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Utilité de la démocratie

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William Easterly vient de sortir un ouvrage très hayékien sur le « développement », The Tyranny of Experts : Economists, Dictators, and the Forgotten Rights of the Poor. A une époque où, après le pessimisme extrême des années 80-90, les experts en la matière connaissent des transports d’optimisme et prédisent la fin de la misère et de la pauvreté à travers le monde entier d’ici vingt à trente tout au plus (sur la base de telles supputations, la Fondation Bill et Melinda Gates se croit fondée d’annoncer que « d’ici 2035, il n’y aura pratiquement plus de pays pauvre dans le monde »), Easterly – économiste distingué, polémiste brillant et souvent pertinent – est, au contraire, convaincu que le développement a échoué. Il n’est pas, cependant, intéressé à montrer en quoi le développement a échoué – mais pourquoi, selon lui, il a échoué et continuera à échouer tant qu’on n’aura pas changé d’attitude. En gros, le développement échoue parce qu’il est mis en œuvre à travers une alliance délétère entre autoritarisme et technocratie. Etant donné mes propres préjugés ou idées préconçues, je trouvai la proposition séduisante, mais découvris vite qu’elle ne dit pas du tout ce que j’avais cru qu’elle disait.

Les Américains sont souvent persuadés que l’idée de développement est apparue dans leur pays, très précisément en 1949, à la suite du discours du président Truman dit du « Point Four ». En janvier de cette année, Truman avait fait un discours de politique étrangère dont le quatrième point (d’où « Point Four ») portait sur « l’assistance technique ». Il ne s’agissait pas d’un programme d’aide économique style Plan Marshall, mais de l’idée que les Etats-Unis devaient partager leur savoir-faire technique avec les pays sous-développés – et ce n’était du reste absolument pas un hasard si un tel programme fut lancé alors que ce pays développait sa stratégie de guerre froide avec l’Union soviétique. Mais on sait que les puissances coloniales avaient déjà lancé des plans de développement économique et social dès 1945 pour la Grande-Bretagne, et l’année suivante pour la France. Plus généralement, selon Easterly, l’idée de développement doit moins aux calculs stratégiques des « cold warriors » américains qu’aux calculs politiques des puissances colonisatrices européennes, désireuses de « justifier » leur domination. Pourquoi Easterly remonte-t-il à cette période historique pour présenter une thèse portant sur des problèmes contemporains ? Essentiellement pour montrer que dès sa naissance, l’idée de développement était liée à une perception autoritaire de l’action politique. A la domination coloniale succéderont des dictatures locales qui se fonderont, à leur tour, sur leurs capacités de bons développeurs pour justifier les abus des droits humains dont elles se rendront coupables. Pour Easterly, cette mauvaise histoire continue de nos jours avec les louanges incessantes dont la Banque mondiale, les grands philanthropes internationaux (Gates, etc.) et les économistes inondent les despotes africains notamment (Rwanda, Ouganda, Ethiopie…), dont les pays connaissent une croissance économique continue grâce à une organisation plus efficiente du système économique qu’ailleurs. En dépit de ces succès – et de ceux de la Chine autoritaire par comparaison avec l’Inde démocratique – Easterly veut à toute force croire que les autocraties sont « à la longue » mauvaises pour le développement et qu’on devrait donc s’abstenir d’admirer leurs résultats. « Quelque bienveillant que nous paraisse un autocrate à un moment donné », affirme-t-il, « un pouvoir sans contrôle s’avérera toujours être l’ennemi du développement ». Il ne peut refuser à Lee Kuan Yew d’avoir présidé à une extraordinaire histoire de développement à Singapour, mais ne trouve à lui opposer que Robert Mugabe (dont l’échec est en bonne part dû à des opérations de sabotage économique menées par les puissances anglo-saxonnes – bien que l’adjectif « bienveillant » irait d’ailleurs bien mal au Zimbabwéen) et André Kolingba. Tout cela ne convaincra guère ceux, parmi les Africains, qui pensent que la démocratie est une distraction par rapport aux vrais problèmes du continent et même qu’il s’agit d’un régime politique tellement foireux que l’Occident ne cherche à nous l’imposer que pour mieux nous maintenir dans le désordre et la misère. D’autant que les idées de Easterly sur la démocratie n’ont guère de quoi soulever l’enthousiasme des masses. En la matière, il s’inspire révérencieusement de Hayek : aucun ordre ne doit être imposé par des planificateurs, la liberté de l’invention spontanée de solutions permettrait aux individus d’à la fois jouir de leurs droits et conduire leur société vers la prospérité. L’exemple clef donné par Easterly pour illustrer cette proposition est si peu convaincant qu’on a l’impression d’un naufrage argumentatif. Il nous renvoie à l’histoire d’une rue de SoHo, dans le Lower Manhattan, à New York, artère dont les habitants ont, à un moment donné, résisté aux plans de développeurs technocratiques et sont parvenus à « réinventer » eux-mêmes, librement, leur rue, et à la rendre telle qu’elle leur convient. C’est un acte de foi idéologique que de croire que cette rue – qui était un campement de clochards lors de la Dépression des années 1930 – est devenue ce qu’elle est à présent grâce aux résistances de ses habitants. Ceci renvoie à une autre opinion développée par le passé par Easterly, qu’il faut rejeter les « planificateurs » au profit des « chercheurs », et qu’alors que la « planification » est liée à l’autoritarisme, la « recherche » est liée à la liberté (cela a un bel effet rhétorique, mais à chaque fois que je vois ce genre de dualisme antinomique, ma première question est : les catégories antinomiques en question s’excluent-elles véritablement ? Est-il vraiment impossible – dans la réalité, non dans le monde des idées – de faire coexister « plan » et « recherche », « liberté » et « autorité » ?)

