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« Critique de l’économie politique »

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Parmi les sciences sociales, et en dépit du mot « science » qui figure dans leur appellation, seule l’économie prétend véritablement être une science (il existe une prétention similaire chez les politologues, notamment aux Etats-Unis, mais elle est bien moins acceptée par l’ensemble des praticiens de la discipline). Cette prétention est basée sur une notion de la science comprenant trois éléments nécessaires : la possibilité de progrès des connaissances essentielles, la possibilité corrélative de découverte de « lois » nouvelles et de réfutation de « lois » non solidement établies et la possibilité de prédire l’évolution de tendances économiques sur la base de telles lois. Pour les économistes qui croient que leur discipline est une science (et ils doivent être une majorité, même faible), nous en savons plus aujourd’hui sur l’économie que les contemporains de Louis XIV ou du pharaon Mérikharè. Par la même raison, ceux d’entre nous qui avons été exposés à cette science économique accouchée en Occident par Jean-Baptiste Say (essentiellement) en savons plus dans ce domaine que des Africains ou des Indiens enfermés dans leur culture. En disant cela, nous nous placerions au même niveau que les physiciens et les chimistes. En 1798, les scientifiques de la suite de Napoléon Bonaparte, lors de l’occupation française de l’Egypte, montrèrent quelques expérimentations de physique et de chimie à des savants musulmans, qui en furent stupéfaits. Le Cheikh Al-Jabarti de Al Azhar, qui rapporte la chose dans son Tarikh muddat al-Faransi bi Misr [Histoire de la période française en Egypte], ne put s’empêcher de conclure qu’il s’agissait là de « choses que des esprits comme les nôtres ne peuvent comprendre » (i.e., des esprits éduqués à la façon traditionnelle alors prédominante à Al Azhar). Je ne crois pas que le Cheikh Al-Jabarti aurait nécessairement eu les mêmes réactions face à des démonstrations de science économique par Say.

Il aurait de se défier de lui raison dans la mesure où, en dépit de toutes les lois, ou prétendues telles, découvertes par les économistes, le but proclamé de cette science, la richesse générale des sociétés et des individus à travers des prédictions solides et des conseils précis et exacts, n’est pas plus près d’être réalisée qu’à l’époque du pharaon Mérikharè, et c’est même le cas que beaucoup de sociétés ayant vécu sans économistes ont été plus proches de réaliser un tel idéal que bien de sociétés contemporaines. Ce qui est encore plus curieux, c’est que plus l’économie se définit comme une science, plus elle tend à s’éloigner de la réalité, en bonne part parce sa manière de poser sa scientificité se base sur une sorte de réfutation de la réalité par voie de simplification. Le but, dit-on à cet égard, n’est pas de connaître la réalité dans toute sa complexité, mais d’en offrir une version « élégante et robuste » (« élégante » voulait dire épurée, simplifiée, et « robuste » résistante à des tests de vérification méthodologique). Toute cette problématique – ainsi que le débat même sur la scientificité de l’économie – apparaît dès les premières heures de la discipline, au début du XIXème siècle.

