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Des anges et des nuages

Publié le

Dans ses Méditations cartésiennes, Husserl revisite les Méditations métaphysiques de Descartes, mais pour n’y prendre au sérieux que les deux premières méditations, celles qui mettent au point l’argument du cogito – qui, selon Husserl, renouvelle radicalement la philosophie (en Occident). Le titre véritable des Méditations métaphysiques, qui parurent d’abord en latin en 1641 (et ne furent publiées en français que six ans plus tard), était Meditationes de Prima Philosophia in qua Dei existentia et animae immortalitas demonstrantur (« Méditations de philosophie première dans lesquelles sont démontrées l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme ») et devint plus tard – après réception des premières objections et critiques de la communauté intellectuelle – Meditationes de Prima Philosophia in qua Dei existentia et animae humanae a corpore distinctio demonstrantur (ce second titre insiste sur le fait que l’âme et le corps seraient deux entités séparées). Le titre montre que l’objectif de Descartes n’était pas de renouveler radicalement la philosophie, mais de renouveler radicalement certaines questions centrales de « philosophie première » (la métaphysique telle qu’enseignée dans « les Ecoles ») liées à l’influence de la pensée d’Aristote dans la culture chrétienne. Ce faisant, Descartes a bien – accidentellement ou incidemment – réalisé ce dont le crédite Husserl, mais son entreprise révèle surtout la place centrale qu’occupait l’idée de Dieu, à l’époque, pour la libido sciendi, au moins pour certains penseurs. (Comme j’ai essayé de le démontrer dans un chapitre de ma thèse, paradoxalement plus Descartes que Pascal : car alors que l’idée de Dieu sert de pivot à l’épistémologie de Descartes – et à sa suite, de Malebranche, de Spinoza, de Locke, de Berkeley, le glissement ne commençant qu’avec Hume pour s’achever avec Kant – Pascal le mystique, dès le départ, attaque Descartes pour ce qu’il considère comme une bévue épistémologique de première grandeur, la confusion entre la connaissance scientifique et la certitude théologique).

L’occasion de cette pensée fut une conversation apparemment fort triviale avec un jeune homme, à Niamey. Un « analphabète » comme on dit ici pour signifier les gens qui n’ont pas reçu d’instruction scolaire – encore que celui-ci soit plutôt un déscolarisé précoce, ayant quitté les bancs au CM2 je crois. Il y avait des nuages et on parlait des risques ou chance de pluie. Là, il eut un commentaire comme quoi les anges devaient mieux fouetter les nuages. Ne m’attendant pas à cette sortie, je le poussai là-dessus et me rendis compte qu’il pensait – qu’il était certain – que les nuages étaient un troupeau que des anges faisaient paître avec de grands fouets. C’est une imagination islamique, peut-être de lointaine origine arabe ou orientale. Mais pour lui, c’est une vérité. Lorsque je m’amusai à la contester, il fallut aussi contester l’idée des anges, et, en tirant sur cette corde, tout l’assemblage menant à l’idée de l’existence de Dieu se trouva menacé. Tout d’un coup, le jeune homme me regarda avec tristesse et émit le vœu que je retrouve un jour le droit chemin, car je m’étais « égaré ».

De mon côté, je le regardai aussi avec tristesse en songeant que la science météorologique n’aurait jamais pu naître dans une telle culture : car si tout se tient et si tout tient à l’existence de Dieu, comment oser penser au-delà ? C’est alors que je repensai à Descartes : le fait est que Descartes serait d’accord avec ce jeune homme que tout se tenait et tenait à l’existence de Dieu – mais cela ne l’a pas empêché de concevoir son « système du monde » qui n’avait rien à voir avec la manière dont le peuple chrétien s’imaginait le fonctionnement du monde. Evidemment – et c’est là l’autre attaque de Pascal contre Descartes – pour arriver à ce résultat, Descartes avait déthéologisé Dieu, il l’avait détaché de la culture religieuse pour le placer au cœur de la culture scientifique (Pascal : « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et non des philosophes et des géomètres… »).

