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des armoires bien faites

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La théorie selon laquelle la démocratie représentative serait favorable au développement (ou à quelque nom que l’on décide d’utiliser pour désigner le progrès vers la prospérité et une vie décente et civilisée) repose sur l’idée que la logique de représentation est aussi une logique de représentativité et de responsabilité. C’est-à-dire que les représentants représenteraient l’ensemble, ou en tout cas la majorité, des intérêts des citoyens, et auraient des comptes à rendre quant à leur gestion de ces intérêts. En représentant ces intérêts de manière responsable, les politiciens arriveraient, même sans le vouloir (suivant une logique proche de celle de la « main invisible ») au bien commun ou au bien public. Bien entendu, cette logique ne marcherait que dans des situations optimales, qui n’existent nulle part, mais qui seraient mieux réalisées dans certains pays – par exemple, la Suède – que dans d’autres. Mais le problème est-il simplement dû à un dysfonctionnement de la logique représentative ? Dans ce cas, bien entendu, il suffirait de « renforcer », « améliorer », « approfondir » la démocratie pour le résoudre, et c’est ce qu’affirme la diplomatie des « démocraties avancées » dans des pays comme le Niger.

Considérons un problème fondamental concret, celui de la formation et de l’emploi. Il est évident que si le Niger parvenait à faire correspondre de façon adéquate les structures de formation et les types d’emploi dont son économie a besoin en ce moment, il aurait résolu la moitié – et la bonne moitié – du problème de développement. Le problème ne paraît pas difficile à comprendre, encore moins à résoudre. L’économie du Niger est dominée par ce qu’on appelle le secteur primaire et le secteur tertiaire – plus clairement, l’agriculture et les services. Ce sont des symptômes d’une économie malade. L’agriculture ne domine pas parce qu’elle est dynamique et productive, mais parce que les gens ne savent pas quoi faire d’autre ; et de même, c’est parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre que la plupart des gens s’investissent dans les services, c’est-à-dire le commerce, la fourniture de biens ne requérant pas de travail de production (être domestique, gardien, cuisinier, coiffeur, cireur de chaussures, etc.), les métiers de col blanc (fonctionnaires, gens qui travaillent dans des banques, etc.) Les paysans nigériens naviguent sur la base de la sagesse du terroir et de connaissances empiriques, tandis que la plupart des actifs des villes n’ont aucune qualification précise, apprennent des métiers sur le tas, et se débrouillent pour s’organiser une carrière, le plus souvent dans l’informel. Il n’y a pratiquement pas de secteur secondaire, en particulier de secteur secondaire moderne (le secteur secondaire existant est presque entièrement artisanal). Or, d’un autre côté, si la majorité de la population du Niger est constituée d’improductifs (sur 17 millions de Nigériens, presque 8 millions on moins de 15 ans : même si le travail des enfants existe au Niger, il est marginal du point de vue de la productivité, car il relève plus de l’apprentissage que de l’exploitation – comme ce que subissent les enfants qui travaillent dans les cacaoyères de la Côte d’Ivoire, par exemple), la majorité des actifs sont jeunes (4 800 000 ont entre 15 et 34 ans), donc à la fois potentiellement très productifs et, étant donné les paramètres de l’économie du Niger, offrant une force de