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Ah, ces descentes de ministère…

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Baruch Spinoza commence son Traité politique par un propos d’apparence assez décousu où il oppose la philosophie (ou science) politique à la pratique politique. De toutes les sciences qui peuvent être appliquées, dit-il, « c’est la politique où la théorie passe pour différer le plus de la pratique, et il n’est pas d’hommes qu’on juge moins propres à gouverner l’Etat que les théoriciens, c’est-à-dire les Philosophes. » Ces derniers prétendirent parfois, en des exemples fameux, servir de tuteurs à des gouvernants. Ce ne fut pas toujours sans se roussir les plumes. L’histoire paradigmatique est celle de Platon qui, irrité de ce que ses compatriotes athéniens ne voulaient pas mettre en œuvre son régime idéal, se rendit chez Denys, tyran de Syracuse pour lui offrir ses services (chez les Grecs anciens, « tyran » n’est pas un terme nécessairement péjoratif, soit dit-en passant). Ayant conseillé au tyran de se débarrasser des intellectuels à l’esprit critique, ce dernier vendit Platon comme esclave, et notre philosophe ne fut sauvé – racheté – que par ces mêmes dirigeants athéniens qu’il détestait tant. On connaît les relations houleuses de Frédéric le Grand et Voltaire, moins bien celles de Catherine la Grande et Diderot qui leur ressemblent par bien de côtés. Au vrai, les philosophes n’étaient pas que de simples théoriciens. Le mot manquait au temps de Spinoza et devait apparaître seulement au début du XIXème siècle : c’étaient des idéologues. Diderot et Platon sans doute bien plus que Voltaire. Rousseau aussi entre dans ce moule, conseillant non pas des autocrates couronnés, mais des peuples souverains (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, Projet de constitution pour la Corse), comme d’ailleurs John Locke dont les Fundamental Constitutions of Carolina furent effectivement adoptées par les neuf Seigneurs Propriétaires de la colonie de Caroline.

En général, les gouvernants n’écoutaient guère leurs philosophiques conseillers, et les idéologies dont ces derniers étaient enceints firent toujours fausse couche. Le gouvernement devait reposer essentiellement sur la pratique, l’expérience, des principes hérités et plus ou moins adaptés au temps qui passe, et des institutions qu’il fallait équilibrer et coordonner. Il y eut bien, pourtant, un peu partout, l’idée d’un modèle à suivre – mais dans certaines limites. En Europe continentale, tous les gouvernements se mirent à tendre à la monarchie dite absolue (c’est-à-dire administrative) au XVIIème siècle. Ce devait être en bonne part effet d’imitation des grandes puissances du XVIème siècle, l’Espagne et l’Empire ottoman : mais c’était imitation, mieux, émulation – pas imposition. D’ailleurs – et c’est pour cela que le terme de monarchie administrative est mieux indiqué que celui de monarchie absolue – dans tous ces cas, la tendance était à la création de structures étatiques plutôt qu’à la formulation d’un régime idéal. Il n’était pas tant question de croire que chaque pays se porterait mieux en adoptant une autorité personnelle sans partage (l’idée que Louis XIV et certains de ses collègues se faisaient de la monarchie), que de mettre en évidence le fait que sans structures étatiques viables, chaque pays risquait de devenir un simple jouet de l’histoire. Du reste, ces structures se développèrent aussi en Angleterre, où la suprématie devint parlementaire, non monarchique. (Deux grandes exceptions connurent des sorts très différents : la Pologne qui s’obstina à rester féodale finit par être « partagée » par ses puissantes voisines ; la Suisse protégea sa paisible anarchie dans ses montagnes, mais finit elle aussi par être envahie par les révolutionnaires français qui la contraignirent, non sans traumatismes, à devenir un Etat).