Mais les opinions de Easterly me paraissent moins importantes qu’une certaine approche de la démocratie qu’elles révèlent et qui me paraissent plus répandues, ces temps-ci, sous une forme moins obtusément idéologique : l’idée que la démocratie réside essentiellement dans la liberté individuelle et l’opposition collective à l’autorité. Je suis d’accord quant au fait que c’est là un aspect de la démocratie, et sans nul doute celui qui se prête le plus aisément à la glamorisation médiatique de nos jours (non pas en soi-même, mais à cause de ce qu’est la culture médiatique de nos jours) : un homme debout devant un char dans Tien-an-men, les Pussy Riot, le « printemps arabe ».

 

 

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Cette idée de la démocratie ne se pose cependant pas de questions sur la valeur de la liberté individuelle, notamment pour le développement économique : on suppose non seulement qu’elle est une fin en soi, mais aussi qu’elle est le ferment du changement dans une direction qui ne saurait être que positive. Je ne crois pas qu’on puisse profitablement résumer la démocratie  à ces éléments isolés ou négatifs que sont la liberté individuelle ou l’opposition à l’autorité. Son aspect le plus important, ce me semble, est qu’elle est un pouvoir. Le fait que démocratie et autocratie ont un même suffixe n’est pas dû au hasard : ce que les deux ont en commun, c’est d’être des pouvoirs, une forme d’autorité. Si des révolutionnaires se présentent comme luttant uniquement pour la liberté et contre le pouvoir, et affirment ne pas avoir de plan mais vouloir simplement créer les conditions d’un épanouissement spontané de toutes choses, ils pourraient peut-être se faire entendre dans un quartier chic de New York, certainement pas dans les favelas de Rio.

Je vais donner un exemple.