travail bon marché. Seulement, la majorité de ces actifs sont dans les campagnes ou en tout cas s’adonnent à des activités de type rural (au-delà de 80%, si l’on se rappelle que 90% des Nigériens vivraient de l’économie rurale ou semi-rurale). C’est-à-dire qu’ils se trouvent dans le secteur actuellement le moins dynamique, le moins porteur de l’économie du Niger. Par ailleurs, la majorité de ceux qui ne sont pas dans le secteur primaire sont dans le tertiaire urbain, et dans des activités non productives, du fait du manque général de qualifications. Un plan simple serait alors de convertir une fraction de cette immense force de travail bon marché à travers l’acquisition de compétences – même modestes – pour développer et moderniser le secteur secondaire. C’est le secteur secondaire qui peut faire des villes de vrais centres économiques. Actuellement, les villes nigériennes sont des espaces où une toute petite minorité de gens à très hauts revenus et une minorité de gens à revenus plus modérés consomment des produits majoritairement importés ainsi que les services à très bon marché de la majorité de la population urbaine. Seules les deux premières catégories bénéficient sans difficultés significatives des aménités liées à la vie urbaine (électricité, eau courante, Internet, automobile personnelle) ; les autres forment un « précariat » mouvant qui, comme le disait Rousseau des citadins de son temps, « s’oblige à tout attendre de ceux qui ne s’obligent à rien lui donner ». Développer un secteur secondaire reviendrait à créer une nouvelle classe de revenus modérés plus importante que celle qui existe actuellement. Prenons quelqu’un comme moi qui appartient à cette classe de revenus modérés (quoique, dans mon cas, ce soit de façon précaire, puisque je ne dispose pas de revenus réguliers). Ma maison reflète les privilèges de cette classe : électricité, eau courante sous plusieurs formes (lavabos, WC, etc.), vaisselle, mobilier, équipement électronique. La plupart des produits industriels sont importés (téléviseur, magnétoscope, climatiseurs, ampoules, robinets), ainsi que la vaisselle et les vêtements (sauf ceintures, portefeuille), mais pratiquement tout le mobilier est de fabrication locale (lits, armoires, tables, certains fauteuils, l’une des deux bibliothèques). Comme je l’ai dit lors d’une récente conférence devant de jeunes « intellectuels », « si vous voulez avoir des armoires bien faites, vous devez promouvoir la formation des jeunes du secteur secondaire ». Cela égaliserait davantage les conditions – tout en améliorant aussi la qualité de la vie. Des menuisiers bien formés vendraient leur travail plus cher que les « apprentis » qui grouillent en ce moment dans les rues à bois de Niamey, ou le devraient ; les produits seraient conformes à des normes de qualité, et coûteraient aussi plus cher (quoique avec plus de variété, donc la possibilité de produits bas de gamme à bon marché, et ils coûteraient dans tous les cas bien moins cher que les produits importés, tout en répondant plus directement aux goûts locaux) ; les menuisiers auraient des revenus plus élevés, et des gens comme moi verraient leur pouvoir d’achat baisser un tantinet, parce qu’une armoire bien faite coûterait peut-être 90 000f au lieu de 45 000 (l’une de mes armoires à 45 000 balles ne ferme pas à clef, tellement les serrures sont mal ajustées. Une armoire importée ne coûterait pas moins de 200 000f). Mais en termes de qualité de la vie – qui est, après tout, le but ultime – il y a plus de gagnants de part et d’autre que de perdants.