Lorsque les Etats-Unis furent établis, le spectre de l’anarchie surtout hantait ses dirigeants : il fallait créer l’Etat et trouver un régime politique adéquat. Cette dernière tâche fut la plus facile, puisque le régime politique est (dans un pays indépendant) le résultat des idéaux des classes dominantes. Les riches commerçants, manufacturiers et planteurs qui fondèrent les Etats-Unis voulurent un régime mixte de style républicain, également éloigné de ces deux horreurs que sont la monarchie et la démocratie (régime qui, sous le titre actuel de démocratie gagné à la faveur de l’extension du suffrage, demeure au fond celui qui existe encore aujourd’hui aux Etats-Unis). Plus difficile, et moins connue, fut la construction de l’Etat, obsession des Américains jusqu’à la première guerre mondiale, et qui présida à l’invention de la science politique universitaire par des jeunes gens qui furent envoyés en Allemagne pour étudier l’administration publique. Les Etats allemands étaient la référence. Les Américains considéraient l’Etat anglais trop atmosphérique, et celui des Français trop gangréné par l’instabilité démocratisante, pour leur servir de modèle. Il fallut la propagande anti-allemande des années de guerre pour détourner les politologues américains de ce paradigme germanique – non sans douleurs pour certains, y compris Woodrow Wilson – et le développement soudain des notions libérales (pluralisme, état de droit) dans les années 20 et 30, accompagné de la vogue de politologues anglais comme Harold Laski, signale seulement que le problème de l’Etat avait reçu sa solution américaine – sans doute dès la fin du XIXème siècle, mais les habitudes bien établies ne peuvent être renversées que par une catastrophe politique, révolution ou guerre.

A quoi rime tout ce propos ? Au fait, que je trouve bien étrange et bien caractéristique à la fois, qu’en Afrique, on se soit mis – depuis la fin de la Guerre froide – à mettre la priorité sur le régime politique et non sur la construction de l’Etat. Bien entendu, nous ne faisons là que suivre la vogue normative mondiale, un consensus de Washington de style politique, plus sympathique d’ailleurs que son correspondant économique, mais, à mon avis, tout aussi inutile. Je me souviens d’un débat que j’avais suscité lors d’un séminaire sur la tentative de l’ancien président Tandja d’établir une dictature au Niger. J’eus la surprise de me rendre compte que la majorité des étudiants étaient d’accord avec Tandja et souhaitaient qu’il eût réussi son coup. « Mais », objectai-je, « cela aurait détruit les chances de la démocratie », sur quoi l’un d’entre eux rétorqua, « Mais monsieur, qu’est-ce qui est le plus important ? Avoir la démocratie, ou avoir le développement ? » Le fait étant que ce débat venait à la fin d’un cours où j’avais montré tout le stress auquel la pratique démocratique avait soumis la société politique nigérienne, notamment du point de vue développement, je n’avais guère de réponse valable à faire – autre que « Je n’aurais en tout cas pas pu vous faire ce cours sous une dictature ». Oui certes, semblèrent-ils se dire : mais et alors ?

Je les comprenais. En nous vendant la démocratie au début des années 1990, les Occidentaux nous promirent qu’elle finirait assez rapidement par nous mener au développement. Comme eux-mêmes sont à la fois développés et démocratiques, la chose leur paraissait évidente, même nécessaire. Mais ils commirent là la même erreur dont les accusent les économistes hétérodoxes en matière économique. Toujours dans les années 1990, les Occidentaux nous obligèrent à libéraliser l’économie, prenant pour une cause du développement ce qui en est un effet. C’est après avoir construit un tissu industriel solide et diversifié l’économie que les pays riches ont adopté une conduite économique plus respectueuse des principes libéraux (et encore, pas si systématiquement qu’ils le prétendent). De même, les principes de la démocratie représentative n’ont triomphé – là où ils ont triomphé – qu’après la construction de l’Etat. Si les pères fondateurs des Etats-Unis rejetaient la démocratie, c’était par crainte de son potentiel d’anarchie et de déchirements internes que seule une robuste charpente étatique pouvait supporter. Le stress démocratique – sujet que les politologues de style non-spinoziste qui dominent la discipline actuellement ne voudront jamais étudier – peut, sans détruire un pays, le maintenir dans un état constant de « slow burning » qui ne lui permettra guère d’avancer, et qui le fera parfois reculer, ce qui explique la frustration des critiques africains de ce régime.

