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S’il n’existe pas, qu’il meure

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Un ami historien européen, qui a d’ailleurs écrit à ce sujet, pense que les africanistes ont une tendance à l’inflation théorique et une réticence à la recherche empirique. Tandis que, s’agissant de l’Europe par exemple, les théories sont venues après d’immenses explorations empiriques, ou en tout cas en les accompagnant, en les sous-tendant et en les éclairant, en Afrique, les théories sont premières, ce qui fait qu’en fait de compte, la recherche empirique est parcellaire et orientée, voire parfois inexistante. En ce qui concerne l’histoire récente et présente des pays africains, dit-il, les archives nationales sont généralement mal tenues, parfois par incompétence et manque de professionnalisme (les archives du Niger lui paraissent cependant bien tenues), d’autres fois par manque de moyens : mais aussi modiques qu’elles soient, elles sont insuffisamment explorées, sans parler des archives privées et institutionnelles.

Mais c’est un problème qui m’a frappé dès que j’ai commencé à lire les écrits des africanistes en science politique. Et notamment, c’est ce qui explique la pauvreté de la réflexion sur l’Etat en Afrique. Ce qui frappe d’avance les africanistes occidentaux, ce sont les déficiences liées à ce qui apparaît comme des traits typiquement africains. Cela est normal, dans la mesure où le regard étranger – au moins le regard étranger naïf – ne s’intéresse pas à ce que l’on a de commun avec lui, mais à ce que l’on a de différent. Le regard occidental sur l’Afrique ne s’intéresse pas aux groupes sociaux, à la formation de classes sociales, non pas parce que cela n’existe pas en Afrique, mais parce que cela existe en Occident ; en revanche, les ethnies l’intéressent, paraissant si exotiques et difficiles à comprendre à partir de la réalité occidentale. Par rapport à l’Etat, je pense qu’il a effectivement en Afrique des problèmes d’existence extrêmement importants, mais il existe. Pour beaucoup de théoriciens occidentaux cependant – et en particulier ceux qui dominent les études politiques africanistes en France – comme l’Etat en Afrique a des difficultés d’une nature inconnue en Occident (très similaires pourtant aux difficultés connues par l’Etat d’Ancien régime), la conclusion qui s’impose est qu’il n’existe pas. Comme on ne peut pas étudier ce qui n’existe pas, on n’étudie pas l’Etat en Afrique, mais plutôt les raisons de sa non-existence. Ces raisons sont théoriques et renvoient à l’Occident ou au regard occidental. Essentiellement, la théorie est que l’Etat en Afrique est « importé », « plaqué », c’est un décor (les principaux exposants de ces théories sont Bertrand Badie, J.-F. Bayard, Chabal et Daloz, mais avant eux, dans un livre de 1980 ou 81, Goran Hyden parlait de l’Etat en Afrique comme d’un ballon suspendu, sans attaches, au dessus de la société – le même Goran Hyden dont les conseils s’ajoutèrent à ceux de toute une « école » de politologues anglophones du début des années 80 pour amener le FMI à exercer ses puissantes pressions amenant les Africains à anémier leurs Etats). Cette impression provient du fait que les théoriciens occidentaux les plus influents (car il y en a d’autres, bien entendu) étaient obsédés par les différences de fonctionnement entre l’Etat en Afrique et l’Etat en Occident, différences qu’ils ne mirent pas au compte de l’économie et de la sociologie (ces banalités), mais au compte de la culture (frissonnant exotisme). D’où les conclusions radicales auxquelles arrivèrent très vite des gens comme Bayard ou Chabal et Daloz : à la place de l’Etat n’existerait qu’un « ventre » social/culturel qui le phagocyte à travers les réseaux de la prédation et de la redistribution informelle (Bayard), et en fin de compte, ce n’est pas très grave, car l’Afrique se retrouve dans son désordre (Chabal et Daloz, dont le livre est sorti d’abord en anglais sous le titre Africa Works ! Disorder as Political Instrument). En gros, l’étude de l’Etat est, dans ce contexte, l’étude du non-Etat, et l’intérêt empirique va se porter d’abord et avant tout sur ces facteurs de non-Etat : corruption, clientélisme, réseaux informels, etc. C’est d’ailleurs curieux, puisque la corruption de l’Etat présuppose l’existence de l’Etat, mais le phénomène dérivé intéresse plus que son support, dont l’existence est réduite à l’insignifiance, sans justification offerte, en présumant simplement que « la cause est entendue ».

Il y a un autre son de cloche, bien que faible. Du côté anglophone, il y a surtout Mahmoud Mamdani, dont l’analyse, dans Citoyens et sujets, me paraît la plus pertinente (et rigoureusement enracinée dans la politique, la sociologie et l’économie, sans miasmes culturalistes). Du côté des Français, il y a seulement Jean Copans, qui ne propose pas de remède mais se plaint exactement de ce dont je me plains. Dans un article (accessible gratuitement ici), il constate notamment, au sujet de l’étude (ou plutôt du manque d’étude) de l’Etat, « une contradiction épistémologique » entre la « richesse des interprétations globales » (ce que j’ai dénommé « inflation théorique ») et la « pauvreté des données » (résultant de ce que j’ai caractérisé comme la réticence à la recherche empirique). Cette pauvreté des données provient cependant non pas de l’absence de recherche empirique, mais du fait que cette recherche empirique se fait au niveau symptomatique (les déficiences de l’Etat) et non au niveau étiologique (l’Etat lui-même). Par ailleurs, la symptomatologie elle-même n’est pas globale : les effets étudiés sont uniquement ceux qui paraissent négatifs ou en tout cas non-conformes aux effets attendus. Enfin, cette symptomatologie est réifiée pour devenir – à travers des explications théoriques basées sur des postulats culturels ou historiques – une étiologie, une matrice de causes. Le discours logique n’est pas : « L’Etat est corrompu, donc l’Etat existe » (et donc éventuellement il faut tâcher de comprendre son fonctionnement et le débarrasser d’une partie de sa corruption – étant entendu qu’aucun Etat, même en Allemagne ou en Suisse, ne saurait fonctionner sans un degré de corruption, et en fait, il n’y aurait pas de corruption s’il n’y avait pas d’administration publique), mais : « L’Etat est corrompu [ou toute autre caractériation alarmante], donc il n’existe pas ». (La conclusion assez étrange, mais typique aussi des décisions prises sur l’Afrique par les maîtres du monde, c’est que comme l’Etat n’existe pas, il faut le réduire encore plus à néant. C’est intéressant de lire ce court compte-rendu du livre de Hyden No Shortcuts to Progress, qui recommandait, en 1983, de remplacer l’Etat par les ONG : à l’époque, la proposition pouvait paraître encore contre-intuitive, comme on peut le constater d’après la dernière phrase de la chroniqueuse).

Peut-être est-ce le cas qu’étudier l’Etat en Afrique n’est possible qu’à partir d’universités africaines. Elles seules peuvent développer un intérêt suffisant pour la matière, d’autant plus qu’elle a bien de côtés ternes et fastidieux du point de vue de la recherche empirique (ce qui contribue, je n’en doute pas, à expliquer que des étrangers, ou des Africains basés à l’étranger, s’en garent). Mais les universités africaines sont, elles aussi, victimes du laminage de l’Etat dans nos pays, puisqu’elles en font généralement partie.

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