L’autre pensée qui me vint fut : mais comment font donc les musulmans instruits ? Evidemment, quelqu’un qui a eu le bac et est parti étudier la météorologie à la fac ne peut croire que les nuages sont des troupeaux menés par des anges armés de fouet. Mais s’il reste croyant, quel genre de croyant serait-il par rapport à un croyant comme ce jeune homme ? Croirait-il ou ne croirait-il pas aux anges ? Il se peut, je suppose, qu’il continue à croire aux anges tout en acquérant la certitude que leurs fonctions n’avaient rien à voir avec les nuages. Son instruction aura alors modifié la géographie de ses croyances, mais elle ne les aura pas pour autant transformé en un pays qui me serait familier.

Autre chose : parce que je contestais les relations entre les nuages et les anges, le jeune homme faillit un moment me traiter de tchafari, d’infidèle (seule la politesse le retint). Les catégories de ma réflexion ne peuvent s’appliquer à son attitude : il n’y a pas, dans son esprit, de distinction entre la foi, le savoir et la moralité. La foi (en Dieu, aux anges, etc.) soutient le savoir (du monde, de la vie) et prescrit la conduite morale. Le tout en un. Quelqu’un qui n’aurait pas ce même complexe « foi-savoir-moralité » serait un « infidèle », c’est-à-dire l’équivalent islamique du « sous-homme ». Evidemment, ceci n’est pas une particularité de l’Islam : souvenez-vous de Galilée – et Descartes lui-même, après avoir vu ce qui était arrivé à l’Italien, avec lequel il était d’accord sur l’héliocentrisme, se retint de publier certains de ses écrits et remania profondément son Système du monde. La différence est historico-statistique. Comme la majorité des pays musulmans sont des pays du tiers-monde, souvent dominés par une économie politique rurale, la majorité des habitants de ces pays sont des ruraux non instruits – comme l’étaient la majorité des Européens de 1641. Cela forme un substrat massif de croyances religieuses populaires qui peuvent former la tablature et la légitimation d’autorités religieuses absolutistes, comme on le voit dans pratiquement tous les pays musulmans – même ceux qui sont opulents (car la richesse des Saoudiens, Qataris, etc., est une richesse de rentiers, non le produit d’un libre développement de l’intelligence du monde). L’islamisme est l’arbre qui cache cette forêt. Même dans les pays où les liens étroits entre autorité politique et culture soufie ont pu empêcher le développement de l’islamisme militant (Maroc par exemple), cette clôture de la pensée existe, même si avec des effets moins rigides.

C’est cet état de choses qui amène certains à dire que le monde musulman a besoin d’un siècle des Lumières. Peut-être. Mais le siècle des Lumières est un phénomène trop particulier à la culture et à l’histoire de l’Europe pour véritablement servir de modèle et de référence dans cette optique – surtout pour un monde culturel aussi riche et complet que l’Islam. Pourtant, il me semble qu’il a bien failli trouver une traduction dans les pays musulmans, et si l’on parvenait à comprendre pourquoi le transfert a fini par avorter, on saura peut-être quelle perspective adopter. Bien entendu, une raison – que je pense assez contingente cependant – de l’échec se trouve dans le fait que, quelques décennies après la « fin » du siècle des Lumières en Europe, les Européens avaient colonisé à peu près tous les pays musulmans. Mais ce qu’il faut voir, c’est que le résultat culturel central du siècle des Lumières, et plus largement de ce que j’appelle « la réforme de l’intellect » (et qu’on peut faire remonter aux œuvres de Descartes et de Bacon), c’est la création de toute une nouvelle palette de « sciences du monde et de la société », qui prennent leur forme à peu près définitive au début (ou au cours) du XIXème siècle : économie, sociologie, science politique, histoire (basée sur des méthodes scientifiques), linguistique, etc., en plus évidemment des sciences « dures ». Rien de tout cela n’existait en 1641 : tout cela existait mutatis mutandis en 1841 – en Europe, Amérique du Nord, etc. C’est véritablement là le résultat cultural le plus empirique, concret et mesurable de la réforme de l’intellect européen, qui s’accomplit durant ces deux siècles. Or, au début du XIXème siècle, les contacts culturels entre l’Europe et le monde musulman commencèrent à s’intensifier à partir de nouveaux rapports de domination qui donnaient l’avantage à l’Europe. C’est alors que, dans certaines régions islamiques (à ma connaissance surtout celles qui sont devenues de nos jours la Turquie, l’Egypte et la Tunisie), on s’attela à importer et à naturaliser les Lumières, ce qui prit la forme d’une tentative originale de créations de disciplines hybrides, par exemple d’une sociologie basée sur les traditions et les savoirs produits dans le monde islamique. Le problème épistémologique n’était pas celui affronté et résolu par les Européens (« comment réformer l’intellect ? ») : il était plus complexe. C’était « comment réformer l’intellect sans devenir un Européen ? » L’état actuel du monde musulman montre que ce problème n’a pas été résolu.

