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escale de hollande à niamey

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Hollande était de passage à Niamey ce matin, et l’accueil qui lui fut réservé avait quelques côtés étonnamment « coloniaux », et tendant à montrer que le colonialisme ne survit pas seulement du fait des attitudes des Français, mais aussi de celles des Africains. Il est facile de donner à la visite de Hollande une signification coloniale, mais cela – en cette occurrence en tout cas – me paraîtrait à la fois justifié et quelque peu tiré par les cheveux. L’armée française est de nouveau présente au Niger, après un hiatus qui remonte aux années 1970, mais sa présence n’a plus le sens éminemment « françafricain » qu’elle avait alors. Bien entendu, cette présence s’explique surtout du fait des liens « historiques » (i.e., coloniaux) entre le Niger et la France, et ne peut d’ailleurs que s’inscrire dans des réflexes datant de cette époque, tant il est vrai que, de toutes les organisations de l’Etat français, l’armée est sans doute celle qui a le moins rejeté les oripeaux de la vision coloniale des choses. Par ailleurs, l’armée nigérienne est mécontente de ce qu’elle considère comme une immixtion, une prise de contrôle et une forme d’espionnage des militaires français – elle a des relations certainement beaucoup moins miasmatiques avec les Américains, qui ont eux aussi, en ce moment, beaucoup de soldatesque au Niger (mais c’est plus discret). Néanmoins, il ne s’agit pas là, de la part des Français, d’une imposition colonialiste, mais bien d’une convergence entre leurs intérêts économiques et sécuritaires et l’intérêt du Niger pour la gestion d’un problème qui dépasse de loin ses moyens et ses capacités. Dans cette affaire, les intérêts des Français sont prioritaires – sans quoi, ils auraient laissé le Niger se démerder, comme ils laissent en ce moment le Mali se démerder avec « les groupes armés du Nord ». Mais les Nigériens ont tort de croire que, sans les Français et leur présence chez nous, du fait de l’uranium en particulier, les djihadistes nous auraient laissé tranquilles. La guerre du Mali a montré que les djihadistes avaient atteint un stade où l’implantation territoriale de force était devenue une option – comme on le voit aujourd’hui en Irak, et comme le laissent entendre certains aspects du discours politique de Boko Haram, au Nigeria. Une telle implantation territoriale – c’est-à-dire une telle conquête – vise les ventres mous, les lieux de faiblesse et de vulnérabilité, donc les pays pauvres et vastes du Sahel. Et le Mali était sensiblement plus vulnérable que le Niger – en partie d’ailleurs parce que, à cause de l’uranium, le Niger a toujours tenu à maintenir une politique sécuritaire dans le nord, tandis que le Mali avait accepté de démilitariser sa région nord lors d’accords passés avec les rebelles touaregs (comme par hasard à Alger) en 2006. (Le Mali a fait plus de concessions aux chefs de guerre touaregs, et à Kadhafi qui était leur patron, que le Niger, et il le paie cher aujourd’hui : mais cela est aussi dû, foncièrement, au fait que le Mali s’intéresse – s’intéressait ? – moins à son nord que le Niger, pour des raisons, notamment de structure géographique. Les couleuvres qu’il est forcé d’avaler aujourd’hui l’éveillent à cet état de faits).

Beaucoup de Nigériens sont, en tout cas, mal à l’aise devant ce qu’ils voient comme une sorte de renaissance de la politique sécuritaire coloniale. Pour la plupart d’entre eux, cependant, ce malaise est plus confus qu’informé – puisque les détails de cette politique sécuritaire coloniale ne sont connus que de quelques rares historiens. Si les Nigériens les connaissaient, ils seraient encore plus frappés de la correspondance entre leurs pénibles impressions et la réalité historique. L’armée coloniale, au Sahel, a toujours eu un fort tropisme anti-islamique. Plus précisément, elle a toujours fonctionné suivant l’idée qu’il existait un « Islam noir », globalement sans danger pour l’entreprise coloniale, car correspondant aux mœurs relax des Noirs, et un Islam arabe marqué au coin du fanatisme et contre lequel il fallait édifier un « cordon sanitaire », de peur qu’il n’infecte « les Noirs ». (Les Français ont créé, en 1911, la première « médersa franco-arabe » à Tombouctou pour y attirer les enfants des Maures, ces musulmans fanatiques, afin de les « déradicaliser ». A leur grand dégoût, ce furent les Songhay, non les Maures, qui envoyèrent leurs enfants à la médersa – ce dont ils n’auraient pas dû être surpris, puisque Tombouctou était et reste une ville songhay, mais ils ne voulaient pas le voir. Ils finirent par fermer l’école). Cette vision racialiste et de stratégie impériale domine encore l’armée française – résultat du fait que les Français, gens orgueilleux, répugnent à examiner leur passé colonial (et donc à en remettre en cause les traditions héritées) parce qu’ils s’imaginent que ce serait faire là acte de « repentance ». Dans cette optique, il est normal que la politique de défense de la France vise les djihadistes mais ne considère pas les « nationalistes » Touaregs comme un problème sécuritaire (au Mali en particulier). Pour les Nigériens, cette vision des choses est troublante, dans la mesure où la lutte contre le djihadisme risque d’envelopper l’Islam – considéré ici comme le ciment culturel national – dans le même sac noir du péril sécuritaire, tandis que la sympathie manifeste pour le nationalisme touareg risque de raviver le seul problème sécuritaire interne dont le pays ait réellement souffert.

