux problèmes et de nouveaux conflits sur de longues années) – mais les rebelles Touareg et Maures ne veulent pas non plus d’une solution intermédiaire consistant à renforcer la décentralisation. Elle est dangereuse parce que si les rebelles Touareg et Maures réclament l’autonomie, c’est afin de s’engraisser, à partir de « l’Azawad », sur une économie du trafic, de la fraude et de la prédation, qui non seulement a des racines historiques dans la région, mais qui est aussi ce que sait faire la classe de gens qui est à la tête de ces organisations. Dans l’intervalle, la situation pourrit dans le secteur, et les Français dépensent d’énormes ressources à éteindre les flammèches (destruction d’un convoi de djihadistes au Niger aujourd’hui) d’un incendie qu’ils entretiennent activement à sa source.

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