Il n’y a pas de raison pratique empêchant un tel développement et une telle modernisation du secteur secondaire (qui aurait aussi un effet drastique de « dynamiseur » sur les secteurs primaires et tertiaires). Mais il n’y a aussi aucune logique politique y menant, et la démocratie représentative n’y peut rien, du moins tant qu’on s’en tient à la seule logique de représentation. Je ne me réfère pas à l’idée selon laquelle seuls les intérêts des puissants sont représentés. A ce sujet, je me rappelle toujours du dépit de Calliclès d’Acharnes, l’avocat de la « raison du plus fort » dont les arguments imparables, pour une fois, n’ont pu être réellement défaits par l’exaspérant Socrate (c’est dans le Gorgias de Platon). Pour Calliclès, le pouvoir doit représenter les intérêts des forts et des puissants, et, pour cette raison, il se plaint qu’il représente en fait le plus souvent les intérêts des faibles et des petits qui, à travers leur nombre, finissent par imposer le règne contre-nature de « la raison du plus faible ». Dans ma thèse, j’ai aussi soutenu l’argument selon lequel pour acquérir le pouvoir sur le grand nombre, on est généralement obligé de se soumettre à l’opinion du grand nombre, qui doit d’abord se reconnaître en vous avant de vous suivre : ce n’est pas une loi d’airain, mais c’est une tendance lourde. Cela veut dire surtout que ce que les représentants représentent, ce n’est ni nécessairement les forts, ni non plus les faibles, mais la situation générale dans laquelle se trouvent et les faibles et les forts. Il ne s’agit pas là du mot de la fin de la vie politique dans son ensemble, mais c’est là, sans doute, le début et la fin du principe de représentation. L’implication, c’est que la représentation pousse plus à la stagnation qu’au changement. Si la situation que vous représentez est mauvaise, le fait que vous la représentiez ne va pas l’améliorer ipso facto. Bien sûr, l’idée de la démocratie représentative, c’est que la représentation vous donne normalement le pouvoir d’agir sur ce que vous représentez. Vous avez le pouvoir de prendre des décisions au nom de votre mandant. Mais c’est un pouvoir délégué – et généralement délégué non pas à travers des votes, mais à travers l’opinion publique. Par exemple, il peut y avoir un politicien nigérien quelque part qui nourrirait des sentiments plus ou moins féministes (oui, ce serait surprenant, mais j’ai vu des choses plus étranges se produire !) Tant qu’il n’y aurait pas, cependant, un fort courant d’opinion féministe qu’il pourrait représenter et qui le porterait comme une vaste houle jusqu’au pinacle sinon de la présidence, au moins d’une stable députation ou d’un solide ministère, il continuera à cultiver ces sentiments de façon vague et nostalgique, et ils auraient sur son action politique le même effet que son goût pour les pigeons aux tomates ou la couleur mauve. Il en est de même du secteur secondaire. Les Nigériens sont plus obsédés par l’introduction de la religion islamique dans le sérail étatique que par le secteur secondaire. Du coup, les politiciens, à tous les niveaux, ont déployé des trésors d’imagination et dépensé ou fait dépenser des sommes considérables pour équiper de mosquées les ministères, services et autres mairies, payer les frais d’eau et d’électricité des « grandes mosquées », et se soumettre à la pantomime religieuse à tout bout de champ – tout en faisant des contorsions pour continuer à affirmer « la laïcité de l’Etat ». Du coup, ils représentent bien la situation, qui comprend effectivement – et de façon apparemment contradictoire – une opinion revendiquant « l’islamisation » de la vie publique et une autre – parfois portée par les mêmes personnes – défendant « la laïcité de l’Etat ». Ce ne sont pas les politiciens qui ont été à l’origine de ces développements, mais des personnes qui n’avaient pas de responsabilités officielles mais jouissaient d’une influence sociale et culturelle croissante. Si, demain, un phénomène similaire venait à se produire – c’est-à-dire, si demain, les Nigériens venaient à s’engouer pour des armoires bien faites, un certain type de politicien apparaîtra sans aucun doute pour représenter cet engouement et chercher à lui donner force de loi. On prendra au sérieux la qualité des armoires, on se creusera la cervelle pour savoir comment investir pour former de bons menuisiers, et ensuite quelles lois prendre pour réguler leur carrière et assurer leur juste rémunération. Avant que cela ne se produise, de telles pensées resteront à l’état d’excentricité. Dès lors, la question réellement politique devient : comment de nouveaux courants d’opinion apparaissent-ils dans le public ? Est-il possible de les faire apparaître ? Comment ? Car ceux qui créent des opinions, même lorsqu’ils n’en retirent aucun pouvoir, sont en fait plus puissants que ceux qui représentent des opinions. Ils sont la cause, les autres sont la conséquence. Un pape a plus de pouvoir que Jésus n’en a jamais pu avoir, mais sans Jésus, il n’y aurait pas eu de pape. Je préfèrerais être l’humble artificier à l’origine d’une opinion qui amènerait les Nigériens à valoriser les choses nécessaires à leur bien-être réel, plutôt que le politicien qui capitaliserait sur cette valorisation pour acquérir le pouvoir politique.

Mais il y a mieux que cela : on pourrait aussi, sans nécessairement rejeter le principe de représentation, le modifier par des principes de participation capables de transformer le régime démocratique en quelque chose de plus dynamique et de plus vivant qu’il ne l’est actuellement. Mais cela, c’est un propos pour un autre billet.

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