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Les années 70 au pouvoir

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Je parle peu de politique nigérienne parce que, d’ordinaire, le sujet m’ennuie et me déroute. C’est un champ de guerres picrocholines reposant sur une culture qui s’avère toujours dix degrés plus fruste qu’on ne le craignait. Parfois, quelques idées y apparaissent, mais elles volent bas, puis rampent et finissent par être ensevelies dans une tourbe de bêtise et d’incompétence brouillonne. Du coup, les luttes de personnalité dominent le terrain, dans une ambiance d’agonisme digne de la Florence de Machiavel. Dans un contexte où les contraintes objectives d’une forte institutionnalisation de l’Etat et de la vie politique sont pratiquement absentes, les forces subjectives – cupidité grossière, peurs paranoïaques, sentiments à fleur de peau, machiavélisme de boutiquier – ont un consternant caractère d’ubiquité. Le président Issoufou n’arrête pas de proclamer sur les ondes qu’on tente de l’assassiner, et il doit véritablement le croire, étant donné qu’il ne paraît pas devoir faire un pas dans Niamey sans se faire escorter par une caserne. Depuis un an environ, j’ai des relations de salutation avec un jeune vendeur de viande grillée qui avait un joli petit appentis propret avec des bancs pour ses clients vers le Petit Marché. A un moment donné, son appentis et ses fourneaux disparurent et je ne le voyais plus. Puis il reparut avec ses fourneaux, mais pas d’appentis. Il doit griller sa viande au soleil et il a bien moins de clients, puisque ne viennent à présent que les gens qui achètent pour emporter. Je lui demandai un jour pourquoi il n’avait plus d’appentis. Il me répondit qu’on lui avait ordonné de le démanteler parce que, depuis que la voie menant du palais à l’aéroport a été fermée par un chantier au niveau du Pont Kennedy, le cortège présidentiel passe à un moment donné devant l’endroit où il avait son appentis, et cela avait été considéré comme un risque sécuritaire ! Je ne refuse pas au président Issoufou le droit d’organiser sa sécurité, même si c’est d’une façon qui jure avec ses convictions proclamées d’homme de gauche, mais j’ai du mal à concevoir quel type de renseignements ont pu l’amener à supposer, lui et son équipe, qu’un appentis de grilleur de viande peut représenter un tel danger qu’il faille s’en prendre au gagne-pain de quelqu’un dont l’existence est déjà si dure.

Il est impossible de discuter, au Niger, de problèmes politiques qui ne sont pas des problèmes de personnalité. Il n’y a pas de véritable discours local sur le développement, l’éducation, la construction de l’Etat, la structure de la démographie, la crise paysanne, même les questions de sécurité. Les Nigériens ne savent pas non plus parler de religion, perdant toute distance de réflexion et d’examen dès qu’il s’agit de l’Islam en particulier – sauf qu’il faut tout de même reconnaître qu’ils ne mêlent pas les chefs religieux à la gestion politique comme cela se voit au Sénégal ou au Etats-Unis par exemple. Ce matin, un ami qui était venu me voir dans un bureau où j’étais allé travailler – depuis que le réseau Internet a mystérieusement déserté mon quartier – parla à ce sujet de Julien Benda, de la « trahison des clercs ». Mais, lui fis-je remarquer, le problème n’est pas qu’il y a eu trahison des clercs, le problème c’est qu’il n’y a pas de clercs du tout.

Bref, la vie politique locale est dépourvue d’intérêt car manifestement non porteuse de mouvement historique. Mais elle reste quelque peu rocambolesque. Ainsi donc, depuis quelques jours, Niamey ne bruit que de la « fuite » du « deuxième personnage de l’Etat », Hama Amadou, président de l’Assemblée Nationale. Et, doit-on dire, coutumier du fait. En 2009 déjà, opposé au projet du président de l’époque – Tandja – qui voulait anticonstitutionnellement prendre racine à la présidence, Hama (comme on l’appelle ici) qui était passé de son poste de premier-ministre et président du parti au pouvoir à une cellule d’une prison dite « de haute sécurité », avait réussi à en sortir sous prétexte de maladie (et aussi, apparemment, grâce à de sourdes pressions militaires) avant de se faire évacuer pour raison sanitaire en France ou en Belgique, je ne sais plus. Une fois le pied posé sur le sol européen, il retrouva miraculeusement la santé et se mit en meublé à Bruxelles, d’où il se livra à des commentaires acides sur les faits et gestes de Tandja. Il avait un allié de lutte que ledit Tandja avait laissé en liberté – il était apparemment intouchable – et qui mourut subitement lors d’un meeting anti-tandjiste (évidemment, personne ne croit en une mort naturelle, mais plutôt à une attaque mystique). Sur quoi Hama, qui avait pourtant un mandat d’arrêt sur la tête, rentra au Niger pour les funérailles et, lors d’une scène surréaliste, se retrouva avec Tandja à prier sur la dépouille du défunt, dans son bled de Dosso. Cela fait, il rentra à Niamey et Tandja, qui avait observé une trêve funéraire, lança ses limiers à sa poursuite pour l’arrêter à l’aéroport, avant qu’il ne puisse rembarquer pour l’Europe. Mais pendant qu’une de ses voitures se faisaient arrêter à l’aéroport, Hama filait (certains disent à moto, j’ai du mal à y croire) sur la route de Ouaga (c’est un vieil ami de Compaoré).