Say, disais-je, est le véritable fondateur de la science économique : il faudrait plutôt dire, des prétentions de l’économie à la scientificité. Il consacre toute la longue introduction (intitulée « Discours préliminaire ») de son volumineux Traité d’économie politique à démontrer que « l’économie politique » (comme on appelait alors l’économie, pour la distinguer de l’économie domestique) était une science, mais pose en même temps, et très clairement, le problème qui compliquait les choses pour une telle prétention. Pour Say, l’économie est une « science expérimentale », nous faisant connaître « les actions réciproques que les choses exercent les unes sur les autres, ou en d’autres termes la liaison des effets avec leurs causes », à l’image de « la physique et [de] la chimie », et par opposition aux « sciences descriptives », « qui consistent à nommer et à classer les choses, comme la botanique ou l’histoire naturelle ». A ce stade, Say fait deux propositions liées par une critique remarquable de la statistique. D’abord, dit-il, en sa qualité de science expérimentale (et il invoque Bacon), « l’économie politique (…) est tout entière fondée sur des faits » et sur « la nature des choses » (qui est d’ailleurs elle-même un fait) : autrement dit, et contrairement aux chimères aristotéliciennes qui avaient été détruites par la méthode baconienne et ses applications en physique et chimie, cette science est fondée sur la réalité même des choses. Deux ou trois paragraphes plus loin, ces « faits » qui fondent l’économie politique sont devenus des « principes » rigoureusement déduits de « faits généraux incontestables ». Subtilement, on semble être passé de Bacon à Descartes, à cette fameuse « intuition » donnant naissance à une « inébranlable chaîne de raisons » et permettant d’établir les « principes » de toutes choses. Certes, chez Say, le premier acte n’est apparemment pas une intuition rationnelle, mais « l’observation des faits particuliers ». Cependant, les fondements de cette observation sont bel et bien intuitifs, et ce qui le démontre paradoxalement, c’est ce curieux paragraphe dévolu à la critique de la statistique, et qui mérite d’être cité en entier.

Avant de le donner, il convient de noter que Say considère la statistique – qui, à l’époque, fourbissait déjà, sous le nom d’« arithmétique politique », les instruments et arguments de ses propres prétentions à la scientificité – comme une vulgaire « science descriptive ». Et donc : « Nos connaissances en économie politique peuvent être complètes, c’est-à-dire que nous pouvons parvenir à découvrir toutes les lois qui régissent les richesses ; il n’en saurait être de même de nos connaissances en statistique ; les faits qu’elle rapporte, comme ceux que rapporte l’histoire, sont plus ou moins incertains et nécessairement incomplets. On ne peut donner que des essais détachés et très-imparfaits sur la statistique des temps qui nous ont précédés, et sur celle des pays éloignés. Quant au temps présent, il est bien peu d’hommes qui réunissent les qualités d’un bon observateur à une position favorable pour observer. On n’a jamais eu un état de population véritable. L’inexactitude des rapports auxquels on est obligé d’avoir recours, la défiance inquiète de certains gouvernemens [orthographe d’époque], et même des particuliers, la mauvaise volonté, l’insouciance, opposent des obstacles souvent insurmontables aux soins qu’on prend pour recueillir des particularités exactes ; et parvint-on à les avoir, elles ne seraient vraies qu’un instant ; aussi Smith avoue-t-il qu’il n’ajoute pas grand’foi à l’Arithmétique politique, qui n’est autre chose que le rapprochement de plusieurs données de statistique ».

Le problème, c’est qu’en termes de données observables ou observées, l’économiste n’avait que celles collectées à travers la statistique (et cela reste vrai aujourd’hui pour toute la partie de l’économie qui se présente comme une science). Say le reconnaît : ses fameux « faits généraux sont, à la vérité, fondés sur l’observation des faits particuliers ». Mais en dépit de ce paragraphe sur les insuffisances insurmontables de la statistique (types d’insuffisance qui n’existent ni en physique, ni en chimie), il assure qu’on peut « choisir les faits particuliers les mieux observés, les mieux constatés, ceux dont on a été soi-même le témoin [critère extraordinairement limitatif, mais qu’on peut accepter comme faisant partie d’une série de critères, note du blogueur] ; et lorsque les résultats ont été constamment les mêmes, et qu’un raisonnement solides montre pourquoi ils ont été les mêmes, lorsque les exceptions mêmes sont la confirmation d’autres principes aussi bien constatés, on est fondé à donner ces résultats comme des lois générales, et à les livrer avec confiance au creuset de tous ceux qui, avec des qualités suffisantes, voudront de nouveau les mettre en expérience ». L’emberlificotement de la méthode baconienne et de la méthode cartésienne paraît total : dans le chaos du réel fugace tel que présenté par la statistique, le choix des faits valides est nécessairement intuitif (d’où le « soi-même témoin »), et tout le reste découle de là, mais cette observation, basée sur une intuition et une chaîne de raisons, peut être vérifiée (principe baconien) par de nouvelles expériences – pourvu, cependant, que ces expériences soit conduites par quelqu’un qui a « les qualités suffisantes » (veut-il dire uniquement « les compétences requises », ou entend-il aussi par là, comme on peut normalement le soupçonner, les facultés lui permettant d’avoir des intuitions rationnelles correctes ?)

