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La mort d’une modernité

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Il est délicieusement ironique que le plus authentique héros anti-colonial de l’Ouganda – ce pays saisi d’une intense rage homophobique – ait été un roi homosexuel. Je me demandais comment les historiens ougandais aborderaient la question. J’ai ma réponse avec le livre de Samwiri Lwanga Lunyiigo, Mwanga II. Resistance to Imposition of British Colonial Rule in Buganda, 1884-1899, ouvrage paru chez un éditeur kampalais en 2011 et qu’il n’est pas facile de trouver (je ne l’ai trouvé sur aucun Amazon, ni le britannique, ni l’américain, et même Addall n’a pu le localiser en vente en ligne ; la bibliothèque de l’université, ici, ne l’avait pas, et a dû le faire venir d’une autre institution). Lunyiigo applique à Mwanga la tactique des historiens irlandais à Roger Casement : puisqu’il réprouve sa sexualité (ou peut-être : puisqu’il sait que l’opinion actuelle en Ouganda réprouve sa sexualité), il n’en parle tout simplement pas. Il se peut d’ailleurs qu’on ne doive voir là que cette réticence de certains auteurs africains à faire état de la vie privée des personnes. La biographie – pas plus que l’autobiographie – ne sont (pour le moment ?) des arts africains. La culture griotique peut-être nous induit plus à l’hagiographie, et ce livre relève un peu de ce genre alarmant.
A vrai dire, c’est un bon livre, quoique assez difficile de lecture. Comme je m’en vais bientôt renter au Niger, j’ai dû le rendre avant de l’avoir achevé, mais là n’est pas toute la cause. Il y a des livres épais qu’on dévore en deux jours fiévreux et de minces opuscules dans lesquels on patauge quatre mois. La qualité de l’écriture est primordiale, et Lunyiigo écrit de manière pesante et suivant une rhétorique textuelle obscure. On avance dans son texte comme dans une épaisse futaie, on aimerait être en possession d’une machette et d’un chasse-mouche. Tandis qu’on essaie de comprendre un certain événement, il assaille le lecteur de noms et de titres bougandais totalement inconnus, sans annonce ni référence, sans doute parce qu’en écrivant, il n’avait à l’esprit que ses compatriotes, bien que l’adversaire visé soit l’historiographie conventionnelle de l’Ouganda, apparemment nourrie par les trois perverses mamelles du colonialisme, du nationalisme et du christianisme. Que n’écrivit-il alors dans une langue du pays (ses références bibliographiques indiquent que la pratique n’est pas rare dans ces parages) ? Cela m’a forcé à chercher ailleurs des explications dont il se montrait avare.
J’ai ainsi découvert le Bouganda, un rapace petit empire lacustre (bâti sur une marine sillonnant le lac Naalubale, nom local, tellement plus joli, du lac Victoria) qui s’est développé surtout au XIXème siècle sur la base d’un absolutisme monarchique exacerbé. C’est un de ces Etats africains qui offrent une vision fascinante du type de modernisation que les Africains auraient pratiqué s’ils n’avaient pas été colonisés. Le Bouganda avait déjà des tendances modernisatrices, dans le sens d’une rationalité défiant l’ordre naturel pour lui substituer l’emprise transformatrice de l’homme. Les premiers visiteurs européens, au début du XIXème siècle, y furent surpris d’y découvrir un réseau routier développé, constitué de voies d’aussi bonnes qualités que celles qui existaient alors en Europe, voies qui perçaient des reliefs montagneux et enjambaient des fleuves. (C’était là, explique pertinemment Lunyiigo, le résultat de l’obéissance empressée à la loi du monarque qui était devenu l’esprit politique prédominant du pays à cette époque : ce qui me fit penser au mot de Saint-Simon sur la France sous Louis XIV, frappée par « une contagion d’obéissance »). L’Etat bougandais avait la capacité de contrôler les flux humains et commerciaux par des mesures administratives directes. Comme pour tous les Etats de ce genre qui se sont développés en Afrique sub-saharienne à cette époque (celui des Zulu est le plus connu – mais ceux de Rabah et de Samory appartiennent à la même évolution, quoique de façon tardive et plus rapidement condamnée par l’avancée des Européens), l’extraordinaire supériorité militaire dont ils jouissaient par rapport aux potentats voisins disparaissait complètement lorsqu’ils durent affronter les puissances extérieures au continent. Cette supériorité résidait moins dans l’armement que dans l’organisation. Il est possible qu’une armée bougandaise ait pu être en mesure de défaire des légionnaires romains ou des hoplites grecs, et après tout, les Zulu ont pu infliger aux Anglais la défaite de Isandlwana. Mais face aux Européens, la différence en matière d’armement ne laissait pas de place à l’espérance. Les monarques bougandais étaient devenus très conscients de ce fait dès les années 1850. Au cours de cette période, trois impérialismes rôdaient autour du royaume : les Arabes/musulmans, les Anglais/protestants et les Français/catholiques. En effet, la première expression de ces impérialismes fut d’abord religieuse.