Nous avons reçu des structures étatiques sous la colonisation, au cours d’une histoire qui attend encore d’être écrite. Un historien d’Afrique francophone devrait écrire une biographie d’Ernest Roume, l’architecte de l’AOF, qui ne saurait intéresser un historien français, et dont la connaissance des œuvres et travaux nous en dirait long sur nos forces et faiblesses héritées ou dérivées. L’Etat colonial n’était pas viable en dehors des structures de l’empire colonial, et après 1960, à peu près tout devait être repris à nouveaux frais. Par exemple, l’impôt, cet élément clef de la structuration d’un Etat : les méthodes coloniales de son extraction n’étaient pas viables dans un pays indépendant, étant de caractère essentiellement despotique et rudimentaire (la fiscalité coloniale était dominée par l’impôt de capitation collecté au knout). Pourtant, les nouveaux régimes africains – même ceux qui se disaient gauchistes, comme l’un des éphémères premiers régimes du Dahomey – persistèrent au moins jusqu’au début des années 1970 à les pratiquer, compromettant dès le départ cet axe fort de la construction d’un Etat. Lorsqu’ils furent forcés d’abandonner la plupart des pratiques d’origine coloniale, nos gouvernants se trouvèrent démunis, car ils ne purent imaginer de solutions de rechange politiquement viables et devinrent progressivement drogués à l’aide. Des questions de ce genre ne font pas aujourd’hui partie de la conversation publique en Afrique, car elles sont assourdies par les questions liées à la bonne implantation et à la bonne marche de la démocratie. Or, sans Etat fonctionnel, aucun régime politique, dictatorial ou démocratique, ne saurait marcher de toute façon.

Malheureusement, le discours démocratisant a balisé le terrain. Il m’arrive parfois de présenter la Chine comme un modèle alternatif à celui que nous suivons actuellement, mais la plupart des gens la voient simplement comme une dictature – mot qui, d’ailleurs, est, pour certains, un compliment. Le mot « dictature » appliqué à la Chine, à la réalité chinoise, est aussi simpliste que le mot « démocratie » appliqué aux Etats-Unis. Mais de toute façon, il ne s’agit pas, pour moi, du régime politique – et je ne saurais caractériser le régime politique chinois que je connais mal et qui ne me semble guère à mettre dans le même panier que celui de Mobutu Sese Seko ou Francisco Franco : plutôt, je l’intéresse au fait patent que les Chinois modernisent actuellement leur Etat avec des résultats qui devraient nous inspirer, puisque le processus repose sur des problèmes similaires aux nôtres. Entendons-nous bien : la Chine a un – même deux, si l’on compte Taiwan – Etats modernes depuis au moins les années 1940-50. Et ces Etats modernes profitent de réflexes et usages étatiques vieux de plusieurs millénaires – les plus vieux encore vivants. Néanmoins, le même problème se pose pour la Chine et pour nous : comment réformer cet Etat pour résoudre les problèmes économiques et politiques et arriver à un état de civilisation supérieure dans les conditions créées par l’hégémonie occidentale ? La solution évidente semble être celle de l’émulation : imiter ce que font les autres et le rendre meilleur par adaptation. Cela suppose : 1. Bien se connaître, 2. Etudier l’autre de manière à la fois critique et productive (donc sans être impressionné) et 3. Tirer des leçons pour faire mieux que l’autre. Les Chinois – et avant eux les Japonais, les Taïwanais, les Sud Coréens – appliquent cette méthode, de façon très consciente d’ailleurs, comme le montrent leurs documents de politique générale. Cela ne veut pas dire qu’ils réussiraient à tous les coups, mais c’est bien mieux que notre propre attitude : 1. Ne pas se connaître, 2. Admirer aveuglement l’autre (ou le détester tout aussi aveuglement) et 3. Essayer de faire exactement comme lui sans avoir le millième de ses moyens.

La priorité est à la construction de l’Etat, dans tous les cas : d’accord, me dira-t-on, mais en attendant, il faut bien aussi avoir un régime politique. Ce dernier devra-t-il être démocratique, ou dictatorial ? Etant donné l’histoire récente de l’Afrique – qui n’est pas l’histoire de la Chine, après tout – cette question est inévitable. Ce n’est pas tant une histoire de lutte entre la démocratie et la dictature qu’une histoire de la liberté et de la solitude du pouvoir politique. Tous les dictateurs africains ne furent pas des affreux. Seyni Kountché n’aurait par exemple rien eu à dire à Mobutu Sese Seko, ni même à Gnassingbé Eyadéma que les militaires nigériens admiraient au début des années 70 (peu avant le coup d’Etat de Kountché). Néanmoins, tout comme ceux-là, il était à la fois trop libre et trop seul. Les liens institutionnels sont des pesanteurs si l’on veut – et surtout si l’on n’est pas à la hauteur – mais ils sont aussi des instruments. Kountché était libre de donner tous les ordres qu’il voulait, mais on était aussi libre de lui désobéir, à moins qu’il ne payât de sa personne et de la personne de ses soldats. Les Nigériens d’un certain âge se souviennent avec un brin d’émotion des descentes surprise qu’il faisait à 7h du matin dans les ministères pour instiller la peur du retard et de l’absentéisme dans le cœur des fonctionnaires. Mais un chef d’Etat n’a pas à faire des descentes inopinées dans des bâtiments publics, dans « l’ordre normal des choses », i.e., dans un Etat bien ordonné : cette conduite était le signe d’une impuissance, d’un manque. L’éclat et l’ostentation musclée du pouvoir sont souvent des signes de faiblesse, non de force. Certains en devinrent désaxés, et d’autres – comme Kountché – en acquirent une sagesse amère.

