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Peripheria Felix?

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Retour au Niger. Aux USA, j’ai pondu et présenté un papier sur les questions de sécurité au Sahel vues sous l’angle de l’économie politique (papier qui est la première mouture d’un article scientifique en préparation). Je n’entre pas dans les détails du papier, mais j’y expliquais, entre autres choses, pourquoi je vois mal Boko Haram devenir un véritable problème pour le Niger. C’est l’inquiétude de certains milieux (gouvernementaux, élite intellectuelle), l’espoir de certains personnages (des gens à tendance islamiste surtout originaires – mais pas exclusivement – de l’axe MZD, Maradi-Zinder-Diffa) et le batelage de la presse internationale en mal de sensationnel sahélien. Depuis que les jeux semblent s’être calmés au Mali, on redécouvre en effet le « feu » nigérian, qui brûlait pourtant depuis 2009. La stratégie actuelle du gouvernement nigérian est le « containment », il s’agit d’empêcher à tout prix Boko Haram de prendre un pied plus ferme dans les Etats adjacents à celui du Borno, et de le confiner dans cet Etat, qui est son épicentre. Le containment impliquant une répression violente et des exactions de grande ampleur de part et d’autres, la région nigérienne voisine de Diffa en fait les frais avec des flots de réfugiés dont certains censément porteurs du virus boko-haramite. Comme c’est exactement de cette façon que les observateurs pressés considèrent l’affaire, on s’attend à ce que Boko Haram se propage au Niger comme le choléra ou la peste bubonique, par contamination, et on s’étonne que cette contamination n’aboutisse toujours pas aux mêmes scènes d’horreur qu’au Nigeria. Récemment, un journaliste français travaillant pour la BBC a cru réaliser un scoop en rassemblant quelques voyous de Diffa qui lui ont annoncé qu’ils étaient prêts, contre espèces sonnantes et trébuchantes, à poser des bombes pour Boko Haram. Tout en précisant qu’ils se fichaient éperdument des thèses (d’ailleurs de plus en plus nébuleuses) du mouvement. Il me semble que le journaliste a montré, en fin de compte, qu’il n’y a pas de « contamination » boko-haramite à Diffa – mais beaucoup de privation économique, en revanche. Le fait est que comme rien ne se passe (en dehors de quelques tentatives d’attaque suivies d’arrestation régulièrement annoncées par les forces nigériennes du secteur de Diffa), on essaie de dire que quelque chose va se passer, tout en tâchant d’ « expliquer » pourquoi rien ne se passe.

Pour l’instant, l’explication la plus populaire de « pourquoi rien ne se passe » auprès des médias (et de certains chercheurs de style « humanitaire ») semble être que les forces de sécurité côté Niger sont moins « brutales » que celles côté Nigeria. Je ne connais pas tous les détails des opérations insurrectionnelles de Boko Haram et ne doute pas que les forces de sécurité du Nigeria agissent avec brutalité. Mais la première chose à reconnaître, c’est que la situation côté Nigeria est celle d’une guerre civile d’ampleur moyenne – sans aucun doute de plus grande magnitude que ce que nous avons connu avec la rébellion touarègue. Il existe en ce moment un curieux courant d’opinion dans la presse occidentale qui s’est persuadé qu’une guerre doit se faire sans massacres ni horreurs. C’est un courant un rien partisan peut-être, car il ne s’exprime à pleine voix que contre ceux qui sont vus d’un mauvais œil par « les puissances ». Ainsi, l’armée syrienne plus que les « rebelles ». Le massacre d’Aguelhok – 85 militaires et gendarmes maliens, sans armes, égorgés de sang froid par les gens du MNLA – s’il avait été commis par l’armée malienne, aurait pris rang aux côtés de Guernica in saecula saeculorum. En l’état actuel des choses, si l’on recherche ses échos dans la presse internationale, il aurait pu aussi bien ne pas avoir eu lieu. Dans tous les cas, il faut bien reconnaître qu’une guerre n’est pas un échange de civilités et de billets doux. Les horreurs dont elle est tissue doivent être déplorées et dépeintes avec tristesse et le vœu qu’une solution rapide puisse être trouvée. Mais s’indigner et s’outrager de ce qu’elles se produisent n’est pas mieux que d’être choqué qu’un cyclone ait détruit un village de bord de mer.