Ces difficultés proviennent de ce que l’économie se veut la science de quelque chose qui ne se prête pas au compas scientifique. Jusqu’à l’époque de la révolution marginaliste (à partir des années 1870), les économistes à prétention scientifique refusaient une réponse à ce problème qui ferait usage des mathématiques. Say exprime aussi bien leur scepticisme à cet égard dans son traité : « … ce serait vainement qu’on s’imaginerait donner plus de précision et une marche plus sûre à cette science, en appliquant les mathématiques à la solution de ses problèmes. Les valeurs et les quantités dont elle s’occupe, étant susceptibles de plus et de moins, sembleraient devoir entrer dans le domaine des mathématiques ; mais elles sont en même temps soumises à l’influence des facultés, des besoins, des volontés des hommes ; or, on peut bien savoir dans quel sens agissent ces actions diverses, mais on ne peut pas apprécier rigoureusement leur influence ; de là l’impossibilité d’y trouver des données suffisamment exactes pour en faire la base d’un calcul. L’observateur ne peut même acquérir la certitude qu’aucune circonstance inconnue ne mêle son influence à toutes les autres. » Cette objection est celle qui est d’ordinaire faite aux prétentions des sciences sociales d’être des sciences expérimentales au même titre que les sciences physiques. Say est en effet ici bien prêt de reconnaître qu’une « science morale » (comme il qualifie aussi l’économie) ne peut être réduite au même degré de rigueur de la méthode expérimentale que la physique ou la chimie (et à ce sujet, il faut noter que John Stuart Mill, qui était alors considéré comme un savant de l’économie politique, avait offert, des années après la publication de l’ouvrage de Say, une démonstration rigoureuse sur l’idée que l’économie, en sa qualité de science morale, ne pouvait qu’être une science axiomatique, basée sur la méthode déductive, et nullement une science expérimentale). Les « facultés, besoins, volontés » des hommes forment un réactif inconnu qui déstabilise tout calcul exact, puisque ce dernier nécessite d’isoler toutes les variables pertinentes et d’en connaître les rapports. Comme il ne s’agit pas ici de substances, de micro-organismes ou de poids et masses, mais d’êtres pensants, agissant, désirant, quelque chose d’essentiel échappe nécessairement à la mise en équation.

