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Mes premiers lepénistes

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Cherchant tout autre chose dans mes cartons, je tombe sur un cahier dans lequel je prenais des notes lors d’un séjour en Guyane française, il y a de cela quelques années. Je ne me rappelle même pas que j’avais tenu un tel cahier – sans doute la dernière fois où j’ai utilisé le bic et le papier (au lieu de l’ordinateur) pour noter des impressions, etc. Rien de bien intéressant. Je vois que j’y fais une ethnographie assez pressée de la société, ou plutôt des sociétés guyanaises – car c’est un petit pays bien plus divers que le Niger, puisqu’y coexistent des Indiens, des Africains de deux catégories très distinctes (Bushnengués et Créoles, les premiers m’ayant paru plus attirants et intéressants que les seconds), des Blancs (dits « métros ») et diverses diasporas (brésilienne, haïtienne, hmong, chinoise, guyanaise de Guyana, surinamienne) – le tout pour une si petite population et un territoire parfaitement inhospitalier. Mais je tombe sur ce fragment qui rapporte une visite que je fis, avec mon hôte, à un couple de pharmaciens français (« métros » dirait-on, je suppose, mais rien ne me parut plus français que ces deux-là, en un contraste incoercible avec la Guyane) tenant boutique dans une bourgade forestière du nom de M., lieu absolument sans caractère, campement plutôt qu’établissement, où le nom paraît indien, le gros de la population bushnengué, mais avec, me semblait-il, quelques garnitures de gens en provenance de Guyana, du Surinam, du Brésil. Dans cette moiteur et luxuriance presqu’équatoriale, habitée essentiellement d’un peuple noir aux mœurs paysannes et forestières, capable de fréquenter une pharmacie peut-être surtout grâce à la munificence sociale de la République française, ces personnages semblaient résolus à vivre exactement comme s’ils se trouvaient dans la France profonde, la Corrèze, le Loiret. Robe fleurie pour la dame, chemise claire et nœud papillon pour le monsieur, thé et petits fours, et malheureusement, près de l’endroit où j’étais assis, dans leur salon, un vieux chien qui pétait de la façon la plus nauséabonde. Je m’aperçus rapidement – tout ravi que j’étais de leur amabilité – qu’ils étaient des lepénistes. Je n’en n’avais encore jamais rencontré (sans doute pour n’avoir jamais vécu en France), et voici donc quelle fut ma réaction :

« Les pharmaciens de M., des lepénistes exilés dans un village africain. Gens ordinaires, d’ailleurs aimables, dont la seule mesquinerie malodorante dérive de leur dégoût et de leur crainte de l’environnement humain dans lequel ils ont été transplantés par la faillite, comme des sapins dans une savane tropicale – obligés, en quelque sorte, pour survivre et persévérer dans leur être, de se replier dans leur appartement, asile presque obsessif du confort petit-bourgeois français où Chopin lutte, en un combat désespérément inégal, contre les beuglements du ragamuffin, du dancehall et de la variété brésilienne et où le langage de M. Homais doit faire sourdine face au takitaki et au portubrésilien.

Admirent Reagan. Me demandent – moi, qui viens des Etats-Unis – ce que je pense de lui, dans l’attente évidente d’un dithyrambe de ma part. « C’était un bon président de droite », fis-je, vendant la mèche. Sur quoi ils se gaussent de Carter et de Clinton qu’ils confondent (« Carter et ses histoires de fesse » – ce qui me fit sursauter, sachant le côté dévot laïque de Carter) et déblatèrent sur les canailleries de Nixon. Je fis remarquer que Reagan aussi s’était rendu coupable de canailleries semblables, expliquant comment il vendait des armes aux Iraniens pour financer la guerre civile au Nicaragua. Le pharmacien trouva la chose plutôt sympathique, opinant : « Bah ! Qu’ils s’entretuent entre eux ! La fin justifie les moyens ! » Comment réagir à ceci ? Il ne pensait pas m’offenser, car il me rangeait dans la catégorie « Black », qui n’avait rien à voir, dans son esprit, avec la catégorie « Arabes » (dans laquelle tombaient pour lui les Iraniens). Il ne songeait pas qu’une telle attitude devant le monde, fondée sur un étroit égoïsme de race ou de culture, était en soi-même quelque chose de profondément déprimant, offensant et angoissant, en tout point semblable d’ailleurs à celle qui caractérise les supporters islamiques de Ben Laden, mais peut-être pire même, car moins consciente de ses objectifs et se prêtant plus, de cette façon, à la haine froide du fascisme qu’à l’hostilité tumultueuse du fanatisme.

Adorateurs de Nicolas Sarkozy qu’ils appellent « monsieur Sarkozy » [C’était avant qu’il ne devienne président], ayant, j’en mettrais ma main à couper, voté pour Le Pen en 2002. Ils se lamentent que ce dernier soit trop vieux à présent pour être président, et qu’on lui interdit de parler.

Que quelqu’un me traite de « sale nègre », cela m’arracherait plutôt un haussement d’épaules qu’autre chose, et un refus pur et simple de répondre au coup de pied de l’âne. Je sais bien qu’une telle injure est symptomatique de pathologies sociales qui se manifesteraient par des effets plus pernicieux, comme tous ces dénis de droit et autres embarras malsains auxquels sont assez souvent confrontés les Noirs un peu partout, y compris, par exemple, au Maghreb et dans le monde arabe. Mais l’injure elle-même est trop puérile pour mériter autre chose qu’une simple observation : « ridicule ». Mais devant cette question de détour de conversation – « C’est normal chez les Africains de ne pas être intelligents ? » – je suis glacé. Tout d’un coup, l’atmosphère me paraît aussi irrespirable, au moral, qu’elle l’était déjà, au physique, du fait des pets du chien. Me forçant à parler, je parvins à étouffer au point de naissance un mouvement de colère (aussi pour ne pas indisposer celui qui m’avait amené là). J’admire le fait qu’ils puissent me parler comme si, par le fait, je n’étais pas « africain ». A Dakar, un Français avait eu un jour, devant moi, un éclat de racisme avant de me dire qu’il ne m’enveloppait pas dans ses propos, car il voyait bien que j’étais différent des « autres », à force de fréquenter des Blancs !

Ce qui me fait toujours voir à quel point la fin de la colonisation fut une bonne chose. On trouve parfois des gens – en Afrique – qui, dans notre misère actuelle, supposent qu’elle eût peut-être dû continuer et qu’on s’en serait mieux porté. Peut-être, au plan matériel, oui, on peut l’imaginer. Mais on a oublié la brutalité morale qu’était la colonisation, et le fait que, si elle s’était prolongée, elle aurait insidieusement fait de nous des êtres malades dans la tête. Je crois d’ailleurs que si je n’étais pas plus que cela en colère contre ces personnes, c’est parce que je les voyais comme des étrangers, aux opinions peut-être malséantes, mais au final, assez indifférentes en ce qui concerne l’orbite de ma vie. Si j’avais été Français et Noir, je me serais sans nul doute insurgé. »

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