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En attendant Piketty

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Je ne sais s’il en est ainsi en France – je le découvrirai bientôt, je suppose, une fois à Niamey, où les échos du monde nous parviennent à travers une rumeur française – mais il est devenu impossible, par ici, d’ouvrir un journal sans tomber sur Thomas Piketty. Il paraît que la traduction anglaise de son livre – Capital in the twenty-first century – a récemment crashé Amazon.com. L’éditeur a dû en commander une réimpression express. Il est de retour sur le site, mais je n’y ai jamais vu un ouvrage autant commenté : les lecteurs s’y fendent de véritables essais. Piketty, qui a choisi un titre destiné à semer la confusion et un certain degré de suspicion, dans les têtes anglo-américaines – du fait de sa claire référence à Karl Marx – est proclamé par The Economist « bigger than Marx ». Il n’en demandait pas tant. Je vais commander le livre – en français – et en parlerai lorsque je l’aurais lu (plus de 700 pages, mais aussi, paraît-il, écrit d’une plume superbe). Pour l’instant, ce qui me fascine quelque peu, c’est la réception dont il jouit en Anglo-saxonnie, et surtout, les détails particuliers sur lesquels l’on se focalise ici. Amazon.com a posté une vidéo de Piketty sur son site (il s’exprime sans hésitation en anglais, mais avec un fort accent français) : une affirmation clef qu’il y fait est qu’il n’y a rien de naturel dans la manière dont une économie produit et distribue les richesses : il s’agirait du résultat de choix politiques. L’assertion pointe vers ce qui semble être la préoccupation principale de Piketty : comment empêcher que certaines tendances lourdes (mais non pas des « lois », insiste-t-il) de l’économie capitaliste mettent en péril la démocratie. Il est clair que Piketty ne s’arrime autant au contexte intellectuel du XIXème siècle (c’est encore plus à cela que le titre renvoie, qu’à Marx en tant que tel) que pour affirmer qu’il fait de l’économie politique, et pas (par exemple) de l’économie néo-classique. Et c’est ici, ce me semble, qu’une confusion sérieuse apparaît dans la réception de son ouvrage outre-Atlantique (et sans doute outre-Manche également). Les quelques critiques qui lui sont adressées se fondent sur l’idéologie de l’économie néo-classique. Cela se voit très clairement chez ceux qui l’accusent d’être – justement – un idéologue. Comme l’idéologie néo-classique est hégémonique en Anglo-saxonnie – et avec elle, l’impression qu’il existe des « lois naturelles » en économie (problème que j’ai discuté ici) – elle ne peut être vue comme une idéologie : c’est l’atmosphère du jour, le climat qui nous entoure, un monde de nécessité. Dès que quelqu’un ose s’en écarter, on l’accuse – ironiquement – d’être un idéologue. The Economist défend intelligemment les thèses de Piketty, les trouve solides et ingénieuses – mais réprouve ses conseils politiques, proclamant que des efforts à la redistribution pourraient mettre en péril Sainte Croissance et avançant que les inégalités ne mènent pas forcement à l’instabilité, et que nombre de démocraties (je ne suis pas sûr que la conception que se fait The Economist de la démocratie soit exactement celle à laquelle pensait Piketty) ont réussi à « gérer » de tels dilemmes. C’est soutenir le statu quo néoclassique tout en s’obligeant à reconnaître la valeur de l’assaillant. A. J. Sutter, un des essayistes d’Amazon.com, s’empresse de noter qu’en dépit du titre de son ouvrage, Piketty n’est pas « un radical : il a enseigné au MIT et maîtrise parfaitement les concepts et théories généralement admis de l’économie néoclassique » (il s’agit de rassurer le chaland). C’est peut-être un malentendu culturel. De même que la France n’a pas un véritable équivalent du liberal anglo-saxon – ce progressiste qui croit à la suprématie du capitalisme et ne tolère pas qu’on lui adresse des critiques autres que simplement réformatrices – les pays anglo-saxons n’ont pas de véritable équivalent du gauchiste français – qui, même lorsqu’il ménage le capitalisme, n’y croit jamais tout à fait, et dont les valeurs ultimes sont d’ordre politique (le « républicanisme » français, phénomène bien connu et étonnamment sous-étudié) plutôt qu’économique. Non pas qu’ils manquent d’un idiome en commun – sans quoi, on ne saurait expliquer l’immense succès de Piketty par ici – mais à bien des égards, ils sont autant séparés que réunis par cet idiome. Lorsque Sutter dit que Piketty n’est pas un « radical », il veut surtout dire qu’il n’est pas un « communiste », un « marxiste », car ces termes conservent, en Anglo-saxonnie, une valeur talismanique qu’ils ont perdu ailleurs. Un de mes anciens étudiants me demandaient l’autre jour si les Africains désiraient devenir « communistes ». Surpris, je lui répondis que ce mot (ou sa variante « socialiste ») n’obsède plus personne sur terre, en dehors des Etats-Unis. C’est à un degré pathologique, qui me rappelle un peu l’espèce d’angoisse superstitieuse avec laquelle les Anglais longtemps parlèrent du « catholicisme romain » (ou de ce qu’ils appelaient plus haineusement, poppery, le « papisme »).

Soit dit en passant, l’idée de Piketty (sinon son argument) ne me surprend pas et me paraît de pur bon sens. Si l’on enlève tout l’appareillage argumentatif, il revient à dire : par le passé, la richesse a toujours tendu à s’accumuler, à se localiser, à s’accroître et à écraser de son poids vertigineux une vaste misère environnante.[1] Cela a été une évidence permanente pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, lorsque la croissance économique était à peu près nulle. Il y eut du mouvement avec l’envolée régulière de la croissance économique sous l’effet des révolutions industrielles du XIXème siècle, mais sans que cela ait changé le fait de l’inégalité foncière et scandaleuse de la distribution des richesses – jusqu’aux catastrophes orbiculaires de 1914-45 et au volontarisme politique qu’elles ont provoqué pendant une période correspondant au keynésianisme des « Trente Glorieuses ». Après, les anciennes habitudes de l’animal humain ont réapparu, claironnées notamment par la théorie néoclassique – que le livre de Piketty subvertit bel et bien, qu’il soit « radical » ou pas. (La subversion de Piketty ne se fait pas au nom du « communisme », mais au nom de la « démocratie », entendue à la façon « République », qui insiste sur l’importance des modérations de fortune et de condition : cela, les Anglo-américains ne peuvent le savoir, car les révolutions plus récentes des Russes et des Chinois leur ont fait oublié la longue révulsion qu’ils ont jadis éprouvés face à celle, plus ancienne, qui a lancé le « gauchisme » français dans sa carrière).

Je n’ai fait allusion ici qu’à quelques résistances : mais la tendance générale est plutôt à l’enthousiasme, et l’impact du livre pourrait bien être transformateur au fil des quelques années à venir. Hâte de le lire donc.

 

[1]C’est exactement ce que j’écris dans mon essai en anglais sur ces questions : For much of human history, and in fact today in much of the world, [wealth] is concentrated in small spots on the surface of society – and in that sense, wealth is not an important fact for humanity as a whole. Most of us are born poor, and will die poor, wealth being only an object of envy and dream, the threat of a variety of oppressions (including those needed to generate artificial plenty), sometimes the source of assistance and succor.

 

 

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