La démocratie n’a pas vraiment aboli cette problématique. Sans doute, les chefs ne sont plus guères libres, et le folklore des partis politiques et des médias ne se prête guère à la solitude hautaine ou effrayante d’antan. Tout ceci atteint d’ailleurs même ceux qui sont en fait restés des dictateurs. Biya, Compaoré, sont toujours là comme des gueules de bois qui refusent de passer, alors que l’air du matin réveille les masses jadis abruties par la vinasse de la tyrannie. Mais la nécessité d’Etat demeure. Mahamadou Issoufou, actuel président nigérien, s’est amusé un moment donné à faire des descentes de ministère à la Kountché, ne recueillant pour sa peine que niches et quolibets. C’est que la position s’est aggravée : il n’est plus si libre de donner des ordres, certes, mais ses ordres sont encore moins obéis que ceux de Kountché. L’une des raisons pourquoi certains soutenaient le coup de Tandja se trouvait dans la supposition qu’il allait patriotiquement mettre fin à cette chienlit. Je ne le crois pas, et les premiers actes de son éphémère régime le montrent bien. Néanmoins, même si telle avait été son intention, le résultat n’aurait pas dépassé le niveau du bricolage, car rien n’indique chez Tandja et ceux qui l’entouraient un programme visant à construire l’Etat – à mobiliser les ressources, faire les sacrifices, forcer les mesures et prendre le temps long de peut-être deux à trois décennies (se prolongeant sans doute au-delà de la mort de certains des initiateurs) pour obtenir les premiers résultats patents. Il semble – vu de loin – que ce soit là ce qu’est en train de faire Paul Kagamé au Rwanda, et si c’est le cas, sa dictature est au moins plus utile que notre démocratie. Mais non pas si son régime – qu’on l’appelle dictature ou de tout autre nom – ne dépasse pas sa petite personne. Lorsqu’il est mort en 1987, Kountché était en train de créer une transition entre le régime purement militaire, qui reposait en fait entièrement sur ses épaules, et un régime à caractère plus républicain, doté même d’une certaine mesure de libéralisme. Si ce régime avait survécu aux coups de boutoir de l’ajustement structurel et aux ambitions et récriminations aiguisées par un contexte de banqueroute, il n’aurait pas été démocratique au sens occidental du terme (démocratie représentative), mais il n’aurait pas non plus été une dictature. Ce qui l’aurait différencié d’une dictature – et ce qui, incidemment, différencie le régime chinois d’une dictature au sens où l’entendent les journalistes occidentaux – c’est que le pouvoir politique y aurait été dispersé et régulé, au lieu d’être concentré et arbitraire. Il est possible qu’un tel régime ait mieux convenu aux Nigériens dans leur évolution historique actuelle, mais surtout, il se serait mieux prêté à la construction de l’Etat que le régime actuel, incontestablement.

Quoi qu’il en soit, la question ne se pose de toute façon pas dans ces termes. Elle se poserait plutôt ainsi : si la construction de l’Etat est la priorité, que faut-il modifier dans le régime existant (de style démocratique ou dictatorial suivant le pays) pour obtenir les conditions favorables à cette œuvre ? En sachant – pour les nombreux critiques africains ou nigériens de la démocratie – qu’on peut fort bien construire un Etat en pratiquant la démocratie : il faut juste apprendre à le faire – ce qui ne veut pas dire « imiter », et ce qui est une toute autre (énorme) question.

Une fois l’Etat construit, en tout cas, et pour les décennies ou siècles où il vivra (car en dépit de l’exception chinoise, les Etats sont mortels), on devient un acteur responsable de l’histoire, qu’on soit petit ou grand, riche ou pauvre – et à partir de ce moment, on entre dans un autre plan d’évolution, qui a ses propres risques, ses propres dangers, ses zones de tempêtes et ses havres, et qui seul peut révéler ce que nous sommes à nos yeux et à ceux du monde, et nous pousser, si nous apprenons à user de cette liberté supérieure à bon escient, à réaliser l’état de bonne et juste civilisation qui nous convient.

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