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Journal de Lomé

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Séjour d’une semaine à Lomé. J’y étais arrivé au bout d’un périple interminable : quitté Niamey à 4h du matin pour descendre assez péniblement sur Gaya, à travers une route actuellement en chantier, donc en partie défoncée. La frontière Niger-Bénin est « naturelle », les deux pays étant séparés par le fleuve Niger – ce qui, évidemment, ne les a pas empêchés de se quereller entre 1965 et 2005 pour quelques îlots dudit fleuve, querelle ayant conduit à masser des troupes à la frontière en 1965 et qui ne fut tranchée qu’en 2005, largement en faveur du Niger, à la Cour Internationale de Justice. Selon ce qu’on m’en a dit, le Niger l’a remporté essentiellement parce qu’il a de meilleures archives, i.e., parce que les juristes côté Niger possédaient des pièces historiques que les juristes côté Bénin n’avaient pas.

Le bus débarque les passagers au poste de police nigérien de Gaya ; on va montrer ses pièces au poste ; puis on passe le pont ; et on montre de nouveau ses pièces. De chaque côté se joue l’horripilante comédie du racket frontalier si répandu en Afrique – mais chacun, dans le style du pays, désinvolte-colérique côté Niger (mais je fus bien traité pour ma part), « business-like » côté Bénin, pays où on entre, dis-je à mon compagnon de route, comme dans une boîte de nuit de seconde zone. Là, en effet, le policier, jette à peine un coup d’œil rapide sur votre carte, vous jette « mille francs », et, après avoir encaissé votre biffeton, vous fait passer avec un air impatient, afin que vous ne ralentissiez pas le trafic. Il y a également un poste de contrôle des carnets de vaccination, où vous passez sans bourse délier si vous avez un carnet à jour – et sinon, vous payez 500f dans une bicoque. Ce sera pareil, le lendemain soir, à 21h, à l’entrée du Togo – sauf que le tarif d’entrée au Togo n’est que de 500f, et, tout comme au Bénin, vous pouvez ne rien montrer du tout (c’est la seule différence réellement conséquente avec les Nigériens, qui insistent pour que vous montriez un document d’identité). Si l’on supprimait ces postes-frontière symboliques, le seul résultat serait que le voyageur en serait moins pauvre de 1000f. Le Niger, le Bénin et le Togo font partie de l’UEMOA, une organisation sous régionale dans laquelle existe en théorie la liberté absolue de circulation : on ne montre sa carte d’identité que pour permettre à la police des frontières de vérifier qu’on est ressortissant d’un pays de l’UEMOA. Du coup, on pourrait peut-être obtenir un service correct si on remplaçait les policiers par une société privée chargée de vérifier les cartes, la police étant cantonnée au maintien de l’ordre. Cela ne coûterait pas cher et produirait de l’emploi et peut-être d’autres innovations rendant le voyage plus agréable – sans compter que la division du travail pourrait renforcer l’efficacité de la police là où on ne peut pas se passer d’elle. Autrement, mettre fin au racket policier me paraît impraticable, puisqu’il est sans doute organisé par la hiérarchie et qu’il y faudrait une grosse réforme, du genre dont nos politiciens tire-au-flanc ne peuvent penser à s’occuper dans le contexte actuel.

A l’entrée du Bénin, l’environnement humain change de façon très perceptible. L’entrée dans ce que j’appelle « la zone économique du Golfe de Guinée » se fait immédiatement sentir. La ville frontière côté Bénin, Malanville, est visiblement plus prospère que Gaya. Le ciment y a été employé en abondance, il y a des trottoirs, la plupart des caniveaux sont fermés, les habitations sont proprettes et paraissent architecturalement raisonnables, les édifices publics ont un certain air de majesté étatique qui manque à ceux de Gaya (où ne les signale qu’une débauche de couleurs nationales peintes ou en drapeau). C’est que tout se fait ici à moins de frais qu’au Niger, où les choses importées n’arrivent qu’au bout d’un voyage de 1000 km et après avoir subi divers prélèvements de part et d’autre de la frontière.

Le Nord Bénin et le secteur de Gaya appartiennent à la même zone climatique dite soudanienne. C’est une bande horizontale, large peut-être de 100 à 200 km qui court du nord de la région sénégalaise de Casamance au Nord Nigeria en passant par le sud du Mali, le nord de la Côte d’Ivoire et du Ghana et le secteur de Bobo-Dioulasso – sa verte fertilité étant brièvement interrompue par le plateau central du Burkina, le plateau mossi, qui fait géographiquement partie de cette zone, mais qui est sensiblement plus aride. Historiquement, il s’agit là de la zone privilégiée de l’Afrique de l’Ouest, dotée de saisons de pluie plus longues qu’au Sahel mais moins persistantes que sur le littoral, avec des terres riches, arborées, mais non forestières (pas de mouches tsé tsé, possibilité aussi bien d’agriculture que d’élevage domestique). C’est dans cette bande que se sont développées les civilisations confortables d’Afrique de l’Ouest, celles des cités-Etat (ou, comme le dit mieux Delafosse, des Etats-cantons) du Kénédougou/Wassoulou et du pays haoussa central (Nord Nigeria), espaces de populations nombreuses, de commerce, d’urbanité et de guéguerres de potentats. (Par contraste tous les empires de la région, en dehors de celui du Mali, se sont déployés à partir des espaces plus austères, le plateau mossi, le pays songhay, la steppe du Kanem). L’assise culturelle si assurée des peuples mandingues et des Haoussa (mais l’identité historique de ces derniers me paraît de plus en plus compromise par un excès d’arabisme imbibé à travers la forme d’islamisation qu’ils vivent depuis les conquêtes de Dan Fodio), qui sont les peuples par excellence de cette zone soudanienne, vient de cette longue durée historique – close uniquement par la colonisation – au cours de laquelle ils ont habité les régions favorisées (climatiquement, mais aussi au point de vue de l’économie politique) de l’Afrique occidentale.

