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Une visite littéraire

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Artamène ou le Grand Cyrus serait le livre le plus long jamais écrit. 13 000 pages et environ 2 100 000 mots. Il fut publié entre 1649 et 1653 sous le nom de Georges de Scudéry, un homme de lettre vaniteux et brouillon, mais a été en réalité écrit par la sœur de ce dernier, Madeleine. Carton fabuleux des années 1650, le livre n’a plus été publié depuis le XVIIème siècle. En partie, cela est dû à la mort complète du genre duquel il relève, le roman héroïque, mais l’interminable longueur de l’œuvre semble plus à blâmer (l’épopée aussi est morte, mais on continue à publier Homère). Je crois pourtant que ce n’est pas de la mauvaise littérature. Il y a des années de cela, j’ai voulu lire le Roland furieux de l’Arioste, écrit presque deux siècles plus tôt et relevant d’un genre voisin du roman héroïque, le poème héroïque (certains le qualifient de poème épique, ce qui signifie qu’ils ne connaissent pas le sens des mots). Il m’est tombé des mains. Peut-être devenait-il plus intéressant au bout de quelques pages, mais les premières ne semblaient pas avoir d’intérêt supérieur à la frustration d’adolescent boutonneux qu’éprouvait Roland de ne pas être le déflorateur de Angélique. Il est possible que dans la langue d’origine, avec le mètre poétique, cet aspect des choses soit voilé par des apprêts et des chantournures. Adapté en prose française, on ne voyait que cela. Dans le livre de Mlle de Scudéry également, les ennuyeux mamours apparaissent assez rapidement, quoique d’ordre moins sexuels et plus sentimentaux, mais la toute première scène est l’une des meilleures pièces de littérature que j’aie jamais lues.

L’embrasement de la Ville de Sinope était si grand que tout le ciel, toute la mer, toute la plaine, et le haut de toutes les montagnes les plus reculées, en recevaient une impression de lumière qui, malgré l’obscurité de la nuit, permettait de distinguer toutes choses. Jamais objet ne fut si terrible que celui-là : l’on voyait tout à la fois vingt galères qui brûlaient dans le port, et qui, au milieu de l’eau dont elles étaient si proches, ne laissaient pas de pousser des flammes ondoyantes jusques aux nues. Ces flammes étant agitées par un vent assez impétueux, se courbaient quelques fois vers la plus grande partie de la ville, qu’elles avaient déjà toute embrasée, et de laquelle elles n’avaient presque plus fait qu’un grand bûcher. L’on les voyait passer d’un lieu à l’autre en un moment, et par une funeste communication, il n’y avait quasi pas un endroit en toute cette déplorable ville qui n’éprouvât leur fureur. Tous les cordages et toutes les voiles des vaisseaux et des galères se détachant toutes embrasées, s’élevaient affreusement en l’air et retombaient en étincelles sur toutes les maisons voisines. Quelques unes de ces maisons étant déjà consumées, cédaient à la violence de cet impitoyable vainqueur et tombaient en un instant dans les rues et les places dont elles avaient été l’ornement. Cette effroyable multitude de flammes, qui s’élevaient de tant de divers endroits, et qui avaient plus ou moins de force selon la matière qui les entretenait, semblaient faire un combat entre elles, à cause du vent qui les agitait, et qui, quelques fois les confondant et les séparant, semblait faire voir en effet qu’elles se disputaient la gloire de détruire cette belle ville. Parmi ces flammes éclatantes, l’on voyait encore des tourbillons de fumée qui, par leur sombre couleur, ajoutaient quelque chose de plus terrible à un si épouvantable objet : et l’abondance des étincelles, dont nous avons déjà parlé, retombant à l’entour de cette ville comme une grêle enflammée, faisait sans doute que l’abord en était affreux. Au milieu de ce grand désordre, et tout au plus bas de la ville, il y avait un château bâti sur la cime d’un grand rocher qui s’avançait dans la mer, que ces flammes n’avaient encore pu dévorer et vers lequel, toutefois, elles semblaient s’élancer à chaque moment, parce que le vent les y poussait avec violence. Il paraissait que l’embrasement devait avoir commencé par le port, puisque toutes les maisons qui le bordaient étaient les plus allumées et les plus proches de leur entière ruine, si toutefois il était permis de mettre quelque différence en un lieu où l’on voyait éclater partout le feu et la flamme. Parmi ces feux et parmi ces flammes, l’on voyait pourtant encore quelques temples et quelques maisons qui faisaient un peu plus de résistance que les autres, et qui laissaient encore assez voir de la beauté de leur structure pour donner de la compassion de leur inévitable ruine. Enfin, ce terrible élément détruisait toutes choses, ou faisait voir ce qu’il n’avait pas encore détruit si proche de l’être qu’il était difficile de n’être pas saisi d’horreur et de pitié par une vue si extraordinaire et si funeste.

