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Le putatif speech de Nairobi

Publié le

Il y a deux mois de cela, j’ai été invité à venir à Nairobi délivrer un petit discours de motivation dans un atelier organisé par l’Union africaine. Finalement, je n’y suis pas allé, l’UA ne m’ayant ni envoyé de billet d’avion, ni expliqué pourquoi la chose était finalement tombée à l’eau. Lorsque j’en ai parlé à des gens, j’ai eu deux sortes d’explication, dont l’une m’a un peu surpris. La première, qui est sans doute correcte, dit que l’atelier a sans doute été annulé ou reporté et les logisticiens de l’UA sont trop incompétents pour bien communiquer là-dessus (mes recherches en ligne n’indiquent en effet pas de tenue d’un tel atelier). L’autre explication est paranoïaque : elle vient d’un Sénégalais et d’un Béninois rencontrés à Dakar et qui sont persuadés que c’est un « coup des anglophones » pour m’évincer. Je leur fis remarquer qu’il n’y avait rien pour quoi m’évincer, puisque je n’avais même pas demandé à participer à la chose (j’avais reçu l’invitation par email sans même qu’on me donne une explication de où on avait appris mon existence) et que d’ailleurs toute notre correspondance était en anglais – rien n’y fit. J’étais tout de même un surpris de cette imagination, même si j’avais écrit, il y a quelques années, un essai des « Anglos et des Francos » que je débutai ainsi :

« Sur la fin du XVIIIeme siècle, et jusque tard dans le XIXeme siècle, la population blanche des Etats-Unis d’Amérique était dominée à parité ou presque par deux groupes européens, les Anglais et les Allemands. Ces deux groupes, bien que proches cousins dans leur langue, leur religion et la plupart de leurs coutumes et caractères ethniques, étaient cependant nettement distincts, nourrissaient des préjugés différents et s’éduquaient le premier à travers ses relations avec l’Angleterre, le second à travers ses relations avec l’Allemagne. Chacun de ces groupes était de soi si important que la question de savoir quelle langue, l’anglaise ou l’allemande, le gouvernement fédéral devait favoriser, se posa. Selon la tradition, George Washington trancha en faveur de l’anglais, bien que certains laissaient entendre qu’il était plus équitable et plus pratique de favoriser également les deux langues. Washington choisit l’anglais puisqu’il était déjà la langue majoritaire de l’élite dirigeante du pays. Mais s’il rejeta spécifiquement la solution du bilinguisme, c’était pour éviter de reproduire et pour ainsi dire d’importer, aux Etats-Unis, les rivalités, jalousies et susceptibilités qui existent entre les nations européennes sur le Vieux Continent. Il ne voulait pas des divisions que nourriraient les préjugés culturels qui existaient nécessairement même entre deux peuples aussi proches l’un de l’autre que l’anglais et l’allemand.

Cette sagesse de l’homme d’Etat américain devrait d’autant plus nous inspirer, sur le continent africain, que nous ne sommes même pas d’origine européenne. Cependant, il n’est pas difficile de remarquer que la grande division qui existe entre nous, Africains, et cela apparemment de plus en plus, est cette ligne de partage héritée de la colonisation entre Anglophones et Francophones (les Lusophones et Hispanophones restant des minorités souvent acquises à leurs voisins). Nous reproduisons non pas seulement les préjugés des Français sur les Anglais et vice versa, mais nous adoptons même, pour nous définir, les théories coloniales élaborées par nos anciens maîtres, comme si elles avaient vraiment eu une réalité palpable. Combien de fois n’ai-je pas entendu des Anglophones, depuis un grand intellectuel doté du prix Nobel de littérature comme Wole Soyinka, jusqu’à mon ami cordonnier nigérian à Dakar, Austin, faire allusion, non sans une légère touche de condescendance britannique, au « programme d’assimilation » qui aurait fait de nous d’insupportables petits Français. De notre côté, nous ne manquons pas de croire, avec une envie toute française en effet, que les Anglophones auraient reçu de leurs anciens maîtres des leçons de pragmatisme et d’autonomie qui nous manqueraient cruellement – envie nuancée cependant par l’impression que nous autres rejetons du pays des Lumières, du champagne et de la finesse d’esprit sommes tout de même plus civilisés que les grossiers Afro-saxons. »

Le lendemain de cette intéressante conversation, en tout cas, je me rendis au siège du CODESRIA où j’avais une affaire à régler et découvris que l’institution y avait une librairie. J’y allai donc faire des emplettes et me rendis compte que le CODESRIA éditait lui-même des livres en version anglaise et française, lorsque le libraire (un francophone) me demanda quelle version je préférais. « Etant donné que j’écris surtout en anglais », lui dis-je, « je ferais mieux, je suppose, de prendre les versions anglaises ». « Ah, c’est donc vous autres qui sabotez notre langue », me répondit-il de façon tout à fait inattendue. « Notre langue ? » fis-je, ne comprenant pas tout de suite. « Oui, le français. Plus vous produisez en anglais, plus tout passe par l’anglais, et les gens se sentiront obligés d’apprendre l’anglais, et on finira par ne plus rien faire en français. » Je le regardai un instant, et décidai que, somme toute, étant donné que j’avais des étudiants au Niger qui voudraient peut-être consulter ces ouvrages, il valait mieux, en effet, prendre des versions françaises là où il y en avait. Je lui demandai ensuite sa nationalité. « Camerounais ». Cela se comprenait mieux.