Les frontières nationales post-coloniales coupent à travers cette bande, et, du point de vue du Niger, cela se voit surtout entre le secteur de Gaya et celui de Malanville. En effet, après le secteur de Gaya, la ligne de démarcation du territoire du Niger remonte vers le nord et se stabilise sur une latitude innommée qui sépare le Sahel du Soudan : les différences entre Maradi ou Zinder (Niger/Sahel) et Kano ou Daoura (Nord Nigeria/Soudan) paraissent alors « naturelles » parce qu’elles sont marquées et renforcées par le passage d’une zone climatique à l’autre. Entre Gaya et Malanville, la transition « naturelle » n’existe pas (en dehors du fleuve), et du coup, la transition d’ordre « économie politique » frappe d’autant plus. Des Nigériens amers pensent que la misère comparative de Gaya est un verdict contre le système nigérien. Et sans doute cela est-il un facteur – mais je pense que le facteur véritablement déterminant vient du fait qu’en étant incorporé dans le territoire béninois, Malanville est aussi incorporé dans le système économique du Golfe de Guinée, une zone d’intégration économique spontanée (i.e., reposant sur des conditions qui n’ont pas été créées par les Etats mais par des mutations historiques) qui est, pour l’Afrique de l’Ouest d’aujourd’hui, ce que fut jadis le Soudan.

Cette nouvelle zone privilégiée – dont le développement a été favorisé par les interactions avec l’Europe, y compris, initialement, à travers la traite négrière (mais pas que, sans cela, le littoral sénégalais serait aussi prospère !) – s’étend du littoral ivoirien à celui du Nigeria, et concentre 80% de la production de richesse de l’Afrique de l’Ouest. Bien qu’organisée autour des grands ports (Abidjan, Accra/Téma, Lomé, Cotonou/Porto-Novo, Lagos – et bien entendu, Lagos n’étant pas un port en eaux profondes, on peut imaginer le potentiel de développement restant si le Nigeria parvenait à créer un port en eaux profondes pour son économie géante), cette zone privilégiée projette ses effets vers la zone soudanienne à travers des liens créés par le territoire politique. La chose est visible : il y a des parallélismes dans l’organisation de la vie urbaine entre Parakou et des villes comme Kano ou Kaduna qui viennent manifestement du fait qu’il s’agit là d’hinterlands du Golfe de Guinée. Les islamistes du Nord Nigeria essaient d’ailleurs d’effacer, par diverses formes de violence culturelle, les manifestations de vie sociale de certains de ces parallélismes, sans se rendre compte du fait que la seule manière d’y arriver promptement serait de réguler les échanges économiques de manière à rompre les liens entre le Nord Nigeria et le Golfe de Guinée – ce qui résulterait en un appauvrissement rapide du secteur, mais garantirait aussi une société plus malléable aux diktats islamistes.

Par ailleurs, il y a un sentiment universel, dans les littoraux, de Port Harcourt à Abidjan, sur le fait que « le Nord » (i.e., la zone soudanienne) est une zone qui parasite le Sud et qui, étant plus pauvre, est aussi plus « barbare » (terme souvent appliqué, au Togo, à l’ethnie Kabyé du nord du pays), barbarie qui lui permet d’ailleurs d’imposer sa domination politique au Sud (au Nigeria, en Côte d’Ivoire, cette impression trouve quelques confirmations empiriques, et encore plus au Togo, où la famille Gnassingbé au pouvoir depuis 1967, est Kabyé).

Passe la nuit à Parakou, dans une case de passage d’un institut de recherche. La vaste cour de l’institut est plantée d’ignames, de moringa, de maïs, tout pousse vert et dru. Impossible d’imaginer la même chose dans la cour de son partenaire de Niamey, où l’on doit passer des heures à arroser rien que pour maintenir les haies décoratives à la bonne « couleur ». Les plafonds des couloirs extérieurs sont ornés de vastes toiles d’araignée au cœur desquelles se tient l’arthropode, impressionnant avec son abdomen pansu arborant une livrée dorée. Ces toiles ne sont pas ôtées, car les araignées sont considérées comme de bonnes gardiennes, contre les insectes. D’une manière générale, j’ai remarqué qu’alors que pour les Occidentaux la toile d’araignée est le signe ultime du délabrement et de la malpropreté, en Afrique, on éprouve un respect bien enraciné pour cette bestiole et ses œuvres. Je me souviens qu’étant enfant, on nous interdisait de tuer les araignées, et les impressions enfantines étant les plus fortes qu’on puisse recevoir, j’éprouve toujours, aujourd’hui encore, un certain sentiment de répulsion lorsque je me vois contraint d’en tuer une. Et je ne détruis leurs toiles que lorsqu’elles sont tissées sur mes voies de passage.