Cette prudence de certains parmi les plus éminents premiers économistes a été complètement abandonnée par leurs disciples du XXème siècle, pour des raisons qu’on peut aisément comprendre. Aujourd’hui, certains économistes et politologues font de la quasi-expérimentation, référence humble aux protocoles d’expérimentation appliqués dans les sciences physiques et naturelles, en médecine, etc. Mais peu importe, car le paradigme baconien invoqué avec si peu de raison par Say a été remplacé par un paradigme cartésien en bonne et due forme, mais mathématisé (ce qui était, de toute façon, la pente du cartésianisme). En gros, l’observation a été remplacée par des variantes de modélisation, basées sur des postulats à démontrer. Le cœur déductif de la discipline, accepté avec hésitation par Say et ses thuriféraires, est devenu son fier palladium à partir surtout des travaux de Jevons et Walras (Mais ce cœur déductif était reconnu par Say, qui écrit que « l’économie politique, de même que les sciences exactes, se compose d’un petit nombre de principes fondamentaux et d’un grand nombre de corollaires, ou déductions de ces principes », le problème étant qu’il ajoute : « Ce qu’il y a d’important pour les progrès de la science, c’est que les principes découlent naturellement de l’observation ».) Cela a donné de nombreux résultats intéressants ayant toutes sortes d’implications, mais ce qui m’intéresse plus particulièrement dans cette évolution (vers ce qu’on a depuis appelé « économie néoclassique », par opposition à l’« économie classique » de Say et autres), c’est que la définition de la scientificité, si elle se base toujours idéalement sur une comparaison/équivalence avec les sciences physiques, renvoie en fait à une méthode axiomatique qui fait de la réalité une note en bas de page de déductions à caractère mathématique ou quantitatif. L’observation n’est plus un problème, puisqu’elle est a posteriori, et est à caractère confirmatif. Au début de la chaîne, se trouve à présent l’intuition mathématique menant à des postulats. Ce n’est pas là la démarche des sciences physiques à vrai dire, mais dans tous les cas, cette manière de faire crée une tradition qui ressemble plus à de la science que la tradition classique fondée sur des arguments verbaux. L’impression de progrès est plus forte lorsqu’on peut prendre quelque chose comme, par exemple, la courbe de Laffer et démontrer, par une série d’études circonscrites, ses insuffisances et ses pertinences. C’est à travers une critique de l’interprétation keynésienne de la courbe de Phillips que Milton Friedman et ses épigones ont donné au paradigme keynésien prédominant dans les années 1960 l’un des coups de massue qui ont provoqué son effondrement subséquent. Il est intéressant de noter, cependant, que non seulement le keynésianisme n’a pas disparu de la surface de la terre après toutes les misères théoriques que lui avaient causées les monétaristes dans les années 1970, mais il a même récemment repris du poil de la bête après les déboires de ses adversaires suite à la crise de 2008. Lorsque les physiciens se sont débarrassés de la théorie du phlogistique, elle n’a plus jamais refait surface, et ne le peut. Elle était fausse. On ne peut dire de même du keynésianisme ou du monétarisme qu’ils sont « faux », ou « vrais » : et c’est par là qu’on voit l’impertinence de qualifier leur mode d’expression de « science ».

L’économie classique – fondement de l’économie à prétention scientifique d’aujourd’hui – a construit son identité première en partie contre ce que Adam Smith a appelé « the mercantile system », Say « le système exclusif en commerce » et les historiens de l’économie « le mercantilisme ». Smith comme Say (mais surtout ce dernier, car Smith s’exprimait plus en philosophe qu’en scientifique) présentent le mercantilisme comme une stupidité basée sur une ignorance crasse des lois et concepts de l’économie. Mais même le mercantilisme existe aujourd’hui, sous des formes peut-être différentes de celles qu’il avait sous Colbert, mais parfaitement reconnaissables. Ce que Smith et Say ne voyaient pas, c’est que ce n’était pas que les mercantilistes ignoraient les lois économiques : ils pensaient l’économie dans une certaine époque de l’histoire au cours de laquelle certains instruments de transaction, certaines technologies, certains modes d’action et de conduite étaient possibles, et d’autres non. Ce n’était même pas un retard technologique en tant que tel – quoiqu’on puisse facilement imaginer qu’en l’absence des modes de transmission instantanée de l’information qui ont commencé à se développer avec la télégraphie sans fil pour culminer avec Internet, la « science », ou plutôt, l’ingénierie financière n’aurait pas connu les progrès continus enregistrés depuis les années 1850. C’était juste un autre monde, où, par ailleurs, les gens avaient d’autres actes de foi par rapport à la réalité économique. Par exemple, pour les gens qui vivaient à l’époque du mercantilisme (dont les praticiens avaient d’ailleurs des vues très hétérogènes), la croissance des richesses n’était pas infinie. Les classiques et leurs descendants fondent toute leur science de l’enrichissement sur l’acte de foi d’une croissance infinie des richesses, grâce au travail et à l’innovation technologique. Du coup, par exemple, pour beaucoup de mercantilistes, la pauvreté ne pouvait disparaître de la surface de la terre (et différentes vues politiques peuvent être tirées de là : soit exploiter crassement les pauvres, comme beaucoup de théoriciens de l’époque l’ont dit avec une tranquillité qui nous étonne aujourd’hui ; soit leur apporter les charités de la religion et de la philanthropie) ; tandis que pour les classiques, comme la richesse était infinie, la pauvreté était le résultat d’un vice individuel. Le contraste entre mercantilistes et classiques sur ce sujet peut aussi s’énoncer ainsi : pour les uns, puisqu’il y aura toujours des pauvres, il vaut mieux les employer, sinon ils végéteront dans la paresse (mais l’emploi ne peut les enrichir : il les maintiendra juste dans un état de survie, et donc il faut parfois les soulager par libéralité et religion) ; pour les autres, la flèche causale va dans le sens inverse : c’est parce que certains sont congénitalement paresseux qu’ils sont pauvres, sauf ceux (très rares) qui ont vraiment joué de malchance dans la vie, et qui sont alors des « pauvres méritants » qui peuvent être aidés parce que cela pourrait mettre fin à leur misère.