J’ai une théorie que je crois vraie, et bien prouvée ici, que la littérature est autant le produit de l’évolution de la langue – évolution temporelle, mais aussi sociale et géographique – que des auteurs, des genres, des courants. L’alexandrin faisait partie du génie de Racine, mais peut-être encore plus de la langue française de la fin du XVIIème siècle, dans ses hauts parages. C’est pour cela qu’il paraît si naturel dans Phèdre, et, avec une égale maîtrise du métier, si fabriqué dans Mérope. Quelqu’un qui aurait eu le génie de Racine serait peut-être un poète mineur au temps de Baudelaire. La description de l’incendie de Sinope est une ouverture magnifique pour un grand récit – du moins telle qu’elle est faite ici. C’est – comme le dit l’auteure à la fin de cet extraordinaire paragraphe – une vue. Mais non pas une vue figée, comme sur une toile – c’est une vue cinématographique. Mlle de Scudéry utilise une véloce caméra grand-angle, elle nous promène rapidement du port où sombrent les navires en feu à travers l’incendie dans toutes la villes, les détails les plus saisissants apparaissent rapidement – l’immense clarté, la grêle de feu, les cordages étincelants soulevés dans les airs, le bâtiment menacé sur un promontoire (on sent qu’il jouera un rôle dans le récit, à la manière dont la caméra s’arrête un instant sur lui pour bien le fixer dans la mémoire pour ainsi dire visuelle du lecteur), le contraste entre l’éclat des flammes et la noirceur de la fumée, et même ces édifices dont on attend avec « compassion » l’effondrement prochain – et attirent l’attention de toutes parts, même vers des indices alarmants mais un peu dérobés dans le lointain de l’image (« L’abondance des étincelles (…) retombant à l’entour de cette ville comme une grêle enflammée, faisait sans doute que l’abord en était affreux »). Evidemment, ce genre de vue « caméramique » n’est pas une invention de Mlle de Scudéry, et sera utilisé par d’autres auteurs à d’autres effets. Mais l’alacrité avec laquelle la chose est rapidement troussée ici doit, à mon avis, beaucoup aux usages auxquels se prêtait le français des années 1640-50, et aux usages auxquels il ne se prêtait pas, au reste. Il y a là, en effet, des choses qui peuvent paraître des déficiences. Le vocabulaire, notamment, est pauvre. Dans ce cours paragraphe, très peu de synonymes, beaucoup de répétitions. Embrasement revient deux fois, embrasées, deux fois, violence, deux fois (et la deuxième fois, il aurait pu être remplacé par l’adverbe « violemment », mais cette langue 1640-50 semble aussi répugner à l’usage des adverbes), maisons, quatre fois, flammes, sept fois, etc. Cela ne gêne pas, parce que dès l’abord, l’impression donnée est qu’il s’agit avant tout de faire voir, et donc de nommer précisément les choses à chaque fois par leur nom le plus commun, et la répétition apparaît non pas une gaucherie stylistique, mais une insistance, un système d’échos pour donner au verbe une sorte de protubérance auditive qui fait qu’on voit ce qu’on entend. Un système de synonymes et de tournures évitant la répétition peut aussi faire voir, mais la vision ferait partie d’un système de représentation qui inclut aussi l’impression, donc une certaine distance réflexive. A vrai dire d’ailleurs, ce texte – le texte de tout le roman – n’était sans doute pas fait pour être lu en silence dans un fauteuil, mais pour être lu à haute voix dans un groupe. Sa longueur, son succès, venaient de là, c’était un texte spectacle, consommé dans un « salon » (cet objet de la convivialité cultivée française inventé vers ce temps là et qui ne disparut qu’aux premières années du siècle dernier : Mlle de Scudéry avait un salon chez elle, les samedis, auquel on a presque accès aujourd’hui encore, grâce aux Chroniques du samedi de Pellisson, l’un des habitués du salon Scudéry).