Tôt le lendemain matin, nous prenons le bus de Cotonou – une compagnie béninoise. Les compagnies nigériennes de bus sont uniformément brutales dans le traitement du passager. Les bus sont généralement de belle apparence, mais la pratique est d’y mettre autant de sièges que possibles, et le mot siège est peut-être excessif. Il s’agit plutôt de strapontins ridicules sans accoudoirs ni rembourrage qui conviendraient tout au plus à des enfants – et je me doutais qu’un bus béninois vaudrait mieux que ces boîtes à sardine. Ce fut le cas. Fauteuils confortables et numérotés, espace pour les jambes, et même, me sembla-t-il, une meilleure ambiance découlant du silence et de la courtoisie des autres passagers. Il y eut une exception, une jeune femme – une Songhay-Dendi avec qui il nous fut tout à fait possible d’avoir une conversation en langue songhay – qui avait acheté un siège pour elle et ses deux enfants. Le jeune homme qui avait acheté le fauteuil voisin essaya de trouver un modus vivendi mais se trouva avec une seule fesse sur son fauteuil. Heureusement pour lui, il restait un fauteuil libre au fond du bus et il attendit patiemment que l’apprenti ( ?) vienne dans nos parages pour lui demander la permission de s’y installer. A l’escale de Savé, cependant, une autre jeune femme avait acquis le fauteuil voisin de la dame Songhay-Dendi, et le conflit éclata tout de suite. Ce fut pendant trente minutes au moins des criailleries rappelant de manière insistante un chœur de pintades, chacune s’exprimant dans sa langue sans apparemment comprendre celle de l’autre. Nous saisissions parfaitement ce que disait, avec une mauvaise foi phénoménale, la Songhay-Dendi (femme pourtant d’apparence frêle et douce lorsqu’elle était « au calme ») : « Si j’ai sorti ces enfants de mon cul, ce n’est pas pour subir les effronteries d’une imbécile de ton calibre ! » et autres choses du même tonneau. La dispute ne fut résolue que lorsqu’un homme assis derrière leurs fauteuils offrit de prendre l’un des gamins de la discorde sur ses genoux. Le calme revenu, je pus me replonger dans la lecture de Brillat-Savarin (La Physiologie du goût).

Atteignîmes Cotonou, via Porto-Novo, en fin d’après-midi et prîmes aussitôt un taxi pour le Togo. Il s’agit de vieilles berlines régies également par le principe de la boîte à sardine : quatre passagers à l’arrière (au lieu de trois normalement) et deux à la « place du mort ». Ayant eu vent de la manière dont les choses se passaient, j’avais voulu acheter toutes les places, ce qui aurait coûté moins de 20 000f – mais la voiture se remplit avant même que je n’aie eu le temps d’ouvrir la bouche. Nous étions à l’arrière avec deux femmes, une jeune et une vieille, toutes deux extrêmement courtoises, ce qui effaça rapidement mon regret de n’avoir pas eu le temps d’acheter les places. (Nous découvrirons plus tard que la vieille parlait un peu le haoussa, et elle nous apprendra que nous avions été escroqués par le chauffeur – détail qui confirmera nos préjugés nigériens à l’encontre des « Béninois »).

De Porto-Novo à Lomé, le paysage urbain est presque ininterrompu. Il s’agit là manifestement d’une mégalopole en gestation – sur une distance de 188 km. Route en chantier côté Bénin, et nous roulâmes du coup plus lentement et plus péniblement. Mais cela permit aussi de mieux voir les environs, et je me promis in petto de faire un second voyage au cours duquel je prendrai le temps de visiter au moins Ouidah, l’emporium négrier du roi du Dahomey.

Poste-frontière Togo : j’achète une puce Moov auprès d’un long jeune Béninois à l’air sérieux, parlant un excellent français – apparemment un étudiant faisant là un « petit boulot », genre de chose inconcevable au Niger – et qui nous accompagne à pied de l’autre côté de la frontière. Il a, apparemment, un droit de passage tacitement reconnu, car il contourne la guérite des policiers, où nous entrons et sommes accueillis par ces mots zarma : zongou hinka (« mille francs »). Bien que je n’aie pas pris la peine de leur montrer ma carte, les policiers l’avaient aperçu parce que je la remettais dans mon portefeuille après l’avoir montrée à la police côté Bénin, et ils l’avaient reconnu – j’étais entré dans la guérite en déclarant que nous étions deux, d’où les mille francs (500f pour chacun).