Les recherches sociologiques sur la pauvreté montrent que les croyances des mercantilistes à ce sujet, même si elles n’étaient pas fondées à proprement parler sur une étude de la question, sont plus proches de la réalité que celles des classiques : il y a un certain déterminisme de la pauvreté qui, à moins d’une révolution politico-économique, rend presque impossible son éradication. Les statisticiens ont montré que jusqu’à la révolution industrielle, le taux de croissance de tous les pays européens depuis l’Empire romain était constamment proche de 0. La richesse a toujours été une sorte de sommet doré étincelant sur une montagne de misère allant s’approfondissant : il y avait, sous Colbert, dans « le plus beau royaume du monde », un château de Versailles et 10 millions de chaumières. L’électro-encéphalogramme plat de la croissance économique a soudain connu une montée vertigineuse avec la révolution industrielle, en Angleterre d’abord (début XIXe siècle), puis dans le reste de l’Europe du noroît. Des millions de gens ont été tirés de la pauvreté par des transformations radicales (et d’autres millions y on fait certes fait naufrage, mais cela était attendu). Bref, dans l’ordre des choses (pré-révolution industrielle) où ils pensaient, les mercantilistes n’étaient pas idiots de penser comme ils le faisaient. Evidemment, si, comme les économistes scientifiques, on suppose que ces différences de réalité humaine n’ont pas d’importance dans la manière dont on développe ses connaissances, le passé n’est peuplé que de crétins obscurantistes : « Les écrits des anciens, leur législation, leurs traités de paix, leur administration des provinces conquises, annoncent qu’ils n’avaient aucune idée juste sur la nature et les fondemens de la richesse, sur la manière dont elle se distribue, et sur les résultats de sa consommation », écrit Say.

Pour les premiers critiques de l’économie à prétentions scientifiques, l’erreur initiale a été la focalisation sur la question de l’accroissement de la richesse et non sur le bien-être humain, ou plus précisément, l’idée que l’économie était une sorte de science physique appliquée au monde humain et non une science morale, adaptée aux besoins humains. Tout en se proclamant grand admirateur des maîtres de la science économique, le philosophe Joseph Droz, dans un ouvrage intitulé Economie politique ou principes de la science des richesses, leur rappelle vivement que le but est le bonheur de l’homme : « … lorsque nous méditons, souvent il arrive, à notre insu, qu’une idée se substitue, dans notre esprit, à une autre idée. Ainsi, nous pensons d’abord à la prospérité publique ; et, pour l’accroître, nous examinons comment on peut multiplier les richesses : bientôt, préoccupés de cet examen, nous ne songeons plus qu’aux richesses ; le moyen devient un but, et le bonheur est oublié. La facilité avec laquelle s’opèrent ces changemens d’idée est une grande cause d’erreurs. Un écrivain distingué en économie politique, Ricardo, prend la plume pour être utile à ses semblables ; mais, entraîné par ses calculs, il semble quelquefois oublier les hommes et ne tenir compte que des produits. Par exemple, il établit que dans une contrée où se trouvent dix millions d’habitants, si le travail de cinq millions d’entre eux suffit pour les nourrir et les vêtir, ce pays n’aurait point d’avantage à compter douze millions d’habitants, si le travail de sept millions devenait nécessaire pour obtenir les mêmes résultats [Des principes de l’économie politique, tome II, p. 294 de la traduction française, note de Droz]. Il lui est donc indifférent que deux millions d’individus existent ou n’existent pas, si le produit est le même. En lisant certains économistes, on croirait que les produits ne sont pas faits pour les hommes, et que les hommes sont faits pour les produits » (Livre II, ch. 1). L’attitude ici mise en épingle par Droz est devenue de nos jours si habituelle que nous ne songerions même pas à nous en étonner comme il le faisait alors. Ces êtres humains surnuméraires ont même reçu un nom assez horrible dans le jargon contemporain, mais sans qu’on y fasse attention, tellement nos impressions morales ont été racornies à ce sujet : « population flottante ».