Après la chute de Tandja, Hama s’est allié à Issoufou et les deux ont pris ensemble le pouvoir : Issoufou a reçu la présidence, et Hama l’Assemblée. Mais évidemment, pour les prochaines élections, Issoufou n’a véritablement plus en face de lui que Hama. Tandja est « out » (il se terre dans un palais au sortir de Niamey et dégoise des insanités sur des milliards cachés tout en cuvant son whisky, et des adorateurs continuent à remplir sa cour de leurs échines souples) et il n’y a que des poids plumes par ailleurs, la classe politique nigérienne ayant cessé de croître quelque part vers 1991. S’il parvient à éliminer Hama, Issoufou est sûr de rempiler. Après avoir essayé de le faire à travers les moyens institutionnels et la « transhumance politique » (l’achat de députés de Hama), il a finalement trouvé une arme secrète : la seconde épouse de Hama aurait « acheté » des bébés au Nigeria. Hama est, semble-t-il, stérile, ou l’est devenu (il a un grand fils). Lui, et d’autres personnalités, se seraient donc livrés à un « trafic humain » en se procurant, contre espèces sonnantes et trébuchantes, des « bébés ibos » (la manière dont les Nigériens parlent de « bébés ibos » fait quelque peu froid dans le dos : les détails de l’affaire ne sont toujours pas très clairs et rien ne dit que si bébés il y a, ils seraient ibos, mais les Ibos constituent une importante minorité visible dans les villes du Niger, où ils contrôlent en général le marché des pièces détachées auto, et il y a un fort relent de xénophobie dans la manière dont il est parfois question d’eux).

L’épouse de Hama et un ministre qui se serait livré au même « crime » sont actuellement en prison, et les « talking heads » se sont répandus sur la scène publique (journaux, télé, Internet) pour évoquer nos antiques traditions bafouées, les droits de l’homme violés, la justice universelle piétinée, le fait que la position d’un homme ne le met pas au dessus de la loi, et d’autres vérités légales et morales bien senties qu’on n’entend malheureusement jamais sur des questions plus ordinaires et donc réellement plus importantes. Voyant le piège se refermer sur lui, Hama a donc repris la route du Burkina, faisant naître toutes sortes de rumeurs, de blagues et d’imprécations. Mais il n’y demeura pas. Les limiers de salon assurèrent bientôt qu’il se trouvait désormais à Kinshasa. RFI, avec toutes ses vibratiles antennes (le « gold standard » en matière d’info en Afrique francophone) se demanda un moment où il pouvait bien se trouver. Je n’en sais rien à cette heure. Je suppose, entre Paris et Bruxelles, en attendant que la Cour Constitutionnelle, à Niamey, rende un arrêt qui permette au gouvernement de lancer un mandat d’arrêt international contre lui – ou pas.

Le comportement de Issoufou ressemble à celui de Tandja jadis. Je ne veux pas dire par là que Issoufou voudrait s’agripper au pouvoir à la manière déraisonnable de Tandja : je parle des « armes » qu’il utilise pour disqualifier ses opposants politiques. La corruption, le harcèlement judiciaire, la manipulation des institutions, la campagne de désinformation. Il me semble qu’à sa place, Hama aurait fait exactement de même. Il ne s’agit pas d’une question de personnalité. Tandja était certainement plus insensé que la moyenne des politiciens nigériens, mais Hama ne vaut pas mieux que Issoufou ni vice versa. C’est une question de culture politique.

