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Farce sécuritaire à Paris; plus: raisons probables de l’attitude française à Kidal

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Je me demande quelle fonction jouent à présent les sommets par lesquels la France marque son intérêt pour l’Afrique, étant donné surtout qu’elle n’a plus de politique africaine (ce qui n’est pas, en soi, une mauvaise chose, quand on sait ce qu’était la politique africaine de la France). Sans doute un show « poussière aux yeux ». Hollande a invité quelques pontes et dirigeants africains pour discuter de questions de sécurité sur le continent, à la suite, je suppose, des interventions de la France dans divers pays africains – tous francophones (en dehors de la Libye) et tous victimes, en réalité, de la défunte politique africaine de la France. Cela est évident pour la Côte d’Ivoire – et le Mali a non seulement subi les contrecoups de la folie libyenne de l’OTAN (dont le principal bras armé en l’occurrence était la France), mais aussi du soutien français aux groupes armés touareg, soutien qui continue à ce jour. Je ne sais pas ce qui se passe en Centrafrique, mais l’appareil sécuritaire français y a une présence ancienne et multiforme et les analystes mentionnent régulièrement une influence française mêlant l’hostilité à la cupidité impérialiste. A cet égard, les câbles de WikiLeaks sur les relations entre la France et le régime Bozizé sont révélateurs. Il apparaît que ce qui inquiétait surtout la France en Centrafrique, c’était une montée en puissance visible de la Chine, notamment dans la mesure où elle créait des obstacles aux plans d’Areva et autres vautours miniers. Le 17 juin 2009, l’ambassadeur américain Frederick Cook envoyait un câble intitulé « French-CAR relations seriously strained » (Les relations entre la France et la RCA gravement tendues) qui se terminait ainsi : « Bozizé semble croire qu’il a pu se poser en moindre mal dans le paysage politique de la RCA. Il semble ainsi s’imaginer qu’il s’est rendu indispensable à ses voisins et à la France, une supposition que notre ambassade à Bangui considère fort probablement très erronée ». Cinq mois plus tard, un autre câble annonçait : « Evidence d’une influence croissante de la Chine en RCA ». Le câble détaille toute l’étendue des pertes de terrain encaissées par les intérêts américains et français face à la Chine, qui était en train de « faire monter en puissance sa coopération militaire, sa diplomatie publique et ses efforts pour le développement ». Le câble note qu’alors que l’ambassade américaine ne disposait que de 4 agents diplomatiques à Bangui, celle de Chine avait 40 employés. Et une quarantaine d’officiers militaires centrafricains étaient formés en Chine chaque année contre deux ou trois aux Etats-Unis et 10 à 15 en France. Soulignant la présence de « riches ressources inexploitées » en RCA, le câble d’ajouter : « Les investissements français étant moribonds et l’influence française généralement déclinante, les Chinois sont très probablement en train de se poser en bienfaiteur principal de la RCA afin d’accéder, en échange, à ses vastes gisements d’uranium, d’or, de fer, de diamants, et peut-être de pétrole ». L’ambassadeur américain souligna que Bozizé était « ouvert à cette relation qui présente une alternative aux rapports plus restrictifs avec les Français et le monde occidental ». Bozizé, pourtant, ne cherchait pas à « provoquer » les Français (si tel est le mot, idoine dans notre jungle internationale où les Français se pensent toujours les maîtres de leurs anciennes colonies sans avoir à se défouler pour cela). Le 27 décembre 2012, il déclara dans un discours qu’« avant de donner le pétrole aux Chinois », il avait rencontré les gens de Total à Paris et leur avait dit de prendre le pétrole. « Il ne s’est rien passé, j’ai donné le pétrole aux Chinois, et maintenant c’est un problème ».

Ce qui s’est passé ensuite est assez simple à comprendre : les Français épargnaient Bozizé parce qu’ils n’avaient pas d’alternative viable. Bozizé, qui n’est nullement un leader radical, n’était pas totalement incontrôlable, mais en Afrique, les Français s’attendent à une soumission zélée et détestent les réticences, même involontaires (c’est un pattern qui remonte au moins à Toussaint Louverture et qui est historiquement illustré aussi bien par Sékou Touré que par Djibo Bakary en Afrique de l’Ouest. Voir aussi Lumumba et les Belges). Les « rebelles » de la Séléka n’étaient qu’une coalition de fortune entre compétiteurs. Les Français, qui – contrairement aux Chinois et aux Sud Africains – avaient les moyens de sauver le régime de Bozizé, laissèrent la situation pourrir (et aidèrent sans doute à son pourrissement, non seulement à travers leur très active barbouzerie centrafricaine, mais aussi grâce à leurs relais du club des chefs d’Etat françafricains du secteur). Bozizé fut éjecté. A présent, il s’agit de prendre le contrôle complet de la situation, en laissant la presse claironner une situation « pré-génocidaire » (alors qu’on sait très bien qu’il ne s’agit là que d’un effondrement de la sécurité permettant à des voyous de se livrer à des exactions : un génocide ne peut être organisé que par un pouvoir établi, c’est une opération complexe, bien au dessus des moyens de bandes armées constituées en majorité d’adolescents, et il n’y a pas de pouvoir établi en ce moment en RCA), afin de « légitimer » (ONU et UA à l’appui) une intervention on ne peut plus impériale.