Arrivée à Lomé environ à 21h heure de Cotonou/Niamey, mais 20h heure locale. Aux approches de la ville, j’avais appelé Kossi, un taximan dont on m’avait donné le contact, et qui nous attendait à la station taxi. Au cours de mon séjour à Lomé, je me rendrai compte qu’il s’agissait vraiment d’une station taxi, et non d’une gare routière. Plus précisément, il s’agit d’une simple tête de taxi, avec des véhicules desservant aussi bien les quartiers de Lomé que des villes littorales togolaises et béninoises – ainsi que celles du Ghana, je suppose. Mais la frontière ghanéenne, comme nous l’expliquera un commerçant ivoirien que nous rencontrerons par la suite, est plus difficile à franchir, en dépit du fait que Lomé est juxtaposé à la frontière ghanéenne, la ville frontière ghanéenne d’Aflao n’étant réellement qu’un quartier de Lomé sectionné de la ville par le « mur de Berlin » de la frontière entre les deux Etats. Cette frontière est rendue plus imperméable par la différence de background colonial. Avec l’UEMOA et son ancêtre (l’AOF), si le Ghana avait été un pays francophone, Aflao serait sans doute aujourd’hui une simple zone de transit et un lieu d’intégration inter-Etats. Notre ami ivoirien, qui fait souvent le trajet Abidjan-Lagos, a d’ailleurs remarqué que la frontière Bénin-Nigeria est encore plus dure à franchir. Les Etats se mettent là véritablement dans les pattes des peuples. Lors du sommet de la CEDEAO à Yamoussoukro, en mars dernier, les chefs d’Etat du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Nigeria et du Togo, ont signé un traité créant un corridor d’intégration économique dit « Corridor Abidjan-Lagos », qui doit notamment construire une autoroute de 1025 km reliant les principales capitales commerciales du Golfe de Guinée. Cet effort infrastructurel doit théoriquement s’accompagner d’un vaste effort d’harmonisation et de facilitation réglementaire portant sur les contrôles douaniers et policiers, notamment. Les Etats concernés ont collectivement promis de dégager une première tranche de 50 millions de dollars pour lancer le mouvement. L’initiative est, de mon point de vue, le projet le plus important décidé en Afrique de l’Ouest depuis les indépendances – la CEDEAO, qui en rend la conception possible, non comprise. Toute décision qui vise à stimuler, même d’un petit peu, le potentiel gigantesque du Golfe de Guinée, est un souffle d’espoir pour la sous-région, et en particulier pour les pays du Sahel central (Burkina, Mali, Niger) dont le sort est directement lié à l’évolution du Golfe de Guinée. Mais il y a bien loin de la coupe aux lèvres. Pour l’instant, les Etats et leurs élites freinent l’intégration, qui n’existe que par la volonté et les activités des peuples – situation pratiquement inverse de celle qu’on observe en Europe.

Kossi nous attendait à la tête de taxi, un homme grand, corpulent, bonhomme et taiseux que mon compagnon de route qualifie immédiatement de « samo samo » (zarma pour « benêt »). Virée dans une supérette puis un fast food libanais, sur ce que j’apprendrai plus tard à connaître sous le nom de « Boulevard ». J’avais passé une journée et une nuit à Lomé en 2009 ou 2010, et la ville m’avait alors paru plutôt décrépite, pire que Niamey en termes de nids de poule et ayant, à ma grande surprise, de nombreux trottoirs en terre battue et en sable (j’en étais surpris parce que j’associais le sable en particulier au paysage urbain sahélien, grandement régi par la proximité du désert). Je ne sais pas ce qui s’est passé en quatre-cinq ans, mais j’ai découvert une toute autre ville : nombreuses rues bitumées, grands axes spacieux (dont ledit Boulevard, et également une interminable avenue à deux voies sur le front de mer), éclairage public relativement abondant (et coupures de courant très rares, deux brèves fois lors de ma grande semaine de séjour), propreté générale de l’espace public.

Après nos emplettes, nous prenons le chemin de Kpogan, la zone périphérique où j’avais loué une maison à la semaine. A 10 000f la nuitée, le deal est incomparablement meilleur qu’un hôtel, d’autant plus que la maison en question s’avère être une jolie villa toute neuve (d’ailleurs encore en voie de construction dans certaines de ses parties) – mais je repère tout de suite un hic. Il faut dire que j’avais loué cette maison sur un site sur lequel j’avais loué une autre villa, à Bamako, en 2010, à un prix défiant toute concurrence. Mais au moment de partir, le régisseur m’avait amené une facture de 80 000f pour l’électricité. Comment avais-je pu consommer 80 000f d’électricité en une semaine, alors que j’étais d’ailleurs toujours par monts et par vaux ? Je ne pouvais cependant contester, puisqu’on me mit sous le nez les relevés du compteur à mon arrivée et à mon départ, et je n’avais pas le temps de m’attarder dans une querelle d’épiciers, mon vol retour étant programmé. Par ailleurs, les frais de mon voyage étaient pris en charge par un organisme et je leur avais de toute façon coûté beaucoup moins cher que si j’avais été dans un hôtel. Mais l’aventure m’avait mis la puce à l’oreille. Se peut-il que ces tarifs généreux soient compensés par un bidouillage des compteurs électriques ? De fait, dans cette maison de Kpogan, je me rendis tout de suite compte que le disque du compteur filait à une vitesse anormale. Je fis un test devant le régisseur : je fis éteindre tous les appareils dans la maison – puis les rallumai. La vitesse du disque ne varia pas, ou seulement de façon imperceptible. Le régisseur admit qu’il y avait un problème et promit de faire venir un électricien. Deux jours plus tard, ne voyant toujours pas venir l’électricien, je contactai le régisseur qui me dit que la décision avait été prise de s’en tenir à la caution (20 000f) que j’avais versée pour la consommation électrique. Si, à mon départ, il s’avérait que j’avais consommé moins, on me rendrait le reliquat – si, au contraire, on s’apercevait que j’avais consommé plus, on m’en tiendrait quitte, étant donné le caractère défectueux du compteur. C’était là clairement un marché de dupes, car si le compteur est défectueux, et étant donné que sa défectuosité se traduit par la vitesse supersonique de son mécanisme de relevé de consommation, comment pourrait-il jamais montrer la vérité (qui ne pouvait être qu’une consommation en deçà de ma caution) ? Néanmoins, j’acceptai cette « solution » pour ne plus avoir à y penser.