C’est ainsi que je vis dans un pays où mon sort est, au final, décidé par des gens qui pensent que les nuages sont un troupeau de bêtes mené par des anges.

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  1. Niger bora, djerma, songhoy (si tant est-il qu’il y a une différence), tu deviens comme Descartes en évitant d’aborder de front ton sujet avec la peur de finir sur un bûcher; surtout que Boko haram n’est pas loin.
    non! cela c’est juste pour titiller un cousin. mais en réalité, le problème posé est gravissime. quand les africains analphabètes, qui sont les plus nombreux, ne pensent la vie qu’en termes d’interdits divins, il y a vraiment de quoi s’inquiéter pour notre continent; la preuve: Boko Haram!
    Vis à vis de cette problématique, je me demande s’il y a un africain plus consterné et plus dépité que moi en ces temps.
    l’africain ne réfléchit pas! l’africain ne crée pas! l’africain ne fait que copier et consommer ce que les autres communautés ont produit! Dans ce cas, comment l’Afrique pourrait-il se développer?
    Faut-il donner raison à l’ex Président français Sarkozy quand il disait à Dakar que « l’homme africain n’est pas suffisamment entré dans l’histoire » ou faut-il accuser les arabes et les européens d’avoir entravé le l’évolution normale de l’Afrique par l’esclavage et la colonisation?
    Une chose est certaine, ce ne sont pas des africains islamisés et fanatisés, comme c’est la tendance en ce moment, qui développeront l’Afrique.
    Bon courage cousin (ay wo Gao boro no)

    Réponse
    • Pardon de la réaction tardive. J’étais embringué dans de limoneuses urgences!! Je suis certainement d’accord qu’en Afrique, on est dans un marasme intellectuel assez désespérant. Mais il serait intéressant d’en comprendre les mécanismes pour le combattre. La piste « les religions révélées sont le problème » me paraît convaincante. En tout cas, dans le cas européen, le christianisme a certainement été un boulet dans le processus de « réforme de l’entendement ». Il faudrait trouver le moyen de limiter l’influence de la religion à certains domaines (comme le voulait Pascal), mais cela revient à limiter le pouvoir de ceux qui usent de la religion pour donner libre cours à leur volonté de puissance, et donc ça ne pourra être qu’une lutte. Il faut bien l’accepter ainsi…

      Ay wo Soniay boro no. Mais c’est vrai que je taquine mes cousins zarma en leur disant qu’ils se sont volontairement inféodés à notre langue/culture. Au Niger, les Zarma-Songhay, ou Songhay-Zarma, c’est devenu tout un, un peu comme les Anglo-saxons (Angles et Saxons à l’origine).

      Réponse
  2. Par rapport à la problématique de la religion et de la vie politique et économique en Afrique, ci dessous un texte qui illustre parfaitement les craintes de l’auteur « Des anges et des nuages ».

