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Les bénéfices du doute

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La plupart des gens ne recherchent en général pas tant le savoir que la certitude. En d’autres termes, ce qu’ils craignent n’est pas tant l’égarement de l’ignorance que le froid glacial du doute. Etre certain qu’une chose est vraie ne veut pas dire que la chose est effectivement vraie : cela veut simplement dire qu’on n’a plus de doutes sur la chose en question. Le savoir n’annule pas le doute, il le déplace seulement un peu plus loin (il n’y a pas de savoir absolu, seulement des savoirs relatifs, mutables, parfois éphémères et transitoires – et c’est cela même qui rend la science possible et essentiellement différente de la religion) ; la certitude, en revanche, annule le doute. Or il n’est pas aisé de vivre dans le doute. Le monde du savoir est infini, mais son domaine d’action est limité, il porte sur certains objets, et chacun d’entre nous ne peut s’intéresser qu’à un nombre limité de ces objets. Il pourra s’agir pour unetelle de l’origine de l’univers, pour untel de la gastronomie indienne. On va chercher à s’éclairer sur la joaillerie vénitienne au XVIème siècle, la pêche à la baleine au Skagerrak ou les systèmes politiques non-démocratiques – et dans ce domaine limité, on se fait savant. On peut avoir des doutes théoriques ou épistémologiques, mais ces doutes mêmes sont définissables, et lorsqu’on ne les a pas vus soi-même, les échanges avec d’autres savants dans les mêmes matières finissent par les mettre à découvert. Bref, on se fait une opinion instruite. Mais lorsqu’il s’agit non pas d’un objet extérieur, mais de soi-même, de la construction de son attitude face au monde, à la vie, aux autres, le doute prend un autre caractère, et adopte une force plus oppressante. Sans certitudes, impossible de pouvoir se conduire. Comment être soi dans l’amitié et l’hostilité, devant la naissance ou la mort, face aux vicissitudes de l’existence, revers de fortune ou bonheur inattendu, maladie, désirs, angoisses – si l’on n’avance que dans le sable mobile du doute ? Mais comment aussi savoir, lorsqu’il n’y a pas véritablement d’objet de savoir ? Ici, on ne peut choisir son « domaine », les choses s’imposent ou s’évanouissent, l’existence vous envahit sans arrêts de joies et de peines, de problèmes petits et grands, d’énigmes exaspérantes ou amusantes, et il y faut plus – comme le dit Nietzsche – l’adresse et le tact du funambule que le discours de la méthode. Le doute est inhérent à la vie. Il y a un épisode de La Recherche (un passage de Un Amour de Swann, pour être plus précis) qui le montre de façon exquise, si l’on parvient à s’y laisser couler : mû par la jalousie, source morbide de libido sciendi s’il en est, Swann fait, pour ainsi dire, de l’existence quotidienne de sa maîtresse, un « objet de savoir », et cherche à éteindre son ignorance à cet égard à travers une enquête digne d’un historien (Proust évoque même l’esthéticien fouillant les archives de Florence). Mais une myriade de doutes provenant du tissu même de la vie se diffusent sans arrêt à travers ces recherches et le laissent toujours perclus d’incertitude et d’insatisfaction :

« Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne l’en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver partout où cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à Swann qu’elle venait d’avoir une déception en voyant que mon oncle était pareil à tous les hommes : il venait d’essayer de la prendre de force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra. Il regretta d’autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu’il avait espéré, s’il l’avait revu quelquefois et avait pu causer en toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits relatifs à la vie qu’Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon oncle Adolphe y passait l’hiver. Et Swann pensait que c’était même peut-être là qu’il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à quelqu’un devant lui, relativement à un homme qui aurait été l’amant d’Odette, avait bouleversé Swann. Mais les choses qu’il aurait, avant de les connaître, trouvé le plus affreux d’apprendre et le plus impossible de croire, une fois qu’il les savait, elles étaient incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il n’aurait plus pu comprendre qu’elles n’eussent pas été. Seulement chacune opérait sur l’idée qu’il se faisait de sa maîtresse une retouche ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette légèreté des mœurs d’Odette qu’il n’eût pas soupçonnée, était assez connue, et qu’à Bade et à Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une sorte de notoriété galante. Il chercha, pour les interroger, à se rapprocher de certains viveurs ; mais ceux-ci savaient qu’il connaissait Odette ; et puis il avait peur de les faire penser de nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui à qui jusque-là rien n’aurait pu paraître aussi fastidieux que tout ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant qu’Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de plaisir, sans qu’il dût jamais arriver à savoir si c’était seulement pour satisfaire à des besoins d’argent que grâce à lui elle n’avait plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers l’abîme sans fond où étaient allées s’engloutir ces années du début du Septennat pendant lesquelles on passait l’hiver sur la promenade des Anglais, l’été sous les tilleuls de Bade, et il leur trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur eût prêtée un poète ; et il eût mis à reconstituer les petits faits de la chronique de la Côte d’Azur d’alors, si elle avait pu l’aider à comprendre quelque chose du sourire ou des regards – pourtant si honnêtes et si simples – d’Odette, plus de passion que l’esthéticien qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle pour tâcher d’entrer plus avant dans l’âme de la Primavera, de la bella Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli. Souvent sans lui rien dire il la regardait, il songeait ; elle lui disait : « Comme tu as l’air triste ! » Il n’y avait pas bien longtemps encore, de l’idée qu’elle était une créature bonne, analogue aux meilleures qu’il eût connues, il avait passé à l’idée qu’elle était une femme entretenue ; inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l’Odette de Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce visage d’une expression parfois si douce, à cette nature si humaine. Il se disait : « Qu’est-ce que cela veut dire qu’à Nice tout le monde sache qui est Odette de Crécy ? Ces réputations-là, même vraies, sont faites avec les idées des autres » ; il pensait que cette légende – fût-elle authentique – était extérieure à Odette, n’était pas en elle comme une personnalité irréductible et malfaisante ; que la créature qui avait pu être amenée à mal faire, c’était une femme aux bons yeux, au coeur plein de pitié pour la souffrance, au corps docile qu’il avait tenu, qu’il avait serré dans ses bras et manié, une femme qu’il pourrait arriver un jour à posséder toute, s’il réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là, souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann ; elle écartait ses cheveux avec ses mains ; son front, sa figure paraissaient plus larges ; alors, tout d’un coup, quelque pensée simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes les créatures, quand dans un moment de repos ou de repliement elles sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de ses yeux comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage s’éclairait comme une campagne grise, couverte de nuages qui soudain s’écartent, pour sa transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en Odette à ce moment-là, l’avenir même qu’elle semblait rêveusement regarder, Swann aurait pu les partager avec elle ; aucune agitation mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu’ils devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard (comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des sacrifices que l’autre Odette n’eût pas obtenus. Mais que ces moments étaient rares, et que maintenant il la voyait peu ! Même pour leur rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu’à la dernière minute si elle pourrait le lui accorder car, comptant qu’elle le trouverait toujours libre, elle voulait d’abord être certaine que personne d’autre ne lui proposerait de venir. Elle alléguait qu’elle était obligée d’attendre une réponse de la plus haute importance pour elle, et même si, après qu’elle avait fait venir Swann, des amis demandaient à Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s’habillait à la hâte. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa toilette, chaque mouvement qu’elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait la quitter, où elle s’enfuirait d’un élan irrésistible ; et quand, enfin prête, plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus et éclairés par l’attention, elle remettait un peu de rouge à ses lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait son manteau de soirée bleu ciel avec des glands d’or, Swann avait l’air si triste qu’elle ne pouvait réprimer un geste d’impatience et disait : « Voilà comme tu me remercies de t’avoir gardé jusqu’à la dernière minute. Moi qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C’est bon à savoir pour une autre fois ! » Parfois, au risque de la fâcher, il se promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d’une alliance avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner. D’ailleurs quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était bien rare qu’il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui quelqu’un qui connaissait, fût-ce indirectement, l’homme avec qui elle était sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et tandis qu’il écrivait à un de ses amis pour lui demander de chercher à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le repos de cesser de se poser ces questions sans réponses et de transférer à un autre la fatigue d’interroger. Il est vrai que Swann n’était guère plus avancé quand il avait certains renseignements. Savoir ne permet pas toujours d’empêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne l’illusion d’une sorte de pouvoir sur elles. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus était avec Odette. Entre M. de Charlus et elle, Swann savait qu’il ne pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus sortait avec elle, c’était par amitié pour lui et qu’il ne ferait pas difficulté à lui raconter ce qu’elle avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu’il lui était impossible de le voir un certain soir, elle avait l’air de tenir tant à une sortie, que Swann attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre de l’accompagner. Le lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l’air de ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en donner de nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait bien vite qu’Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus innocents. « Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien…, ce n’est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée Grévin ? Vous étiez allés ailleurs d’abord. Non ? Oh ! que c’est drôle ! Vous ne savez pas comme vous m’amusez, mon petit Mémé. Mais quelle drôle d’idée elle a eue d’aller ensuite au Chat Noir, c’est bien une idée d’elle… Non ? c’est vous ? C’est curieux. Après tout ce n’est pas une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de monde ? Non ? elle n’a parlé à personne ? C’est extraordinaire. Alors vous êtes restés là comme cela tous les deux tous seuls ? Je vois d’ici cette scène. Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous aime bien. » Swann se sentait soulagé. Pour lui, à qui il était arrivé en causant avec des indifférents qu’il écoutait à peine, d’entendre quelquefois certaines phrases (celle-ci par exemple : « J’ai vu hier Mme de Crécy, elle était avec un monsieur que je ne connais pas »), phrases qui aussitôt dans le coeur de Swann passaient à l’état solide, s’y durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n’en bougeaient plus, qu’ils étaient doux au contraire ces mots : « Elle ne connaissait personne, elle n’a parlé à personne ! » comme ils circulaient aisément en lui, qu’ils étaient fluides, faciles, respirables ! Et pourtant au bout d’un instant il se disait qu’Odette devait le trouver bien ennuyeux pour que ce fussent là les plaisirs qu’elle préférait à sa compagnie. Et leur insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait pourtant de la peine comme une trahison. »