En dehors de ce détail agaçant, le séjour fut des plus plaisant, bien que j’étais plutôt en mode « exploratoire ». Lomé semble avoir les avantages que je lui prêtai : plus urbaine que les villes du Niger, mais sans être écrasante comme Lagos ou Accra. Le quartier Kpogan a un côté village tout à fait charmant. Ma routine était d’aller chaque matin, à 7h, acheter des espèces de beignet ressemblant à des croissants, mais remplaçant le goût beurré par un léger goût épicé. Puis on sortait vers dix heures pour attraper un taxi sur la grand’ route. Mon compagnon de voyage était islamiquement fasciné par les cochons et porcelets – tout noirs – qui couraient les rues du quartier, fouillant prestement le moindre tas d’immondice de leur groin, moi, plutôt par les chèvres robustes et basses sur patte qui n’existent pas au Niger. On commençait à reconnaître les gens qu’on saluait en passant. La mer n’était pas loin, on ne l’entendait pas ni ne la voyait, mais on sentait une fraîcheur marine dans l’air. J’y allai une fois, et la plage me parut belle, mais elle était déserte. Curieusement, les Loméens ne semblent pas être de grands fréquentateurs de plage. En ville, des plages spacieuses ont été aménagées, et on y trouve grand monde les week-ends. Elles sont désertes en semaine. Je n’y vis presque jamais d’Européens non plus, comme ce serait le cas à Dakar ou Banjul. L’ambiance de la plage le week-end est aussi assez intéressante, je crois qu’elle correspond à ce qu’à dû être la plage en Europe, à la Belle Epoque – c’est à la fois un endroit où l’on se baigne, et, surtout, où l’on se livre à des mondanités. Toute la ville semble s’y retrouver en fin de journée, mais endimanchée – même si l’endimanchement des jeunes est bien sûr dans le style Hip Hop. Je remarquai facilement les musulmans, à leur uniforme oriental – sans doute des gens d’origine nigérienne pour la plupart, mais qui, dans cette ville à dominante chrétienne, semblent tenir à être encore plus enveloppés dans les habits longs et les voiles noirs qu’au pays. On mange et boit dans des maquis de style guinguette, des kermesses sont organisées ici et là, et les opérateurs de téléphonie mobile organisent des concerts et des concours de danse. Je me retrouvai un moment donné à marcher sur la plage derrière un de ces concerts et m’aperçus vaguement qu’un jeune homme en tenue pseudo-militaire s’approchait de moi. Je lui jetai un regard et il battit en retraite. Quelques minutes plus tard, un autre personnage, un garçon bardé de muscles, me fit des signes depuis le haut du tertre où s’était attroupé le public, derrière un enclos. Je le rejoignis, et, en m’appelant « papa », il m’expliqua très poliment que je me trouvais sur une « plage privée ». C’est alors que je me rendis compte en effet que je m’étais aventuré seul dans un espace que la foule massée, à gauche et à droite, n’osait pas franchir. D’ailleurs le premier vigile – celui qui avait failli m’aborder – chassait à présent en hurlant un jeune garçon qui avait sans doute voulu m’imiter. Le musclor me proposa de sortir de la partie de la plage privatisée pour l’occasion en me mêlant à la foule des spectateurs – qui avaient chacun, appris-je par la suite, acheté une puce Moov Etisalat de 500f pour se retrouver dans l’enclos – mais je refusai en lui faisant remarquer que j’avais presque terminé ma traversée, et que je pouvais avancer au plus près de l’enclos pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il me suivit un moment avec un air déférent, puis me laissa partir avec un grand sourire. Tout ceci me parut une marque évidente de la gérontocratie africaine. Je me rappelle avoir été houspillé et bousculé dans des occasions similaires quand j’avais vingt ans. Mais en général, en Afrique, dès qu’on a l’air un peu mûr, on obtient dans la plupart des circonstances un traitement plus civilisé. Cela s’applique sans doute surtout aux Africains – un Européen ou un Asiatique mûrs sont vus d’abord comme Européen ou Asiatique – mais, à mon avis, pas plus aux hommes qu’aux femmes. En fait, les femmes bénéficient d’un traitement spécial. Un de mes cousins qui vit et travaille à Lomé – et qui, à 39 ans, semble en avoir dix ou quinze de moins – s’est juré de ne plus mettre le pied sur la plage depuis qu’il s’y est fait bousculé par des surveillants qui l’avaient pris à y pisser. Or il ne s’était permis de le faire que parce qu’il avait vu une femme en train de le faire à quelques pas de lui. Protestant, il la montra aux surveillants qui répliquèrent brusquement : « Et alors ! Ce n’est pas ton affaire. » Il dut payer une amende, tandis que la femme s’éloignait tranquillement.

Parlant de pisser : c’est sans doute à Lomé (et autres centres du Golfe de Guinée) que les hommes de milieu populaire, à Niamey, ont pris cette curieuse manie de pisser face à la rue, pénis exhibé. Jusque dans les années 1990, on pissait debout ou, la plupart du temps, accroupi (prescription islamique) dans un coin de mur, ou dans une encoignure, en tout cas le plus loin possible de possibles regards. Mais depuis quelques années – moins de dix, à vue de nez – j’ai remarqué cette nouvelle habitude de venir se poster face à la rue et y aller un bon coup comme si on était tout seul dans le vaste monde. Parfois le prétexte est un caniveau, mais en général, le principe semble être de pisser sur la voie publique. Et apparemment, c’est une habitude qui prend racine, car les petits garçons aussi s’y livrent – et je ne me prive pas de les tancer quand je les y prends, puisqu’avec eux du moins, je peux me le permettre. A Lomé, la pratique semble la norme, et je n’ai jamais vu autant de pénis de passage en une semaine. Vous verrez un type garer sa voiture, en sortir, saluer des gens, sortir son bidule, et pisser tout en faisant la causette. J’avoue que je cessai rapidement d’en être choqué, parce que cela paraissait si normal, mais lorsque j’en fis la remarque à un ami togolais en lui disant que ses compatriotes nous avaient « contaminés », il protesta en soutenant que c’était plutôt les Nigériens qui avaient contaminé les Togolais. J’eus tôt fait de le convaincre que j’avais raison – mais ceci nous met sur le chapitre des Nigériens à Lomé.