Il y a, en ce moment, une série télévisée à saison annuelle qui passe sur la chaîne américaine HBO, « Game of Thrones », adaptée d’un roman de « heroic fantasy » de l’écrivain George RR Martin, A Song of Ice and Fire. Cette œuvre d’un genre mineur – proche du roman héroïque dans un sens – et qui menace d’être aussi longue que le roman torrentiel de Scudéry (mais je crois que A Song of Ice and Fire n’en est « qu’ » à un peu plus de 5000 pages – plus qu’A la recherche du temps perdu, tout de même) – nous rappelle un peu à quoi ressemblait le contexte de production du Grand Cyrus. Comme Scudéry, Martin sort son livre par bouts, et son écriture est passionnément débattue par une communauté de fans qui commentent chaque développement, louent, renâclent, spéculent, conjecturent, objectent, et cela, dans une sorte de dialogue en continu avec l’auteur – même si le « salon » de Martin, c’est Internet, où les règles de la communication sont bien moins policées. Martin a la soixantaine bien embranchée, et il est gros, toutes choses qui réduisent son espérance de vie : du coup, nombre de fans ne se privent pas de lui faire savoir qu’il devrait écrire plus rapidement afin de ne pas clamser avant la fin de son livre – à quoi Martin ne se prive pas de répondre « Fuck you ! », « Va te faire foutre ! » Soit dit en passant, Mlle de Scudéry semble avoir été plus productive et d’une plume plus ingambe. Et si elle n’avait pas de HBO pour filmer le produit de son imagination, la manière même dont elle écrit fait de son roman une sorte de film. Je crois que pour comprendre son succès monstre – ainsi que celui d’autres de ses productions, et des productions de ses collègues Saint-Sorlin, Gomberville et surtout La Calprenède – c’est la référence qu’il faut avoir.

Soit dit en passant, je viens de découvrir un site entièrement dédié au Grand Cyrus, et qui propose un mode de lecture par Internet qui, selon les auteurs du site, peut aider à remettre le livre au goût du jour. C’est ici. Ils ont conservé, notamment, l’orthographe et la ponctuation d’origine, ce qui me paraît être une mauvaise idée si l’on veut mettre les choses au goût du jour (après tout, ces aspects du texte ne lui sont pas essentiels – car il ne s’agit pas d’un poème, et s’il doit être lu à haute voix, il convient de l’adapter à l’élocution actuelle). Pour le reste, le site est bien fait et propose une solution intéressante au problème pratique de la lisibilité du roman. Mais dans le fond, le Grand Cyrus ne semble tout simplement pas être assez intéressant pour pouvoir captiver l’imagination à quatre siècles de distance sur tant et tant de pages – destin qui est sans doute celui, également, qui attend le livre de Martin.

Néanmoins, c’est une bonne leçon de littérature, et, pour ma part, je ne le visite (plutôt que de le lire) que pour cela.

artamene

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