    LE MALI FACE AU PERIL ISLAMISTE
    (Nous ne sommes pas sortis de l’auberge)

    Récemment, une levée de corps dans mon quartier m’a permis de constater que le péril islamiste demeure au Mali plus que jamais.
    A ce genre d’occasions, il est de coutume, en effet, que des « sachants » du Coran et des hadiths fassent des prêches à l’attention du public, hommes et femmes, parents, amis et connaissances du défunt, présents sur les lieux. Généralement, les imams laissent la parole à des jeunes marabouts pour faire cet office.
    Pour le cas que je veux évoquer, le prêcheur était vraiment jeune, entre 25 et 30 ans. Vêtu de son boubou blanc (appelée aussi chemise arabe), coiffé d’une calotte blanche et arborant une petite barbe, notre jeune marabout a commencé par son prêche par des choses communes : la profession de foi en l’unicité de Dieu et au fait que Mahomet est son prophète, le caractère implacable de la mort qui nous attend tous, la nécessité de faire du bien pour entrer au paradis, etc.
    Le prêche tourna ensuite sur un autre terrain : la politique et l’exercice du pouvoir et le fait que le Mali se trouve actuellement dans une situation de crise ; ce qui arrive au Mali est écrit dans le coran d’après le prêcheur. Et de continuer que tout ceci est la résultante de la façon dont le pouvoir est exercé depuis 1960, année de l’indépendance du pays et surtout à cause de l’incurie des hommes qui ont exercé ce pouvoir. En fait d’incurie, c’était une véritable litanie d’injures et de maux dont les islamistes accusent les hommes et les femmes qui ne sont pas comme eux : mécréants, ennemis de Dieu, adultères, fornicateurs, buveurs d’alcool et j’en passe.
    A regarder ce jeune homme qui n’était pas né en 1960 et qui profère des imprécations qui remontent à ce temps et qui englobent les temps actuels, j’ai compris une chose : le péril islamiste est toujours là, il est endogène et donc plus pernicieux et plus grave.
    A l’époque de l’occupation des régions Nord du Mali, suite au coup d’état militaire de mars 2012, plusieurs voix se sont élevées pour dire qu’il y a une collusion entre les djihadistes du Nord et des islamistes, les wahabites, à Bamako. Des contacts existaient même entre ceux-ci et Iyad AG GHALY, le chef d’Ansardine. Et le plan était qu’une fois tout le Mali annexé par les djihadistes, c’est un pouvoir islamiste qui allait être instauré et exercé par les islamistes du Nord et du Sud.
    Mais Dieu aime le Mali. Il y a eu la bataille de KONNA du jeudi 10 janvier 2013 où l’armée malienne a reculé et les djihadistes se proposaient de diriger la prière du lendemain vendredi à Mopti avant de continuer leur avancée sur le reste du pays.
    C’était sans compter avec la « baraka » du Président Dioncounda TRAORE qui était en même temps menacé de coup d’état par la junte de Kati menée par le capitaine de triste mémoire, Amadou Aya SANOGO. Le Président fit appel à l’aide de la France et le même jeudi, les bombardements des avions français ont commencé, stoppant net l’avancée des djihadistes. Fin du plan A.
    Le plan B des islamistes commence alors à se mettre en place : conquérir le pouvoir d’état de l’intérieur.
    Et le genre de prêche évoqué plus haut procède de ce plan. Il s’agit pour les imams wahabites et leurs talibés de conditionner les populations démunies et ignorantes en les abreuvant de fatwas. Et un jour, prochain ou lointain, de les lancer dans la rue pour conquérir le pouvoir.
    Mais, nous, les forces laïques et démocratiques, nous serons là pour défendre la république et ses valeurs : séparation du pouvoir politique et de la religion, défense des droits de l’homme (et de la femme), conquête du pouvoir politique par les urnes, la liberté d’expression, la liberté d’association

    Bamako, le 30 mars 2014

    Réponse

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