L’implication des partisans de la guerre orthonormée par les droits de l’homme qui critiquent les forces nigérianes, c’est que c’est en se comportant avec plus de décence que le Niger évite la propagation du virus BH. Et l’idée sous-jacente, c’est que les gens de BH seraient en somme des personnes raisonnables, mus par une juste colère s’exprimant peut-être de façon un peu trop chaude, mais qu’on aurait pu calmer en les traitant avec mesure et bienveillance. Je suppose que, pour tout conflit, il faut qu’il y ait une sorte d’école de Chamberlain si l’on peut dire, mais j’ai des doutes profonds quant à la notion que la violence de BH soit fonction uniquement ou même principalement de celle des forces de sécurité du Nigeria. En dehors des fantasmes qui habitent ses thuriféraires, il est plus juste de considérer qu’elle est surtout fonction de certaines conditions objectives propres au Nigeria, et qui expliquent d’ailleurs son caractère cyclique. Au début des années 1980, le pays a connu une combustion très similaire, celle d’un mouvement islamique violent de nature théologico-politique connu sous les noms divers de « Kalo Kato » et « Maitatsiné ». Cela a duré en gros de 1980 à 1985, avec une situation insurrectionnelle dans tout le nord du pays et des milliers de morts à la clef. A l’époque, les bombes et autres armes lourdes n’étaient pas à la mode, mais le phénomène était de tout point semblable pour ce qui est du reste. Tout comme BH, « Maitatsiné » draina des agités du bulbe de tous les environs, y compris en particulier du Niger, du Tchad et du Nord Cameroun – en fait, le fondateur de « Maitatsiné » était originaire du Cameroun (tout comme certains rumeurs assignent à celui de BH des origines nigériennes – mais à tort : ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il avait de la famille côté Niger). Et mon hypothèse, c’est que si rien ne se passe au Niger, au Tchad, au Cameroun, c’est précisément parce que tout se passe au Nigeria. Le Nigeria forme avec ces pays voisins une région commune du point de vue de la culture islamique : plus précisément, le nord du Nigeria, le centre et l’est du Niger, l’ouest du Tchad et le nord du Cameroun – avec des prolongations jusqu’en Centrafrique et au Ghana, pays dans lesquels l’influence de cette région commune est portée par l’usage de la langue haoussa. Le nord Nigeria est le centre de la région, et c’est au centre que se produisent les conflagrations. Le Nigeria est, par exemple, très urbanisé – pratiquement 50% de la population, contre environ 17% seulement pour le Niger. S’il est moins pauvre (46% de la population contre plus de 59% au Niger), il est bien plus inégalitaire (le Niger est dans la même zone que des pays modérément inégalitaires comme la France et le Canada, le Nigeria est situé deux zones plus haut). L’urbanisation surtout est importante. Non seulement la ville est le lieu par excellence de l’inégalité, de la corruption et de la violence sous ses ordres sociologiques (violence morale, politique, économique), mais c’est aussi l’endroit où peuvent se développer les infrastructures de production et de diffusion des messages radicaux – notamment les pamphlets et brochures, les cassettes, les CD et DVD, les lieux de rencontre (mosquées et markaz), etc. Les communautés radicales islamiques aiment parfois jouer aux ermites. Il leur arrive d’organiser des sortes de retraites rurales loin des villes, peut-être jouant sur un tropisme bédouin transmis à la culture islamique par ses origines arabes. Mais c’est du romantisme. Ces ermitages sont en réalité liés aux villes dont ils ne s’éloignent que pour mieux tâcher de les contrôler, à travers une distance prestigieuse et politique. Les villes sont l’axe crucial de leur projet de révolution, les lieux où tout doit se consommer. Dans les campagnes, on ne peut faire que des jacqueries, c’est en ville qu’on fait des révolutions. Dans un pays comme le Niger, où 90% de la force de travail est agricole et où même les villes les plus importantes sont encore semi-rurales, ces fermentations sociologiques ne vont guère loin. Le Niger a bien sa bonne part de révolutionnaires djihadistes désireux de tout faire sauter : mais ils ne peuvent se donner carrière qu’au Nigeria, où les conditions objectives se prêtent mieux à de telles obsessions.

Un islamologue nigérien me disait : « Le Nigeria exporte toujours chez nous son radicalisme doctrinaire, mais jamais son radicalisme violent ». Il ne songeait pas que l’inverse est peut-être vrai – ce qui, du reste, donne lieu à la paranoïa des Nigérians, selon qui les boko-haramites seraient en majorité des Nigériens. Cela n’est pas tout à fait vrai, mais cela part d’une certaine vérité. Et il se peut donc que les violences du Nigeria soient, d’une certaine façon quelque peu paradoxale, le signe non pas de risques plus élevés pour le Niger, mais d’un danger plus ou moins évacué. Il y a parfois des avantages à se trouver en périphérie.  

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