Les forces extérieures avaient compris que le pays pourrait être amené à prêter allégeance à la puissance qui aurait réussi à convertir le monarque ; mais les monarques avaient aussi compris que c’était là le but de ces forces. Mutesa Ier, le prédécesseur et père de Mwanga II, se fit donc d’abord musulman. C’est qu’il escomptait obtenir le soutien du sultan de Zanzibar, plus puissant que les Européens au début de son règne. Son islamité était peut-être mi-sincère, elle était certainement fort tiède. Mutesa refusa de se faire circoncire et s’entoura de marabouts « voix de son maître ». Dans les années 1870, les choses changèrent : d’un côté, des « islamistes » (comme nous dirions aujourd’hui) parurent qui critiquèrent le prépuce du roi et ses conceptions religieuses hétérodoxes, et de l’autre, le khédive d’Egypte Ismaïl s’avisa de lancer contre le Bouganda une expédition menée par un aventurier anglais, Samuel Baker, pour l’intégrer à sa « colonie » du Soudan (le Bouganda devait être la base d’une province égyptienne dénommée Equatoria et dévolue à la culture du coton). Lunyiigo déteste manifestement ce Baker. Voici le morceau qu’il lui consacre : « Pour Kabalega [roi du Bunyoro, un Etat voisin du Bouganda], Baker était « un monstre à trois têtes contenant chacune six yeux ». Baker était un vrai monstre. Il vola et tua partout où il pouvait. Comme un vulgaire voleur, Baker organisa des razzias […]. Il vola 2500 vaches aux Bari, les plongeant dans la misère. Il vola aussi l’ivoire de Abu Said, à Foweira. A propos de ses atrocités, l’ingénieur McWilliam (qui faisait partie de son personnel) écrivit au Times, révélant au monde des meurtres et massacres de sang-froid qui n’ont de précédent que dans l’Ancien Testament. » (Le charme principal et presque unique de l’écriture de cet historien, c’est qu’il ne paraît pas considérer ces événements comme des choses du passé : c’est une très bonne qualité chez un historien de nous donner de telles nouvelles comme si elles venaient de survenir, et méritaient donc non seulement la curiosité de l’intellect, mais la chaleur des sentiments). Epoustouflé par cette envolée, je lis l’entrée de Wikipédia sur Baker, où il apparaît que l’objectif de cette pittoresque baderne était d’ « ouvrir le centre de l’Afrique à la civilisation » (qui a dit que le mental colonial est mort ?)
Quoi qu’il en soit, Baker échoua et Mutesa, piqué, se fit aussi très paléotestamentaire et brûla près d’une centaine de musulmans dans un lieu dévolu à de tels massacres, avant de se convertir au protestantisme. Soit dit en passant, sans doute pour mieux mettre en exergue la douceur d’esprit de son cher Mwanga, Lunyiigo se fit sur deux pages le chroniqueur des cruautés des autres kabaka – titre royal – du Bouganda. Ces cruautés incluaient des massacres à grande échelle de gens choisis au hasard, en vue de sacrifices humains (ekiwondo). Un auteur ougandais indique que Mutesa a tué (personnellement ?) au moins 2000 personnes sans raison apparente. Il y a, ailleurs, une anecdote glaçante sur ce personnage – un homme mince aux larges épaules, au buste étroit, au long visage mangé par des yeux globuleux. Elle est rapportée par Richard Reid, dans son Pre-colonial Buganda : « On rapporte qu’il tomba un jour sur une de ses jeunes épouses, dans un passage du palais. Se saisissant de deux sagaies portées par un serviteur, Mutesa les lança brusquement dans la poitrine de la jeune femme avant de continuer tranquillement sa promenade. » Ce n’était sans doute pas un acte gratuit ou arbitraire, mais on ne peut s’empêcher de penser ici non pas tant à l’Ancien Testament qu’aux sanglantes annales des empereurs romains.
