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Aperçu du gouvernement privé

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Aux Etats-Unis, la Cour Suprême vient de rendre une décision permettant aux « closely-held corporations » (les entreprises à nombre d’actionnaires limité) ayant des propriétaires religieux de ne pas payer d’assurances pour contraception à leurs employés, parce que l’Etat doit reconnaître qu’elles ont des convictions religieuses. La décision fut serrée, à 5 contre 4. Elle renforce la tendance américaine à considérer les entreprises comme des personnes (pas qu’au sens juridique de « personnes morales ») ayant des droits et des prérogatives. L’implication de la décision de cette Cour Suprême conservatrice, c’est donc qu’une entreprise peut avoir des opinions religieuses, et que ces opinions religieuses sont plus importantes que le droit d’une employée à la contraception. Si, en tant qu’individu, je n’approuve pas un droit qui vous est garanti par la loi, je peux vous nier ce droit (ou plutôt, refuser de contribuer à sa mise en oeuvre), dans la mesure où il est subordonné à mon droit constitutionnellement garanti de pratiquer mes convictions religieuses.

Aux Etats-Unis, il y a toute ces personnes de droite libertaire (dont le Tea Party est une variante extrémiste et extravagante) qui soutiennent que moins il y a des lois et du gouvernement, plus on est libre. Pour eux, la liberté est un concept privé et négatif. Comme le gouvernement nous dit ce qu’il faut faire, moins on est gouverné, plus on est libre de faire ce qu’on veut. Evidemment, cela n’est pas faux – mais cela est insuffisant pour définir la liberté dans une société complexe et pleine de contradictions. Quoi qu’il en soit, quand j’entends de telles choses, je ne me prive pas de faire remarquer ceci : étant donné qu’aucun individu n’est en mesure de tout faire par lui-même et de posséder cette autonomie complète qu’implique l’idée de liberté négative, il est certain qu’une bonne part du pouvoir que l’on niera au gouvernement sera prise en charge par d’autres entités. Si l’on refuse au gouvernement le pouvoir de réguler l’accès à la santé, et comme nous ne pouvons pas nous-même prendre en charge tout le soin de notre santé, cet accès à la santé sera forcément régulé par quelque autre organisation – des entreprises privées, pharmaceutiques, hospitalières. Ces dernières aussi auraient leurs règles, mais entièrement commandées par l’impératif non seulement de la rentabilité, mais aussi du profit ; et sans qu’elles aient de compte à rendre aux consommateurs, qui n’auront de droits qu’autant que leur compte en banque sera bien garni. Evidemment, on peut, je suppose, avoir des préférences philosophiques sur la question de savoir si l’on doit être gouverné par un Etat ou par des entreprises privées, mais dans tous les cas, il est plus honnête de reconnaître qu’on est, de toute façon, gouverné. Dès lors, la question devient celle plus concrète (et donc intéressante) des mérites et démérites respectifs du gouvernement public et du gouvernement privé.

Dans le cas d’espèce, le gouvernement public, dans le contexte américain, n’aurait jamais excipé de convictions religieuses pour nier un bénéfice à une catégorie de citoyens ; le gouvernement privé le peut. Contrairement à ce qu’affirme la Cour Suprême américaine, une entreprise privée n’est pas une personne : c’est plutôt, si l’on y regarde de près, un équivalent capitaliste de la famille patriarcale, où les goûts et opinions du Paterfamilias s’imposent à tous les familiers – enfants, serviteurs et clients. Ce n’est pas le droit constitutionnel à la liberté personnelle d’opinion que la Cour Suprême américaine a protégé, mais l’inégalité des droits au sein d’une organisation autoritaire. Les opinions et désidérata des propriétaires ou actionnaires majoritaires l’emportent sur les droits et nécessités des autres personnes concernées par l’activité de l’entreprise. Telle est la réalité de vie courante masquée par la pompe de la rhétorique constitutionnelle – d’ailleurs controversée, puisque, ne l’oublions pas, il s’agit d’une décision à 5 contre 4.

 

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  1. Les grandes entreprises, si attachées à la défense du marché libre tant que ça favorise leur intérêt, ressemblent de l’intérieur à des états communistes : bureaucratie, planification venue d’en haut, libertés restreintes pour les employés…
    Les libertariens intelligents en sont conscients, je crois, mais je ne sais pas s’ils y ont trouvé une réponse satisfaisante.

    Réponse

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