Je ne sais combien ils sont, mais j’ai assez rapidement décidé que je ne devais pas parler en zarma, dans la rue, comme si je me trouvais à Lilongwe ou Dniepropetrovsk – un de ces endroits où je serais à peu près certain que personne ne me comprendrait. Au moment où je fais réflexion, au marché, devant un homme, songeant « un vrai spécimen de Togolais ! », je l’entends tout d’un coup intarissablement apostropher quelqu’un en zarma. Comme à Cotonou, les Nigériens ont la réputation un peu inquiétante d’être trop riches et de contrôler trop de choses. On me dit que « l’homme le plus riche du Togo » (à part Faure ? fus-je tenté de noter) serait nigérien, ou d’origine nigérienne – mais on dit la même chose au Bénin, et cela ressemble donc à un mythe. Le fait est que Cotonou et Lomé (et un peu Téma) sont les ports du Niger, comme Abidjan est le port du Burkina. Du coup, il y a dans ces villes de fortes communautés nigériennes, mercantiles – donc brassant forcément de l’argent – et plus ou moins bien acceptées. Il s’agit indéniablement des communautés d’origine ouest-africaine les plus nombreuses dans chacune des deux villes, avec un établissement très ancien – et si les liens avec le pays finissent nécessairement par se distendre, ils ne se rompent que rarement, peut-être la proximité aidant. Je n’ai pas été dans leur quartier (Zongo), mais suivant ce que j’en ai entendu, c’est un conservatoire de culture nigérienne, y compris dans ses aspects les plus douteux. Par exemple, Zongo serait bien plus sale que le reste de Lomé – du genre de saleté qui règne à Niamey et qui provient du comportement « je jette tout et n’importe quoi là où je veux » des gens. A Kpogan, je vis tout de suite qu’il y avait généralement plus d’adultes que d’enfants dans la rue – ce qui est le contraire de Niamey. « Attends d’aller à Zongo ! », me dit quelqu’un lorsque je fis cette remarque. Le taux de croissance démographique du Togo est un raisonnable 2,5%, contre un hallucinant 3,7% au Niger. Encore une fois, le comportement des gens… En revanche, les Nigériens ont la réputation d’être honnêtes, ce qui leur facilite parfois la vie auprès de l’administration, comme me l’ont montré des anecdotes relatées par mon cousin – qui parle à présent français avec un accent togolais, mais qui a talismanisé, pour ce motif, sa carte d’identité nigérienne. J’ai remarqué le même préjugé favorable au Ghana, où ils parlent cependant plutôt de l’honnêteté des « Zabermas » (i.e., les Zarmas).

Assisté à une conférence donnée par un universitaire qui est aussi un ministre, Paul Aglo – sur invitation d’un autre ministre universitaire de mes connaissances, qui organisait d’ailleurs ladite conférence. La conférence avait pour but d’exposer la philosophie de l’éducation de Aglo – qui est d’avis que la renaissance du Togo passe par une refondation de l’éducation des Togolais de manière à créer un « Togolais nouveau ». Sa théorie de l’éducation est intéressante, mais il a tenu à la présenter non pas sur son propre mérite – qui est grand et qu’il aurait dû mieux exposer – mais en insistant sur l’idée qu’elle serait une rupture par rapport à l’éducation occidentale. Ce besoin de se définir par opposition à l’Occident est une perte de temps que les Africains (et peut-être également les Arabes) ne parviennent décidément pas à éviter. Il a aussi pour effet de créer un dilemme épistémologique : on ne peut imaginer que tout ce qui est « africain » est bon. Réformer implique donc de faire une critique de l’Afrique, également. Mais lorsqu’on commence par poser une opposition manichéenne entre la bonté de l’Afrique et la mauvaiseté de l’Occident, on a tous les problèmes du monde à critiquer l’Afrique de manière constructive. Pourquoi ne pas accepter une bonne fois pour toute que l’expérience coloniale fait à présent partie de l’Afrique, et que c’est tout le paquet Afrique-Colonisation qu’il faut réformer ? Poser cela dans la mesure où cela crée une perspective historique indispensable – et puis insister surtout sur la réforme, qui est la chose du monde où nous avons besoin le plus d’idées claires…

Il a aussi cependant dit quantité d’autres choses intéressantes ayant trait à l’histoire du Togo, démontrant, en passant, qu’aucune des ethnies togolaises n’est véritablement une ethnie (si l’on sait ce qu’est une ethnie). J’appris par exemple que les Minna seraient un groupe de Gans (ethnie du Ghana côtier) qui seraient venus vers Togoville où ils se métissèrent avec d’autres groupes et furent appelés « minna » parce que les Gans habitent la région où les Portugais ont construit le fort de El Mina. Je racontais cette histoire à mon ami togolais qui est minna et qui refusa absolument qu’on puisse dire que les Minna n’existent pas. Je demeurai d’ailleurs d’accord avec lui, dans la mesure où les ethnies et les nationalités existent dès lors qu’on croit qu’elles existent et qu’on se comporte comme si elles existaient. Elles n’existent pas hors de là, d’ailleurs, même si le comportement finit par se traduire dans une substance biologique, et créer un certain type physique et psychologique du fait des habitudes longues dans lesquelles il s’inscrit.