Au Niger, on ne peut vaincre un adversaire politique sur le champ des idées. Le programme politique du PNDS tel que présenté lors des élections de 2011 n’était pas sans valeur. On voit que ceux qui l’ont écrit ont collecté des données, ont fait une analyse, et il y a, dedans, une réflexion plutôt originale par rapport à la doxa néolibérale dont on se contentait jusque là. Il y avait une promesse de se focaliser sur l’éducation et la santé ainsi que sur la lutte contre la corruption, et, avant d’une part les crises sécuritaires de Libye et du Mali et d’autre part la scission de la majorité, il semblait que cette promesse allait être prise au sérieux. Les crises sécuritaires ont déstabilisé le budget, et la lutte contre la corruption a vite fait long feu. A ce sujet, c’est peut-être là qu’on voit que l’on n’a pas forcement les dirigeants qu’on mérite, comme disent les cyniques. Le programme de lutte contre la corruption annoncé par le gouvernement a tout de suite suscité un immense espoir, et même après qu’il soit devenu un échec patenté, j’entends toujours les petites gens se référer à l’institution chargée de le mener à bien comme d’un recours désiré (mais illusoire) contre les turpitudes de fonctionnaires véreux. Je ne connais pas les détails de l’échec du programme, mais il semble qu’il a été victime du problème traditionnel dans nos pays, celui de la mauvaise monnaie qui chasse la bonne (i.e., on nomme des gens compétents et dévoués, mais aussi des opportunistes incompétents en plus grand nombre ; ces derniers répandent vitement leurs métastases, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la machine est grippée).

Mais c’est surtout la lutte politique qui a mis fin aux faibles intentions du PNDS de gouverner autrement (faibles parce qu’il s’agit tout de même d’un parti qui languissait dans l’opposition depuis 1993 et dont les barons veulent faire du « rattrapage » à grande échelle. Les mauvaises langues jasent sur comment tel ministre qui avait une ardoise dans un maquis en semi-dur déjeune à présent presque chaque jour en famille au buffet du Grand Hôtel). Pourquoi ? En grande partie parce que, dans le contexte nigérien, cette lutte ne peut avoir le caractère d’une conquête de l’opinion publique à travers un débat d’idées. Voyez par exemple ce qui se passe en France en ce moment. Il y a manifestement un clash de rivalités personnelles entre les ambitions d’hommes à égo surdimensionné, au sein du parti socialiste : Valls, Montebourg, et même, en une sorte de retrait institutionnel, Hollande. Cela a fini par mettre par terre le premier gouvernement Valls. L’affrontement, cependant, a pris le caractère d’une lutte d’idées – entre Valls qui en tient pour une politique austéritaire et libérale de style « supply-side  economics », et Montebourg qui défend un projet fondé sur la demande et la fin de l’austérité. Suivant l’humeur de l’opinion publique, les choses qui arrivent, la dextérité politique des acteurs, l’un ou l’autre de ces projets idéologiques poussera les ambitions de celui qui en est porteur. Le vote départagera les adversaires sur la base de leurs idées. Ce n’est pas ainsi que les politiciens agissent au Niger. Il serait intéressant de comprendre pourquoi, et je n’ai pas, à l’heure actuelle, de théorie à cet égard, en dehors de l’idée un peu banale (et développée plus loin) qu’il s’agit d’une affaire de générations.

Issoufou essaie bien de convaincre l’électeur nigérien qu’il « travaillera » mieux que Hama, mais tout comme Tandja, qui voulait « finir ses travaux », il ne compte pas sur sa force de persuasion pour se maintenir : il lui paraît plus sûr de faire en sorte que l’adversaire ne soit tout simplement plus là. C’est un réflexe très ancien. Déjà en 1957-58, lorsque le Niger a reçu l’autonomie interne dans le contexte de la loi-cadre, le parti Sawaba arrivé au pouvoir avait tout fait pour éliminer du champ politique son principal rival, le PPN-RDA, au point d’organiser plusieurs journées de violence urbaine à Niamey en avril 1958 – au terme desquelles les politiciens du PPN furent réduits à rester terrés chez eux tandis que les syndicalistes Sawaba pavanaient en armes au défilé du 1er mai. Une fois arrivé au pouvoir grâce à un coup de pouce appuyé des Français, le PPN se comporta exactement de la même façon, persécutant le Sawaba et forçant ses dirigeants à l’exil ou au silence à travers une combinaison de harcèlement judiciaire et d’agressions physiques. Le long intermède militaire de 1974-91 a mis en veilleuse cette culture politique surchauffée, mais le « retour » du système représentatif a vite fait de la remettre sur scène.