En 1951, la Bolivie était plongée dans une profonde crise politico-économique dont les origines remontent à la crise internationale du libéralisme ayant débuté en 1929 (la Bolivie étant à l’époque peut-être le plus libéral – en matière économique – des pays d’Amérique latine). Depuis une dizaine d’années, un mouvement gauchiste menée par des intellectuels de la classe moyenne, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR), était en progression constante sur le terrain politique, recevant notamment, au fil du temps, l’appui de mouvements prolétariens (mineurs et paysans). La caste au pouvoir essayait de l’exclure du jeu politique, mais cette année-là, son candidat à la présidentielle, Paz Estenssoro, tout exilé en Argentine qu’il était, avait remporté l’élection. Le pouvoir en place essaya d’utiliser l’armée pour empêcher le MNR de former un gouvernement. Ceci mena à des insurrections à travers tout le pays. Au fil du temps, ces insurrections devenaient plus importantes puisqu’elles incluaient des gens de toutes les classes sociales, et l’armée, qui devait les combattre, était de plus en plus démoralisée. Finalement, en avril 1952, les chefs du MNR jugèrent que la situation était mûre et lancèrent un mouvement de révolte dans La Paz. En même temps, des mineurs en armes montèrent vers la ville et en bloquèrent l’entrée aux renforts militaires envoyées pour aider à réprimer l’insurrection urbaine. Au bout de trois jours de combat, qui firent environ 600 morts, l’armée se rendit et Paz Estenssoro devint président.

Ce qui se produisit ensuite fut véritablement révolutionnaire. Trois trains de mesures furent mis en route : économiques, politiques, et sociales.

Au plan économique, les trois mines dominantes furent nationalisées et l’exportation et la commercialisation des minerais devint un monopole d’Etat sous contrôle de la Banco Minero de Bolivia ; une Corporación Minera de Bolivia (COMIBOL), entreprise semi-autonome dans laquelle les mineurs étaient représentés, fut mise en place pour gérer les mines de l’Etat ; les mines de taille moyenne avaient, en effet, été laissées à leurs propriétaires, et l’Etat promit des indemnités aux expropriés.

Au plan politique, le suffrage universel fut adopté. Jusque là, la Bolivie avait été un pays d’Apartheid, où seuls les descendants des Européens avaient le droit de vote et où les Indiens étaient soumis à diverses formes de travaux forcés. Ces exactions politiques furent abolies.

Au plan social, une réforme agraire d’envergure fut exécutée. Les exploitations les moins productives furent complètement redistribuées aux paysans et les exploitations de petite ou moyenne dimension ayant une forte productivité purent garder une partie de leurs terres, à condition d’y investir du capital en vue d’un accroissement de la production. Cette réforme mit au monde une classe de petits paysans propriétaires en Bolivie, alors qu’auparavant, de grands propriétaires bourgeois vivaient de terres immenses et mal exploitées grâce à l’existence de masses indigènes soumises par l’histoire coloniale.

 

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Le leader syndical et vice-président Juan Lechin, signant la loi de nationalisation des mines

Le nouveau système ainsi mis en place – affectueusement connu en Bolivie comme le Estado del 52, l’Etat de 52 – a eu notamment un impact décisif sur les indicateurs de ce qu’on appellerait aujourd’hui le développement humain de la Bolivie au cours des années 1950-70. Ces profondes transformations n’ont pas conduit à un miracle économique bolivien : elles ont permis au pays de changer d’histoire, ne serait-ce que partiellement. Jusqu’en 1952, la Bolivie conservait encore ses structures coloniales dans le seul pays d’Amérique du Sud où la population indigène était largement majoritaire. Après 1952, elle est devenue un autre pays. Elle ne s’est pas entièrement débarrassée de ses vieux démons, d’autant plus qu’au début des années 1960, la contre-révolution parvint à s’imposer au moins au niveau politique, avec l’aide des Etats-Unis. Et si Evo Morales, le premier président indien du pays, en est à son deuxième mandat après avoir fait adopter une constitution démocratique très avancée, le tropisme libéral qui était réapparu dans le pays avec le Décret Suprême 21060 du 29 août 1985 promulgué (ironie de l’histoire !) par un vieillissant Paz Estenssoro revenu au pouvoir après vingt ans de traversée du désert continue à peser sur son régime, dont la politique économique n’a que quelques cosmétiques apparences de gauchisme.