Ma visite exploratoire est, au final, concluante. Lomé serait une bonne base pour visiter la région, certainement entre Cotonou et Lomé, peut-être entre Cotonou et Accra, voire Abidjan. L’idée d’inclure le franchissement de la frontière nigériane m’inspire moins. Ceci serait aussi intéressant pour un travail sur l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest que je prépare pour fin 2015 : le Golfe de Guinée, c’est là que ça se passerait, ou nulle part ailleurs.

Au bout de ma semaine loméenne, pris un avion pour Abuja, via Lagos, ville d’Ebola. Dès l’aéroport de Lomé, il a fallu remplir un questionnaire médical, qu’on donne à des infirmiers, à l’aéroport international de Lagos – ces derniers prenant ensuite votre température à l’aide d’un petit pistolet d’allure futuriste. Pris ensuite un taxi pour l’aéroport local, déjeunai dans un KFC, me fis de nouveau prendre ma température, changeai des CFA, et allai en salle d’embarcation où j’achetai une puce Etisalat Nigeria. Je découvris aussi que le Wifi était gratuit sur cinq heures et super-rapide, et passai le temps très rapidement en attendant mon vol sur Abuja. Y arrivai en début de soirée, dînai fourbu dans le resto de l’hôtel, et au lit.

Je suis arrivé l’avant-veille de mon meeting et devait partir le surlendemain du meeting, à cause de la faible cadence des vols entre Abuja et les capitales francophones (rien à voir avec les liaisons entre Abuja et Accra, par exemple) – mais je ne m’en plaindrais certainement pas.

Meeting donc à huis-clos sur Boko Haram. Je devais expliquer pourquoi cela n’arrivait pas au Niger – après enquête à Diffa et Maradi en mai. Quantités d’intervention intéressantes, dans la mesure où elles donnent le vrai grain de la chose. Où on se rend compte que Boko Haram est devenu essentiellement une organisation criminelle mâtinée d’un aspect secte. C’est bien parti d’une radicalisation politique du mouvement Izala (qui exerce déjà une sorte de violence morale moins immédiatement perceptible sur les gens au Nord Nigeria et au Niger) avec à la clef les combines et manipulations de la vie politique volcanique du Nigeria et les brutalités prodigieuses des forces de sécurité du pays, mais après 2010, c’est franchement devenu plus une organisation criminelle qu’autre chose. On y trouve par exemple des aventuriers venus du Sud chrétien, et qui n’y sont que pour le pillage à grande échelle des populations du Bornou, qui renfloue ces temps-ci les coffres de la secte. Car, par ailleurs, il s’agit bien d’une secte. Un des intervenants a, par exemple, raconté cette historiette glaçante : un jeune homme est approché par des boko-haramites pour rejoindre l’organisation ; il refuse ; on lui demande pourquoi ; il explique – essentiellement pour se débarrasser d’eux – que son père n’accepterait pas. Sur quoi, les boko-haramites vont trouver le père, le tuent, et reviennent voir le jeune homme : « Voilà, celui qui refusait est mort. Te joindras-tu à nous à présent ? » Horrifié, le jeune homme fit semblant d’accepter, puis contacta la police, et, avec les policiers, rendit visite un à un à tous les hommes qui l’avaient contacté. La police nigériane étant ce qu’elle est, chacun d’entre eux fut abattu séance tenante.

Un des intervenants venait de, et retournait à Maiduguri, et il expliqua que les médias exagéraient, par sensationnalisme, les exploits de Boko Haram, parlant de « villes prises » par exemple pour des opérations de pillage, ou annonçant que Maiduguri était « encerclé » parce qu’on a aperçu un pick-up armé à quelque distance de la ville. Selon lui, on peut fort bien se rendre à Maiduguri par la route, ce qu’il faisait d’ailleurs, puisque l’aéroport était fermé.

L’inventeur de la formule « Sokoto Caliphate », Murray Last, était présent, et, après la rencontre, nous eûmes une longue conversation sur le parvis de l’hôtel. Il possède au plus haut point l’art de l’humour anglais que je pensais avoir disparu, mais il est septuagénaire avancé. Il se rend toujours souvent à Kano, où il a un immense réseau d’amis et connaissances, mais ne passe jamais deux nuits de suite dans la même maison. Sa famille s’inquiète de ces voyages, à juste titre, reconnut-il, « mais de toute façon, je suis vieux ». S’inquiète du référendum écossais, parce que si l’Ecosse s’en allait, « on se retrouvera avec un PDP Britain [PDP, la droite nigériane], sans possibilité d’alternance. Ça serait pas jouasse. » Je le mets sur le sujet de Sokoto, sur quoi je trouve qu’on fait tout un pataquès, alors que ce n’était ni un véritable « grand empire » (plutôt une fédération féodale), ni quelque chose de quoi être vraiment fier (le système de Sokoto a considérablement augmenté et endurci l’esclavagisme en pays haoussa). Me prenant au début pour ce qu’il qualifia plus tard avec un sourire d’excuse un « normal Sokoto Hausa », il ne vit pas tout de suite que j’avais adopté une posture critique, puis expliqua qu’il n’est pas facile d’attaquer quelque chose qu’on a défendu durant toute sa carrière, mais qu’effectivement, j’avais raison. Il mentionna le fait que Sokoto pratiquait non seulement l’empalement, mais était aussi l’un des derniers gouvernements à avoir pratiquer la crucifixion. « On met trois jours à en mourir ». Il a interviewé, dans les années 1950, un homme qui a entendu le dernier crucifié agoniser – il serait mort le vendredi 13 mars 1903. L’homme – qui était alors un enfant – n’a jamais pu oublier les gémissements du supplicié. Il est très probable que le crime commis par ce pauvre diable était une vétille. Au Nord Nigeria, cependant, on a, devant Sokoto, une attitude de célébration qui empêche tout esprit d’examen et toute distance critique vis-à-vis de son histoire – et cela date peut-être du tournant des années 1970, car par le passé, les intellectuels haoussa au moins rejetaient ce féodalisme adoubé par le colonisateur britannique et reposant sur l’idée subtilement insinuée que l’aristocratie peule descendant de la conquête, toute haoussaisée qu’elle était, restait supérieure aux « Habé », le nom péjoratif donné aux Haoussa par ceux qui avaient culbuté leurs princeries (un rapport style Mandchous-Chinois).