Il y a une théorie des « générations » qui nous apprend qu’après leur période formatrice – qui court en gros de la fin de l’adolescence (18 ans ?) au début de la trentaine – les êtres humains ne peuvent changer foncièrement, et l’ambiance dans laquelle ils ont incubé dans cette étape de leur vie les marque à jamais. Or, les pays ne sont pas gouvernés seulement par des classes sociales, mais aussi par des générations, et chaque génération à sa culture propre et son identité remarquable, pour ainsi dire. Nous acquérons tous notre vision générale du monde dans les années formatives, en gros entre 20 et 30 ans ; nous pouvons évoluer par la suite, mais de façon superficielle et largement adaptative. Il est rare, par exemple, qu’on puisse se faire de nouveaux amis passé l’âge de 40 ans : on peut toujours acquérir de nouvelles relations, mais la fraîcheur de personnalité qui permet de nouer des liens intimes et sentimentaux avec un autre individu a généralement disparu au moment où nous abordons notre quatrième décennie de vie (je ne prétends pas que cela soit impossible, car le mystère des affinités électives peut transcender cette sorte de « loi », et les amitiés d’âge mûr sont des phénomènes d’autant plus intéressants qu’ils sont exceptionnels). De la même façon, les impressions générales que nous recevons du monde environnant lorsque nous avons entre 20 et 30 ans nourrissent bien plus notre conception de la vie que celles que nous imbiberons par la suite. La plupart des hommes qui gouvernent aujourd’hui le Niger sont nés entre 1940 et 1960 et ont eu 20-30 ans entre 1960 et 1990 – c’est-à-dire entre 1960 et 1970 pour les plus anciens et entre 1980 et 1990 pour les plus jeunes. Par exemple, Issoufou est né en 1952 et Hama, en 1950. Ils ont tous deux connu leur période formative dans les années 1970 et, de façon plus relative, au cours des années 1980. Leurs parcours socio-professionnels sont remarquablement similaires. Tous deux étudiaient tout en travaillant pour l’Etat au cours des années 1970 : Hama avait intégré la fonction publique dès 1971 (administration des douanes) mais acquit de nouvelles qualifications en 1974-78 (ENA), puis dans un institut parisien au début des années 1980 ; Issoufou, pendant ce temps, poursuivait des études scientifiques au niveau universitaire – en dehors d’une année de service (pour fait de grève !) en tant que prof de math à Zinder en 1973-74 – et finit par intégrer les structures de la SOMAIR au début des années 1980. Bien entendu, dans l’intervalle, Hama était devenu ce qu’il est convenu d’appeler « un homme du sérail », proche du chef de l’Etat de l’époque, le général Kountché, dont il était devenu le dircab en 1985. Par contraste, durant cette période, Issoufou, qui avait d’ailleurs un passé de syndicaliste étudiant, s’était joint aux rangs du naissant mouvement démocratique qui réclamait – surtout après 1986 – une évolution vers le multipartisme. Quoi qu’il en soit, les deux hommes se sont formés dans le même monde, celui du Niger des années 1970-80, avec sa culture politique très particulière qui n’a malheureusement pas été étudiée par les spécialistes. On peut facilement imaginer – même sans disposer de l’analyse adéquate – que cette culture politique commune explique pour une bonne part leur comportement actuel, dans ce qu’il a de bon comme de mauvais. Et ce qu’il y a de certain, c’est que cette culture des années 70 ne visait certainement pas à former des citoyens et des dirigeants démocratiques. Bien que ces personnes puissent s’adapter aux règles du jeu démocratique, elles essaieront aussi d’adapter ces règles aux impératifs de leur propre « patrimoine » générationnel (que nous connaissons peu et mal).

Cela veut dire que, s’ils ne détruisent pas dans l’intervalle le jeu démocratique, comme Tandja a failli le faire, il faut sans doute attendre, pour que ces règles fonctionnent plus ou moins normalement, que la génération née dans les années 1990 et « formatée » dans les années 2010-2020, arrive aux affaires, vers les années 2050. Trop long ? Nos initiateurs français sont entrés dans cette carrière en 1789, mais ils ne l’ont vraiment stabilisée que vers 1880, et encore (souvenez-vous du boulangisme) ! Avec Napoléon III – celui qui a inspiré à Marx le fameux essai sur le 18 Brumaire de Louis Napoléon – ils ont même eu droit à un Tazartché en bonne et due forme. Et on se console mieux d’avancer lentement que de n’avancer pas du tout.

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