Si l’on examine les raisons du succès de la révolution de 1952, on ne peut que donner une place centrale à la démocratie dans son sens grec, originaire : le pouvoir du peuple. Le pouvoir dans ses deux composantes : la force et la volonté. La force de se saisir de l’autorité, la volonté de s’en servir pour réaliser des objectifs bien précis (il faut donc un plan).

Il faut peut-être dire ici que je connais si bien cette histoire bolivienne à cause d’un papier que j’ai écrit pour le Codesria. En gros, le Codesria m’avait demandé de montrer que le néolibéralisme et la démocratie sont antithétiques en utilisant un cas africain, un cas asiatique et un cas latino-américain (oui, cela paraît baroque, mais c’est du tiers-mondisme). Le point de départ de ma réflexion ressemble à celui d’Easterly : le néolibéralisme, avais-je posé, est de la technocratie planificatrice, étouffant les possibilités offertes par la démocratie de générer une prospérité égalitaire. Mais nos conceptions de la démocratie diffèrent et même, divergent. (La conception easterlienne de la démocratie est en fait en phase avec les prémisses anthropologiques du néolibéralisme – la liberté individuelle d’entreprendre est la finalité de la vie en société – et ce qu’il rejetterait, c’est la prétention des technocrates néolibéraux de protéger cette liberté, de mettre en place un cadre qui protégerait cette liberté). Dans le papier, j’avais tiré, de l’exemple de la révolution bolivienne, le schéma analytique suivant :

Convergence de volonté politique au sommet (MNR) et d’autonomie (agency) politique à la base (paysans, mineurs) autour d’un programme politique de réforme démocratique (nationalisations, suffrage universel, réforme agraire) et exécutant ce programme à travers des institutions transformatrices (COMIBOL, le ministère des Affaires paysannes, le Central Obrera Boliviana) qui sont des points de rencontre entre le pouvoir et le peuple. Volonté Politique des Dirigeants + Autonomie des Acteurs Populaires + Programme Politique Commun x Institutions Transformatrices=Réforme démocratique de l’Etat.

Ce schéma peut être appliqué à d’autres cas de révolutions, par exemple, celle du Burkina, en évaluant chaque élément pour expliquer pourquoi le résultat est soit une réussite, soit un échec, soit un demi-échec. Par exemple, au Burkina : quelle était la qualité de la VPD (si les Dirigeants incluaient non seulement Sankara, mais aussi Blaise Compaoré : et de quelle classe ou catégorie sociale provenaient-ils ?) ; quel était le degré véritable d’AAP ? A quel point y a-t-il eu convergence entre les VPD et l’AAP autour d’un programme commun ? Cela a-t-il mené à de véritables institutions transformatrices ? En quoi l’Etat/société burkinabé, après la fin (largement négative) de la révolution est-il différent de ce qu’il était auparavant ? On peut aussi appliquer ce schéma au printemps arabe (ou plus précisément, à la Tunisie et à l’Egypte, les deux seuls cas de printemps arabe où il semble y avoir eu une sorte de tremblement révolutionnaire). Dans le papier du Codesria, je l’ai appliqué à une comparaison entre le Niger et l’Inde – oui, je sais, cela paraît fort improbable – pays sans « révolutions » : mais l’objectif n’est pas d’étudier des révolutions, plutôt ce que j’ai appelé une « réforme démocratique de l’Etat », c’est-à-dire une réorganisation du pouvoir d’Etat de manière à refléter des priorités démocratiques, non seulement la liberté, mais aussi l’égalité et, oui, idée plus complexe mais tout aussi nécessaire, la fraternité (le Parlement britannique est la mère de tous les parlements dit-on, et la Révolution française est la mère de toutes les révolutions démocratiques).

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