Il y a tout de même un certain mystère de cette conquête d’ailleurs : en dehors de Younfa du Gobir, les rois haoussa ne se sont pas battus : « they evacuated », ils ont quitté leurs capitales, ils sont partis en exil. Pour moi, le mystère s’éclaircit lorsqu’on considère la djihad comme aussi portant, à côté de la conquête islamo-peule, une révolution sociale. Les rois haoussa sont partis en exil un peu comme Louis XVI a voulu le faire avant d’être stoppé à Varennes, un peu comme Jacques II l’a fait en 1688 – se souvenant sans doute du sort de son père, qui avait trop tardé à le faire en 1649. Leurs régimes s’étaient effondrés et ils n’avaient plus le soutien de la population. Mais ce n’était pas pour autant que la population voulait, en lieu et place, un « califat ». Si l’on en juge par le mode de vie des Haoussa du Sahel (Niger), qui avaient échappé aussi bien à Sokoto qu’à la princerie (sarauta) traditionnelle, ce qui aurait été idéal pour eux, c’était sans doute d’établir une de ces petites communautés de style républicain que les anthropologues qualifient d’« acéphales » (« sans tête », i.e., « sans roi », et par extension, « sans Etat ») et qui étaient la norme de base en Afrique. Le fait est que les émirats de Sokoto furent des constructions encore plus despotiques que les vieux royaumes, puisque ces derniers respectaient au moins les coutumes et traditions, c’est-à-dire le condensé de l’expérience historique haoussa – tandis que Sokoto chercha à les détruire au nom d’un Islam « pur », i.e., oriental. De plus, les émirats étaient aussi évidemment des « sarauta » comme les vieux royaumes, mais avec un système féodal de tributs inexistant dans l’ancien temps, et qui fut le moteur principal de l’expansion de l’esclavagisme sous le « califat ». Bref, les Haoussa étaient tombés de Charybde à Scylla. Avec le reformatage islamiste des années 1970 à aujourd’hui, ils l’ont cependant oublié.

Bavardé aussi avec un universitaire nigérian qui me raconta comment, au début des années 1970, il avait décidé avec quelques copains de faire un tour de l’Afrique de l’Ouest, sac au dos. Ils n’avaient pas de passeport et c’était avant la création de la CEDEAO et l’instauration de la libre circulation. Mais par idéalisme panafricain, ils pensèrent qu’ils étaient chez eux en Afrique et que personne ne les empêcherait de passer. Et ils eurent raison. Il me raconta comment ils passèrent la nuit dans la brousse au Niger, non loin de la frontière de la Haute-Volta, inconscients des dangers (le parc W et ses lions en liberté n’était pas loin). Ils furent pris en auto-stop par un homme en Land Rover qui faisait le tour de trous perdus pour livrer des cassettes de film aux écoles de village (c’était l’époque où le Niger mettait en œuvre un programme éducatif basé sur la télévision au village) et qui les déposa au poste frontière voltaïque, où ils passèrent sans encombres. A l’entrée au Ghana, les policiers les embrassèrent lorsqu’ils expliquèrent ce qu’ils étaient en train de faire. Ils n’eurent un problème passager qu’au Bénin (évidemment ! allais-je dire), parce que les policiers se montrèrent soupçonneux devant leur sac au dos de style militaire.

Voilà bien pourquoi j’ai toujours été nostalgique de ces années 70 que j’étais trop jeune pour connaître réellement, mais dont j’ai respiré le parfum à son crépuscule, c’est-à-dire au moment où, près de s’éteindre, elles en ont dégagé le plus intense effluve.

Retour dans ma chambre, je trouve en PDF dans mon inbox, l’ebook du livre de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment, envoyé par une amie. Chic ! De quoi passer le temps ! Je finirais par déchanter le surlendemain, dans l’avion me ramenant vers Niamey [Voir postage précédent].

Le lendemain soir, dîner dans un restaurant indien, Waqiss, avec des amis. Bonne bouffe indienne (certainement mieux qu’au Namastae de Niamey) dans un décor luxueux qui évoque avec insistance l’Afrique (bois, animaux, village, femmes qui pilent bébé au dos). Clientèle expatriée, mais aussi beaucoup de Nigérians de ce que mes amis qualifient de « modern upper class », et que les chroniqueurs internationaux appellent, dans une perspective différente, la « classe moyenne naissante » du continent.

Retour sur Niamey le lendemain après-midi, par vol direct. Nous descendons sur la ville en glissant sur des nuages qui apporteront une grosse pluie au cœur de la nuit.

Les Etats dans les pattes des peuples...

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