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Ce qui nous assure contre le doute même de la vie, ce n’est pas l’instruction, c’est l’éducation – même si plutôt à la manière d’un masque qui nous dérobe à nous-même. Dans ses attitudes à l’égard d’Odette, l’éducation de Swann, qui était celle d’un « monsieur », de ce que les Anglais appelaient « gentleman », était de plus de poids qu’une incohérente instruction (au sens presque d’enquête judiciaire) sur le caractère volage de « la Dame en rose ». Cette cohérence de conduite se remarque en de certaines traces : le désir de provoquer l’oncle Adolphe en duel, le fait de refuser ensuite de lui serrer la main, la triste patience à l’égard d’Odette, le fait de ne poser des questions à M. de Charlus que de façon indirecte et un rien coupable. Tout ceci marque Swann comme quelqu’un ayant l’identité culturelle d’un homme du monde, un représentant des vertus de la grande bourgeoisie parisienne de la Belle Epoque, sensible au point d’honneur hérité de l’imitation de l’aristocratie caractéristique de cette classe sociale, mais aussi sachant pratiquer le self-control en dépit de doutes torturants. Avec une identification socio-culturelle différente, par exemple celle d’un cheikh arabe de 1820, on peut facilement imaginer une autre forme de cohérence de conduite, et ce long morceau aurait pu aboutir non pas à une triste et paradoxale impression de trahison, mais à la mort violente de la traîtresse prétendue.

La conduite reflète donc des certitudes qui n’existent pas forcement dans l’esprit et dans le cœur, mais qui permettent d’adopter face à la vie une attitude générale simple et cohérente, sans quoi l’existence sociale s’avère impraticable. Et en fin de compte, cet effort de conformité participe à la construction de notre personnalité. Swann ne distingue pas les vertus dérivées de sa position sociale – et du type d’éducation qui va avec – de ses qualités personnelles, car ces vertus, de toute façon, ont pris la couleur de sa personnalité, et il ne les pratiquera pas exactement de la même façon qu’un autre grand bourgeois de la même génération que lui : ce qui explique, d’ailleurs, que la conformité n’aboutit pas à l’uniformité. La cohérence de conduite, chez les humains, n’est pas instinctuelle comme chez les fourmis ou les termites, où l’individu se résume à sa fonction sociale : elle est un effort, dans lequel se sent toujours le tremblement du doute.

