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Le ramdam Madiba

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Le décès très anticipé de Nelson Mandela le 5 décembre dernier a fait l’objet d’une gigantesque messe internationale qui a vu des dizaines de chefs d’Etat du monde entier affluer sur Johannesburg, Barack Obama serrer la main de Raul Castro et François Hollande échanger des riens avec Nicolas Sarkozy. Les hommages se sont poursuivis toute la semaine en Afrique du Sud comme dans les capitales étrangères, les journaux ont changé leur une à la dernière minute, les télévisions ont dépêché des envoyés spéciaux et des équipes de couverture dans une ambiance de battage médiatique qui a dû rappeler aux Sud Africains celle de la récente Coupe du Monde obtenue grâce à son intercession (comme l’a rappelé la chaîne sportive américaine ESPN dans son annonce de la mort de Madiba : « L’ancien président sud-africain Nelson Mandela meurt à 95 ans ; a décroché la coupe du monde de football pour son pays »).

On peut à juste titre se demander pourquoi un tel ramdam. Qu’a fait Mandela, au fait, pour mériter cette profession universelle d’adoration ? Qu’a-t-il fait pour susciter la révérence d’un président américain et d’un président cubain ? Est-il vraiment possible que toutes ces personnalités représentant des Etats aux orientations politiques diamétralement opposées le respectent pour les mêmes raisons ? Bien sûr que non. Donc, que signifie cet unanimisme international suscité par la mort de Mandela, et qui est absolument sans précédent ?

D’un point de vue factuel, on peut estimer qu’il signifie une unité plus grande du monde en 2013 qu’à d’autres périodes de l’histoire – par exemple, qu’en 1948, date de l’assassinat du Mahatma Gandhi. A cette époque, la plupart des pays du Sud étaient encore des colonies et les gouvernements des pays occidentaux ne tenaient pas à se mêler à quelque chose qui, de leur point de vue, relevait surtout des affaires de la Grande-Bretagne.

Mais même aujourd’hui, l’unité du monde n’est que d’ordre pratique : ce n’est ni une unité de mémoire, ni une unité d’aspiration. La célébration de Nelson Mandela semble avoir été surtout une affaire occidentale. Elle a été bien mieux organisée et popularisée à New York, Londres ou Paris qu’à Lagos, Niamey ou Rabat – pour ne mentionner que des capitales africaines. C’est que le monde occidental a beaucoup à se faire pardonner. A l’heure où le système de l’Apartheid broyait le peuple noir d’Afrique du Sud, les Etats occidentaux soutenaient souvent ouvertement le régime de Pretoria. En revanche, les pays africains le combattaient, soit directement (pays de « la ligne de front »), soit indirectement (par exemple, aucun avion sud-africain ne pouvait faire escale dans une ville du continent à l’époque, à l’exception honteuse d’Abidjan). Mandela et les autres leaders historiques de l’ANC parlent souvent de la « victoire de Cuito-Cuanavale ». En 1987, les troupes de Savimbi, entraînées, armées et financées par l’Afrique du Sud et les Etats-Unis, ont essayé de prendre le pouvoir en Angola. Les Cubains vinrent au secours des forces angolaises et vainquirent en deux mois la ligue malsaine Savimbi-USA-régime de l’Apartheid. Pour l’ANC, cette victoire représenta un symbole important montrant que le régime sud africain et ses alliés pouvaient être mis en échec. « Rappelez-vous de Cuito-Cuanavale », disait Mandela, et lorsqu’il fut reçu à la Maison Blanche par George Bush, et que ce dernier lui demanda s’il désirait quelque chose à boire, Mandela répondit : « Non, rien, juste un cigare cubain ».

Au delà de ces divergences, il est vrai aussi que Mandela représentait la possibilité d’un consensus général. Il en est ainsi en grande partie parce qu’il n’a pas fait de la politique en fin de compte. A peine avait-il commencé sa lutte qu’il fut jeté en prison, pour en ressortir au-delà de l’âge de la retraite. Par la suite, il n’a accepté de diriger l’Afrique du Sud qu’au cours d’un seul mandat et sa présidence ne comporte aucun résultat notable du point de vue économique et politique. Elle a surtout servi à maintenir l’union sud-africaine en état de fonctionnement, le temps que l’ANC (une coalition de forces disparates représentatives de la majorité noire) consolide sa prise en main du gouvernement. Dans ce contexte, Mandela a pu se contenter d’une attitude assez abstraite de défenseur de la démocratie et du droit, attitude qui, parce qu’elle ne menaçait personne au final, a créé une sorte d’espace vide et neutre où il était facile de paraître s’élever au dessus des contingences de la jungle internationale. C’était assez futile, mais aussi symboliquement utile – et c’est la perte de cet espace de communion atmosphérique et d’apaisement moral momentané que les grands de ce monde ont déploré devant le cercueil de Madiba.

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