A la source de ce type d’erreurs se trouve le fait même d’avoir défini l’économie comme la science de la richesse. Pour ce faire, il fallait circonscrire son champ d’action en excluant rigidement tout ce qui n’y a pas égard. C’est ce que fait Say dans son Discours préliminaire, par exemple : il en a exclu la politique et la morale, en particulier. Mais vers la fin de sa vie, et après avoir absorbé les flèches des critiques, Say lui-même admet – mais comme une arrière pensée, car la proposition ne pouvait être intégrée dans la logique de son travail – qu’en réalité, l’économie embrasse la totalité du système social. Du moins – comme le montrèrent par la suite d’autres savants – le faut-il pour qu’elle soit utile, étant entendu qu’il s’agit d’un type de savoir qui a un aspect rationnel et un aspect appliqué, et que les deux sont subordonnés aux impératifs de la politique et de la morale. Bien entendu, ceci est une voie qui n’a pas été suivie par les deux grands courants de pensée scientifique économiste qui ont dominé le XXème siècle, le libéralisme et le marxisme.

A mon sens, la voie suivie a conduit à une sorte de déréalisation de l’économie, devenue, comme Descartes selon Pascal, « inutile et incertaine », à force de vouloir précisément être utile et certaine. Il est facile de s’en apercevoir en Afrique où les étudiants en économie reçoivent une connaissance inutilisable sur place, parce que le contexte social, économique, culturel et politique ne le permet pas. Ou du moins, c’est ce que je croyais.

Je me souviens en particulier que lors du premier cours d’économie politique que j’avais donné ici, la moitié des étudiants étaient économistes au départ. A mi-chemin, l’un d’entre eux partit, parce qu’il ne supportait pas la charge de lecture et d’écriture à faire. Vers la fin du cours, je demandai à deux (sur les trois qui restaient parmi les économistes) de quitter mon cours étant donné leur faiblesse. Ils insistèrent pour rester, mais finirent derniers, derrière des sociologues et des juristes (et un brillant économiste tout de même). J’avais eu, à un moment donné, une conversation avec eux qui m’avait révélé l’origine de leur faiblesse – et qui a débuté en quelque façon le train de pensées dont cet essai est une illustration : on ne leur enseignait rien que de la modélisation et de l’économétrie. Ils avaient certes quelques notions de l’histoire de la discipline, mais très vagues et n’ayant aucune portée épistémologique. Ils n’apprenaient rien sur les réalités économiques du Niger, mon cours étant leur premier contact avec une telle matière – et sans doute leur dernier. Mon explication était qu’il s’agissait là de l’effet « périphérie » : les universités de pays comme le Niger consomment le savoir mais ne le produisent pas. Ces étudiants étaient donc de simples victimes d’un psittacisme de tiers-mondiens. En lisant cet article du Guardian (Cambridge ! Quoi de plus central !), je me suis rendu compte que je me trompais du tout au tout, et que le mal est général et égal à lui-même au centre comme en périphérie.

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  1. Pingback: En attendant Piketty | lakkal

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