En attendant, le président Issoufou semble avoir voulu réserver à Hollande l’accueil d’un gouverneur colonial plus que d’un chef d’Etat. A la veille de l’arrivée du président français, les gens du ROTAB – l’ONG qui lutte pour un contrôle plus nigérien de l’uranium –, qui s’ennuyaient sans doute depuis la signature du contrat Niger/Areva, se sont fendus de déclarations belliqueuses contre le « colonialisme » français et ont voulu se présenter au « défilé » d’accueil de Hollande vêtus de t-shirt jaunes dénonçant Areva. Personnellement, je crois que cela aurait été beaucoup de bruit pour rien et n’aurait pas, en vérité, tiré à conséquence. Les conseillers de Issoufou ont cru autrement et, dans la meilleure tradition des anciens despotismes du Niger – pratiques remontant à la période coloniale et au régime de Diori – ont convoqué les dirigeants du ROTAB au poste à 4h du matin pour interrogatoire. En ce mois de ramadan, je ne suis pas sûr que cette heure, choisie sans doute pour glacer de terreur, ait pu avoir l’effet escompté, car c’est l’heure à laquelle on prend le repas de jeûne. Les grosses pointures du ROTAB ont été relâchées au bout de quelques heures et se sont empressées de raconter leurs mésaventures sur Facebook, ne se privant pas de mentionner que le gouvernement détient encore une bonne partie du personnel de l’ONG, y compris le gardien de leur siège, individu qui n’a rien d’un activiste a priori. Cette sorte de harcèlement gauche et contre-productif ne signifie pas que les dirigeants actuels du Niger sont des despotes comme Kountché, Diori et les gouverneurs coloniaux, mais révèle que l’Etat du Niger – lui non plus – n’a pas remis en cause le bagage déplaisant qu’il traîne avec lui depuis ses origines coloniales. Les gouvernants locaux n’ont que ces armes frustes dans leur arsenal répressif, et leurs réactions, devant des défis d’ordre démocratique, restent encore celles du commandement plutôt que celles de la négociation : on sort d’abord le knout, on cause après. Cela n’est pas propre au gouvernement actuel : Tandja et le MNSD se comportèrent de la même façon, et quant à Baré Maïnassara, n’en parlons pas. En la matière, les Nigériens ignorent leur stupide histoire, et sont donc condamnés à la répéter.

Je me suis amusé à faire quelques courses vers le centre de la ville vers 10h, en dépit de la rumeur qui disait qu’à cause de Hollande et des craintes pour sa sécurité, la circulation était complètement bouclée. Tel n’était pas vraiment le cas. Il semble qu’au moins la police locale a appris à gérer ce genre de situation de façon professionnelle, en ouvrant et fermant des segments de circulation sans causer trop de frustrations. A vrai dire, peut-être parce que les gens ont décidé d’éviter le centre-ville, la circulation était même plus fluide que d’habitude. Le spectacle de la rue était cependant curieux. Issoufou a fait organiser une sorte de fête continue sur les trottoirs, mais en mettant à tous les points stratégiques des foules appartenant à son parti politique, le PNDS. A chaque carrefour, un petit orchestre moderne joue. C’est un changement par rapport à une époque où ce genre d’animation était fourni par des joueurs de tam-tam et autres instruments de percussion traditionnels (mais les petits orchestres consistent surtout en une batterie, donc le principe de la percussion demeure). J’ai quand même vu les couleurs du MNSD (parti d’opposition) quelque part. Certains murs de l’itinéraire suivi par le cortège présidentiel étaient tapissés d’images gigantesques de Hollande, mais surtout de Issoufou plastronnant en boubou brodé devant des « réalisations », cimenterie par-ci, chemin de fer par là. Bref, Hollande a servi de prétexte pour une exposition électoraliste assortie de flonflons. En même temps, je trouve intéressant qu’un tel déploiement de « je gouverne bien le pays » ne semble faire sens qu’à l’occasion de la visite d’un président français.

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