Mais pour en revenir à l’UA et à Nairobi, j’avais fini par écrire le speech et il porte sur le problème dont il est question au postage précédent. Si l’UA me réinvite, je le prononcerai, mais en attendant, le voici – en anglais, je suis marri de le dire. (Sur cette question de l’Etat et de l’économie, la personne à lire, soit dit en passant, est Erik Reinert, l’auteur de Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres. Voir ceci et ceci. Je lis en ce moment un article qu’il a publié en 1999 dans le Journal of Economic Studies, « The Role of the state in economic growth » dans lequel il oppose (entre autres lumineux aperçus) la tradition de l’échange et de l’Etat passif dérivant de la pensée d’Adam Smith à celle de la production et de l’Etat actif dérivant de la pensée économique de la Renaissance).

Et maintenant le speech :

Thank you very much for the invitation to share my thoughts with all of you.

Once in a classroom, in Niamey, I was stressing to my students the importance of thinking hard about a certain topic, I think it had to do with the environment, and I described that as a priority issue. One student, I should say the keenest and most original of the lot, took over from a pause I made to mutter: “But Sir, in this country everything is a priority.” I could not refute that, it was the truth, so I just smiled, but still felt that this was certainly not all there was to it. Yes, in Niger, in most of our countries, everything is a priority. Maybe that’s the final definition of our predicament. Everything is a priority, and so we simply do not know where to start. But surely, I thought, there must be a priority of priorities, something that absolutely needs to be done for everything else to start moving in some directions we wish.

It ended up occurring to me – call it the job conditioning of a political scientist – that that thing must be the state. My thinking here was simply logical, however. What must need be established to make everything move is the moving agent itself, and clearly then, the one thing we must first sort out is the good and sound organization of states. It’s the now old hardware-software issue. As a political scientist with a PhD from the United States, I was taught that Africa’s priority is democracy, free and fair elections, the rule of law and good governance. On the ground in Africa, however, there is plenty of evidence that attempts at practicing democracy is an endless source of grave problems not found in the West, up to and including civil war. How then can this be such a priority? And yet I did, and still do recognize that, on the whole, democracy is much better than what we have in terms of political regimes in most parts of the continent. Western political scientists made sense of this by concluding that democracy could not function in an unsuitable environment, by which they essentially meant or implied African cultures and poverty. As for me, I had long made sense of it by rather thinking that democracy could not operate with weak state organizations. If we take the component parts of the matter and look for instance at “rule of law,” it simply is a fact that with diminutive and weak judicial systems, we cannot have a policy of rule of law. The problem in our case is instrumental. If rule of law is an effect of democracy, the judicial system is a state instrument. In a chain of causality, the instrument precedes the effect. If the instrument is weak and corrupt, then the effect is lackluster. In any case, we cannot have democracy working – that is the software operating – without robust state organizations – that is the right hardware equipment. Democracy is an effect of a strong state, counter-intuitive as this may sound to some. And this is true for everything else, health policy, security policy, environment policy, and even – since we are gathered here under the aegis of the African Union – integration policy. And before embarking on the sort of pointers I would like to offer today, let me expatiate a bit on this part, integration policy.

In broad lines, the way we do integration in Africa is inspired from the European process, but our reasons are a bit different from the Europeans. We have something in common with them, though: it’s the “let’s pull together to counterbalance the heft of the world’s giants” thing. But at bottom, the Europeans started to integrate because their states were too strong, and we started to integrate because our states were too weak. American political scientist Jeffrey Herbst once mused about the fact that while in Europe, the most celebrated monuments in the capitals were tributes to the triumphant state – such as Trafalgar Square in London, the Arc de Triomphe in Paris or the Brandenburger Tor in Berlin – in Bamako, Malians erected a monument to African unity. This he saw as testimony to a problem in state building. States become strong in competition, not in woolly communion. To develop their sinews, they need to feel the fear of death or domination. Fear forces them to put their house in order, and the constant wars on the continent of Europe hammered out strong state organizations. At some point, however, those became so strong that competition risked meaning mutual obliteration, as was shown by the two world wars. And so union became a matter of life or death. In Africa, we had a different historical urgency. Our vast landmass and geography meant that the kind of struggles that made up Europe’s history were absent from ours, and we rarely felt the need of having states, or when we did, our states were rather soft. This proved our undoing, when we collided with Europe in the nineteenth century, and the lesson we drew from that traumatic experience is that we must unite. This was the mantra of our more genuine leaders at independence, and Bob Marley sang about it. Only, it looks like no one stopped to ask, what is there to unite, and who would do the uniting? African unity was and remains a popular idea in Africa, but the people do not simply unite by dint of sheer volition. I believe states are the building blocks of integration, if we choose to see them as the first level of the process. In a sense, states are simply a basic form of popular integration, especially in Africa where the peoples they rule are usually multi-ethnic. So they are the brick foundations, they are that which there is to unite, they will be the first propellers of the process, and they must be gotten right first.

This being now clear, let me conclude on my pointers on how to get state-building right, or how to start on that job anyway. I can talk for hours about this or write a tome, but if I were to synthesize, for mulling over, two main things to do, I would say: turn collaboration into competition, and also, make of state studies a central object of social science curricula in Africa’s higher education systems. The first item of advice merges the historical wisdom to be derived from Europe’s career with our own trajectory. We must think on how to put into our regional integration processes elements of competition, such as sanctions and rewards, benchmarks and indices, and a variety of meaningful incentives that will make of them real schools of state building and not just dreams of free-trade areas. Again, free-trade will be the consequence of thriving national economies, which will need to be built by states. But we must learn how to do this in our conditions, and state-building should become an African conversation, one that comes from our needs as we perceive them. Some agency of the African Union should pool the resources to establish a few elite sites where such a science could start being developed, with dissemination in our universities and other education centers being an end point of the evolution. Humans do things only when they start thinking and talking about them. We are governed by ideas and representations. When Africans start to think hard and talk seriously about good state organizations, they will start having them, culture and poverty notwithstanding.

And on this, I rest my case. Thank you for your attention.

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