Durant cette période, Mutesa s’efforça de jouer les protestants, les catholiques et les musulmans les uns contre les autres, tout en préservant sa dévotion à la religion de ses ancêtres. Mais voyant les progrès des religions étrangères dans la population, il était persuadé que l’indépendance du Bouganda était compromise et eut souvent des mots très « après moi, le déluge ». Au début du XVIIIème siècle, l’empereur de Chine interdit aux chrétiens de faire du prosélytisme, expliquant à un prêtre chrétien qui s’en indignait qu’il n’avait rien contre la religion chrétienne, mais qu’une fois qu’elle aurait été établie dans son empire, ses sujets cesseraient de lui obéir pour réclamer la souveraineté des rois chrétiens : Mutesa avait compris la même chose, mais n’avait pas la puissance de l’empereur de Chine.
C’est Mutesa qui voulut que Mwanga – l’un de ses nombreux fils – lui succède, on ne sait trop pourquoi. Peut-être parce que Mwanga avait été élevé dans une partie du royaume qui incarnait, selon Lunyiigo, le « vieux Bouganda ». Mwanga appréciait manifestement les religions étrangères, tout en ayant été éduqué dans les rites du Bouganda : sans doute était-ce là la raison du choix de Mutesa. L’un des efforts modernisateurs les plus remarquables de Mutesa réside dans sa politique éducative, qui prenait appui surtout sur les chrétiens (communément appelés « les liseurs ») : son règne a notamment produit le premier historien ougandais, Appolo Kaggwa (premier-ministre de Mwanga II, abondamment cité par Lunyiigo qui le considère cependant comme un traître et un collabo). Mwanga possédait la même orientation, le même désir d’un développement indépendant mais modernisateur. Lunyiigo parvient aussi à montrer – à travers des sources convaincantes – qu’il était personnellement différent de ses prédécesseurs. Mwanga était certes gouverné par l’étiquette de la monarchie bougandaise, ce qui explique certaines de ses mesures de violence physique – y compris ce pour quoi son nom est abominé dans le monde, les fameux « martyrs de l’Ouganda » (Lunyiigo nous rappelle utilement que Mutesa avait, sur les mêmes lieux, immolé un bien plus grand nombre de musulmans, mais l’histoire – écrite par les vainqueurs chrétiens – n’a retenu que le forfait de Mwanga). La notion bougandaise de crime de lèse-majesté était centrale dans le fonctionnement de la monarchie bougandaise – sans doute parce qu’elle se trouvait au principe même d’un pouvoir qui était devenu, par essence, despotique (dans le Bouganda ancien, le kabaka avait, comme dans bien d’Etats africains, un pouvoir très régulé et limité par des autorités coutumières ; le Bouganda du XIXème siècle, et sa puissance impérialiste, est le fruit d’une révolution politique qui érigea le pouvoir monarchique bien au-dessus de toute autre autorité, avec des mécanismes de châtiment violent pour tout celui qui oserait défier l’autocrate couronné. Lunyiigo montre bien cela, sans d’ailleurs paraître tout à fait le comprendre, lorsqu’il énumère la liste des magistrats coutumiers que le kabaka n’était pas autorisé à exécuter, en remarquant que plusieurs rois ont cependant allègrement violé la règle). Néanmoins, tous ceux qui ont été en contact avec Mwanga – y compris nombre d’Européens – ont été frappés par sa douceur de caractère et sa jovialité – faisant contraste notamment avec la froideur sombre de Mutesa. Mais son court règne correspondit au moment où les impérialismes étrangers arrivaient au terme de leur développement et devaient s’emparer de son royaume. Des trois impérialismes, le plus forcené était indéniablement celui incarné par les protestants (et derrière eux, les Anglais). Les musulmans étaient, de toute façon, sur le déclin et Lunyiigo semble croire que les catholiques n’avaient pas un dessein impérialiste bien formé. La tension ne pouvait donc monter qu’entre Mwanga et les protestants.
J’ai dû rendre le livre avant d’avoir pu lire le reste de l’histoire, mais la perspective ouverte par tout ceci est diablement intéressante. Elle montre un chemin qui n’a pas été suivi, celui qui aurait mis un pays comme l’Ouganda sur la voie de l’Ethiopie, de la Thaïlande, du Japon, la modernisation indépendante. Je gage aussi que si cela avait pu se passer sous la conduite de Mwanga, le pays ne serait pas ce lieu où la rage morale contre une minorité sexuelle inspire plus d’énergie et de passion que le sens du bien commun et la quête de la justice sociale.

Rusé, cruel, pessimiste

Kabaka Mutesa: rusé, cruel, pessimiste

Kabaka Mwanga: trop doux, trop tard...

Kabaka Mwanga: trop doux, trop tard..

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