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Griotisme de Schama

Publié le

Fini de regarder les 15 longs (une heure chaque) épisodes du documentaire de la BBC, A History of Britain, de Simon Schama, historien anglais d’ethnicité (religion ?) juive. Je les ai commencés il y a environ deux mois je crois. Œuvre très curieuse, décevante, certainement, et pour des raisons fort intéressantes. Schama n’y est nullement historien, et les historiens, en général, n’aiment guère ses entreprises de publiciste, qui sacrifient trop allègrement la vérité des détails au bonheur du bon mot généralisateur. Ma déception est d’un autre ordre. Schama est un artiste du verbe, ce que l’anglais appelle bellement « wordsmith » (le « smith » est le forgeron, le façonneur, « wordsmith », c’est « façonneur du verbe »). Son éloquence chantournée, brillante, mémorable s’allie à une vision forte et subjective de tout sujet sur quoi il se penche, lui donnant soudain un éclat attirant, un charme qui donne l’impression – au delà peut-être de la vérité même – de la compréhension vive et neuve. Cela me séduisit. Les premiers épisodes surtout, ceux qui déploient cette histoire lointaine, étrange, exotique, des habitants des Îles Britanniques des siècles romains, celtiques, germaniques. Là, Schama, sans se soucier de la chronologie conventionnelle, et en oblitérant (ou en donnant l’impression d’oblitérer) les jalons et les figures clefs de l’histoire des manuels, préfère observer des singularités de caractère, des tournures d’évènements, à partir desquels il déploie ensuite des sortes de méditations brèves, parfois mélancoliques, toujours énergiques. La musique est au diapason de ceci, mais aussi l’illustration. Gros plans révélateurs sur des enluminures – ces illustrations dont les arrière-plans lointains sont souvent plus agités et intéressants, mais moins remarqués en général, que le spectacle de premier plan, luxueux, symbolique et prévisible. Usage d’images naturelles, vie des animaux, ressac de la mer, vastes paysages et manoirs en ruine, pour montrer le destin, la lutte, la mort. Eléonore d’Aquitaine devient ainsi une mère aigle nourrissant ses enfants, Richard (le futur « Cœur-de-Lion ») et Jean (le future « Sans Terre », John Lackland), contre l’inimitié de leur père, Henri Plantagenêt.

Mais…

Mais au bout d’un temps, je commençai à m’apercevoir de ce fait peu plaisant, sinon franchement déplaisant. Schama use de formules hétérodoxes, d’un format au charme idiosyncratique pour dérouler une histoire platement conventionnelle. Je m’en aperçus lorsque sa série aborda les eaux plus ressassées de l’histoire moderne de l’Angleterre et de ses appendices (Ecosse, Pays de Galle) : tout d’un coup, les platitudes devinrent évidentes, les dates et les évènements, on ne peut plus convenus et prévisibles, les opinions, décemment patriotiques, même de façon un peu surannée, de façon 1950. Non pas sans critiques de certains fourvoiements, de certaines ignominies, mais toujours pour revenir par la bande à la musique nationale, l’Angleterre, pays du libéralisme, de l’effort résistible mais continu pour concilier liberté et justice sociale. Et donc Charles Ier et Jacques II furent des désastres, la révolution de 1688 fut effectivement glorieuse, la France est le pays de la monarchie absolue et des révolutions contre laquelle s’affirme le libéralisme réformateur des Anglais, l’empire fut celui des « bonnes intentions », qui mena certes à des calamités comme les famines irlandaise et indienne, mais qui laissa derrière lui le partage de la langue anglaise et de la démocratie libérale, Churchill a sauvé le monde (soit dit en passant, Schama ne peut s’empêcher de faire passer plusieurs de ses discours, évidemment, les plus connus, ce qui m’a permis de découvrir avec quel ton pâteux, décousu et peut-être vaguement éthylique ils furent prononcés – certainement le contraire de la criarde rhétorique hitlérienne, ce qui n’est pas nécessairement un compliment).

Je n’ai pas de véritable argument contre le patriotisme, ni du reste ne cherche à en avoir (dans la mesure où je le distingue du nationalisme). J’aurais bien aimé que Schama me fasse partager l’amour de sa patrie. Mais pas de cette façon obtusément conventionnelle. Le conventionnel est proche du conformisme, de l’acceptation irréfléchie de vérités reçues, qui est sans doute le plus pressant des périls pour la vie de l’intellect – là où l’intelligence se fossilise en dogmes. Ce qui est d’abord choquant dans cette série – et qui m’amène à jeter ces notes sur le papier – c’est le contraste entre le charme de la forme (vigueur linguistique, art de l’illustration, subjectivité apparente des affirmations) et la platitude du fond (même, rétrospectivement, la période médiévale). Comme servir un fade potage dans une aiguière de Trébizonde. Qu’eût fait G. K. Chesterton avec l’art du documentaire, lui dont la Short History of England de 1917 répond à tous les compliments que j’ai donné plus haut à Schama, mais avec une saveur de substance infiniment plus roborative pour l’intellect ? Contrairement à Chesterton, Schama est en fait un griot. Il met la puissance du verbe à célébrer les conventions de la communauté, non à révéler sa profonde vérité.

Il y a pis, apparemment. Schama, qui s’est transporté de ce côté de l’Atlantique et enseigne à Columbia, vient de commettre un nouveau documentaire intitulé « the Story of the Jews », diffusé d’abord et principalement sur PBS, la BBC des Américains. Le titre, pour qui sait s’arrêter à ce genre de détail, vend la mèche, ce me semble. Schama ne dit pas – comme pour l’Angleterre – « a History of the Jews », mais « The Story of the Jews ». La prétention à faire de l’histoire le cède donc complètement à l’espèce de griotisme de l’opus précédent, mais sans fards cette fois : Schama se veut apparemment le griot des Juifs, ce qui est leur rendre un dangereux service. Je n’ai pas vu le documentaire, et n’ai pas l’intention de le voir, mais le trailer est des plus inquiétant, et le commentaire de Jerome Slater confirme mes craintes. D’ailleurs je ne peux m’empêcher de noter que Slater adresse à Schama le même genre de critique que je viens de lui décocher au sujet de la série que j’ai vue : exquisément charmant mais insidieusement patriotard (et il s’agit, ici, du plus vieux nationalisme de l’histoire, le chinois non excepté.)

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