Dans le contexte de la société nigérienne, j’occupe une position qui est assez équivalente à celle de Swann dans celle de la France de la Belle Epoque (mille fois inférieure au point de vue financier tout de même, Swann étant un rentier opulent et oisif). Cela veut dire que l’effort de cohérence, chez moi, aurait dû impliquer un mariage, si possible polygamique, un train de vie impliquant de nombreux dépendants en provenance de la parentèle proche à tout le moins, des clients et patrons sociaux, certaines vertus pratiques propres au « gentleman » musulman, des opinions morales conservatrices, une certaine compassion caritative doublée de dureté sociale, etc. Il s’agit là de traits assez spécifiques pour identifier quelqu’un comme « Nigérien bon teint » dans une certaine posture sociale. L’absence plus ou moins étendue de ces éléments jette le trouble dans l’esprit de l’observateur, et (de façon plus inconsciente sans doute) réveille des doutes quant à sa propre posture et à sa propre cohérence de conduite. Il arrive que certains « m’accusent », pour ainsi dire, d’être « Blanc », ce qui est une manière évidente de reconstituer l’impression d’ordre que mon hétérodoxie de conduite perturbe. Si je ne fais pas « vraiment » partie de la culture locale, le puzzle est résolu. Je ne m’encastre pas simplement parce que je n’ai, de toute façon, pas d’alvéole réservée. Mais cette accusation, qui ne marche pas très bien, est le signe d’une certaine déficience notionnelle de la culture actuelle des Nigériens. La société nigérienne, comme la plupart des sociétés africaines contemporaines, est dépourvue d’un concept opératoire utile à cet égard, celui de l’excentrique, c’est-à-dire du marginal heureux de l’être et de circonstances aisées ou relativement aisées (sans ce dernier élément, la marginalité de comportement paraît s’expliquer simplement par le dépit social, même si tel n’est pas nécessairement le cas). Dans tous les cas, une certaine forme d’excentricité – l’excentricité philosophique comme j’aime à l’appeler – est une attitude de recherche de la cohérence bien plus à travers un travail intérieur de découverte de soi qu’à travers un effort extérieur de conformité sociale. En 1914, Natsumé Sôseki a donné, dans une institution éducative nobiliaire, l’Ecole des Pairs de Tokyo, une conférence sur l’individualisme (« Mon individualisme »), qui expose certains caractères clefs, et aussi certaines difficultés, de cette posture. Sosêki définit son individualisme comme une forme d’autonomie qui se fonde aussi dans le respect de l’autonomie d’autrui (qu’elle produit de cette façon). Il décrit cet individualisme à la fois comme une découverte et comme un entraînement de soi. Il ne s’agit pas d’une donnée initiale du caractère, plutôt d’un motif, d’une sorte d’aspiration qui se débat d’abord dans un « brouillard », avant de tomber, à force de recherches confuses, de « crises », sur un « filon » (les termes « brouillard », « crise » et « filon » sont des traductions des mots japonais dont il a fait usage). C’est trouver la réponse à la fameuse question d’Ausone, quod vitae sectabor iter ? – quel chemin suivrais-je dans cette vie ?, l’accent portant autant sur « chemin » que sur « je ». (Incidemment, cette question est aussi à l’origine du Discours de la Méthode, qui n’est pas qu’un livre sur la garantie du savoir, comme il se présente). La réponse peut être modeste, et bien souvent, elle l’est, du reste : l’important, c’est qu’elle permet de « poser son bagage » (formule de Sôseki), d’atteindre à une certaine sérénité dans le développement de sa personnalité. Ceci peut sembler assez rebattu, si Sôseki n’insistait ensuite sur un autre élément important de l’individualisme (de l’autonomie de soi) tel qu’il le conçoit : la responsabilité.

L’individualisme ne devrait pas, à son avis, impliquer le refus de s’inscrire dans le monde des devoirs sociaux : plutôt, il doit nous permettre de considérer la position que nous occupons, particulièrement en terme de pouvoir et d’argent, dans l’univers social, afin de nous conduire non pas tant de manière conforme, que de manière personnellement éthique. Je crois que c’est cela qui est difficile à expliquer et à faire accepter. Le conformisme n’est pas sans valeur. C’est un peu ce qui fait la beauté des attitudes sociales, ou plus précisément, ce qui fait que la société nous apparaît sous l’aspect agréable d’un ballet bien réglé. Les formules sont bien apprises, les réactions sont bien convenues, les attitudes obéissent à une coutume établie, et créent une charpente d’ordre qui nous dispense de chercher, individuellement, à vouloir faire autre chose que ce qui est requis de nous pour la bonne marche du ballet. Je disais à mon ancien étudiant J., lors de mon récent séjour aux Etats-Unis, que si j’aime bien être au Niger, il y a des choses pour lesquels je ne m’aime pas moi-même au Niger – l’obligation, notamment, d’adopter l’attitude du « patron », du « maïguida » comme on dit ici, alors que je me sens si peu à l’aise dans cette attitude et lui trouve des fondements si peu légitimes (mais il y a facilement pire : imaginez être un Allemand en 1940 dans une bourgade dont le quart de la population aurait été juif). L’ordre convenu me paraît être une simple mise en forme d’un chaos moral qui n’en est pas résorbé pour autant, et qui ne le sera jamais parce que si peu d’entre nous acceptent de voir la différence entre ce qui est conforme et ce qui est moral (et les deux coïncidant si rarement, et généralement par accident). Mais il n’est pas facile d’être moral sans les autres, puisqu’on n’est moral que pour eux.

Evidemment, le conformiste pense être plus moral que l’individualiste, et l’est peut-être si l’individualiste est irresponsable. Les règles de conformité ne sont pas des règles morales, mais peuvent produire, parfois, des effets moraux qui en feraient un ersatz tolérable. Mais seule la conscience de soi en tant qu’individu ayant ses doutes et ses travers, mais aussi son petit cheminement vers une forme spécifique de respect de soi et des autres, peut nous permettre d’acquérir une véritable aptitude à la moralité.

 

 

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