Soit dit en passant : en même temps, le président malien commence à se plaindre du traquenard que les Français lui ont posé à Kidal – et je commence à comprendre pourquoi. Jusqu’à présent, j’ai posé la mauvaise question : pourquoi les Français veulent-ils autonomiser Kidal ? En réalité, ils ne veulent pas autonomiser Kidal : Kidal leur permet d’avoir une prise sur le Mali, exactement comme jadis le MNJ leur permettait d’avoir une prise sur Tandja qui, tout comme Bozizé, avait montré de fortes velléités de s’aboucher avec les Chinois. (C’est parce qu’ils étaient conscients de cela que certains partisans de l’ancien président nigérien Tandja sont persuadés qu’il a été renversé par les Français : mais tout ne va pas de la même façon, et logiquement, Tandja n’aurait pas été renversé s’il avait quitté le pouvoir à la fin de son mandat, en décembre 2009. Tout n’est pas toujours de la faute des autres : nous savons souvent nous enferrer nous-mêmes dans nos propres turpitudes, et pas toujours avec un coup de pouce malin de ceux qui ne veulent pas forcément notre bien).

C’est toujours quand les chefs d’Etat africains ont l’impression qu’ils dépendent de la France pour leur sécurité et la survie de leur pouvoir qu’ils lui obéissent le mieux. Cela a commencé par des accords de sécurité et de défense dans les années 1960, mais ne pouvait résister à l’impression acquise par certains qu’après tout, ils n’avaient pas besoin de la France pour assurer leur sécurité. Afin de les détromper, cette dernière avait (et a) plus d’un tour dans son sac. L’un de ces tours est de soutenir en sous-main une menace potentielle, comme celle représentée par l’agitation touarègue au Niger et au Mali. Il ne s’agit pas nécessairement de causer la désintégration de ces Etats, mais de les maintenir sous pression et de rappeler la nécessité d’une protection impériale.

A cet égard, le sommet convoqué à Paris par Hollande ressemble à une farce : c’est précisément la plus grande menace à la sécurité des Etats francophones qui se présente comme leur bienfaiteur dans ce domaine. Comme nous sommes toujours dans l’ère de l’hégémonie occidentale, la chose peut se faire en fanfare – et avec le concours de l’UA –  même si la montagne n’accouchera que d’une souris rachitique. La France peut régler le problème sécuritaire du Mali : mais après tout, pourquoi le ferait-elle ? Dès lors que l’incendie Aqmi (décrit dans les câbles de WikiLeaks comme une menace sécuritaire pour la France, bien plus que pour les Etats sahéliens) a été circonscrit, on n’a plus qu’à revenir à la situation antérieure. Reprenant les exacts propos d’Alain Juppé sous Sarkozy, Laurent Fabius vient de dire froidement au président malien d’aller « négocier » avec le MNLA (le même MNLA qui a empêché le premier ministre malien d’atterrir à Kidal).

Certains chefs d’Etat africains ont sans doute bénéficié directement de la protection impériale : c’est le cas de Idriss Déby, que Paris a sauvé il y a quelques années d’une invasion lancée depuis le Soudan et qui, devenu un féal fort fidèle et loyal, s’est prêté à son coup de balai anti-Aqmi. La France aurait pu étroitement associer les Maliens à cet effort : c’est ce qu’avait fait après tout la Grande-Bretagne en Sierra Leone, dans des circonstances très similaires. Pour combattre les forces du RUF à la suite de l’Opération Palliser entreprise alors que ces forces descendaient sur Freetown, la force d’intervention britannique entraîna de façon intensive la miteuse armée sierra-léonaise tout en contribuant à organiser un système de pression politique (sur le RUF) et de sanctions économiques (contre le Liberia, soutien du RUF) pour desserrer l’étau. L’intervention britannique était, il est vrai accidentelle : l’objectif initial était d’évacuer les citoyens britanniques et autres expatriés avant l’arrivée des RUF. Mais cela montre précisément qu’il n’y avait pas là de calculs politiques et d’arrière-pensées. On ne peut en dire autant, au Mali. Il ne faut pas que l’armée malienne se sente trop rapidement capable de mettre fin aux machinations de Kidal.

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