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Les « Tough Questions » kenyanes

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L’attaque du centre commercial Westgate à Nairobi est directement inspirée de celle de l’hôtel Oberoi, à Mumbai, en 2008, mais le contexte politique dans lequel elle s’inscrit est plus proche de celui du 11 septembre ou, dans une mesure moindre, des attaques contre le Niger, à Arlit et Agadez. Il s’agit, avant tout, d’une vengeance – fort bien ciblée d’ailleurs, quoiqu’avec des aspects sinistres qui peuvent légitimement mettre mal à l’aise.

Le Kenya est une puissance régionale. Il ne s’agit pas d’un pays comme le Mali ou la République centrafricaine. Ce n’est pas un pays « émergent », mais ce n’est pas non plus un pays pauvre – tout au plus, fort inégalitaire. Il dispose, dans tous les cas, d’un Etat robuste, capable de définir de façon relativement autonome les intérêts du Kenya et de mettre en œuvre une politique destinée à les défendre et à les protéger. Le Kenya dont les intérêts sont défendus et protégés est le Kenya des riches et aisés. Cela est vrai, bien entendu, de tous les pays du monde, mais nous savons bien comment cela se traduit en général en Afrique : les riches et aisés ont tendance à brader le pays et à planquer le magot en Europe ou ailleurs. Mais pas tout à fait, au Kenya, où ils investissent particulièrement dans les plantations et le tourisme, de façon intégrée avec le grand business international (et Westgate Mall est un symbole fort de toute cette combinazzione). Au Kenya, il y a donc cette alliance productive entre classe dirigeante et classe rupine qui amène généralement les Etats à s’organiser pour mettre en œuvre un projet politique cohérent. (Là où cette alliance n’existe pas, comme au Niger par exemple, l’Etat stagne dans l’incohérence, n’étant d’usage à personne doté de réelles vues politiques). L’un des résultats de toute cette affaire, c’est l’intervention kenyane en Somalie, en octobre 2011.

Cette intervention n’avait, au départ, aucune légitimité internationale – en dehors de l’assentiment discret de la « communauté internationale » devant toute action vigoureuse contre des islamistes armés. Ce fut une invasion pure et simple de l’armée kenyane, décidée à mettre le holà sur une situation qui menaçait les plus chers intérêts de l’économie kenyane telle que décrite plus haut. Elle n’était ni légitime, ni légale – mais elle n’était pas injustifiée, ni même injuste (dans la mesure où ce n’était pas le Kenya qui « avait commencé le premier »). La violente instabilité de la Somalie menaçait de gangréner le Kenya, à travers l’industrie de la piraterie et des enlèvements pour rançon, cette dernière activité étant favorisée surtout par les islamistes armés. Pour financer leur guerre, ces derniers (et peut-être d’autres groupes encore) avaient décidé de se mettre à kidnapper les touristes occidentaux qui fréquentaient ce paradis du tourisme, tandis que la piraterie commençait à compromettre l’avenir du port de Mombasa. Sans compter le triple problème humanitaire, économique et sécuritaire que représentait le flot de réfugiés somaliens au Kenya, avec un impact politique sur l’humeur nationale. Le Kenya était donc fondé à se défendre et à se protéger.

Mais la manière de la faire n’était peut-être pas la plus sage, et certainement pas la plus mesurée.

En gros, le Kenya envahit la Somalie, défit les Shebab qui contrôlaient alors la majeure partie de la Somalie, les bouta hors de leurs fiefs, et renforça l’emprise du gouvernement fédéral somalien sur tout le sud de la Somalie, frontalier avec le Kenya. L’idée était évidemment d’y installer un Etat-tampon permettant de sécuriser plus facilement le territoire kenyan.

Pour les Shebab, le coup fut désastreux. La défaite provoqua divisions et dissensions internes, un peu comme ce qu’ont subi les groupes armés du Nord Mali après l’intervention française. La réaction est similaire : pour remobiliser les combattants et prouver qu’on existe toujours, il fallait frapper un grand coup. Au Sahel, les groupes armés ne pouvaient plus rien faire au Mali et ne pouvaient atteindre la France : ils décidèrent donc de frapper le Niger, qui n’a servi pourtant que de tremplin et d’appoint dans la guerre d’intervention des Français.

Aujourd’hui, tous les yeux sont rivés sur le Kenya, mais ce n’est peut-être plus là que ça se passe. Le problème, avec ce genre d’action, c’est qu’elles deviennent des références. Après le 11 septembre, plusieurs terroristes ont essayé de faire sauter des avions, mais sans succès, car l’environnement aéroportuaire et l’appareil lui-même sont des espaces contrôlables. Mais quid de ce genre d’actions ? Elles ressemblent à s’y méprendre aux mitraillades de dérangés qui font irruption dans des endroits bondés, aux Etats-Unis, pour tuer le maximum de personnes avant de descendre en flamme, et que personne, avec tous les moyens des Américains, ne peut empêcher en l’état actuel des choses. Comment contrôler un espace urbain ouvert contre de telles actions ? C’est la question cauchemardesque que l’on doit désormais se poser, et pas seulement au Kenya – et que l’on se pose déjà dans les capitales occidentales, n’en doutez pas.

A la différence des tueurs de masse américains, les islamistes armés prétendent ne vouloir tuer que des non-musulmans, ce qui devrait être en théorie un frein à leurs actions : par exemple, on ne les imagine pas déboulant sur la Place de la Concorde et tirant à tout va, car il y a de fortes chances qu’une bonne partie des passants soit composée de musulmans. Mais il suffit de changer un peu les définitions et de modifier subtilement les principes pour s’autoriser à arriver aussi à ce stade. Et n’oublions d’ailleurs pas que si les Shebab ont tué peut-être 200 non-musulmans dans un centre commercial à Nairobi, ils ont tué des milliers de Somaliens musulmans en Somalie.

Pour en revenir au Kenya, qu’aurait-il dû faire, en octobre 2011 – date où il décida d’envahir la Somalie ? Je ne connais pas si bien la situation pour m’aventurer à donner un avis circonstancié, mais la puissance peut servir aussi bien à la force qu’à la diplomatie, et cette dernière voie, bien que plus lente et plus tortueuse, est souvent plus durablement efficace – surtout lorsqu’il n’y a pas une urgence avérée. Et les Shebab ? Leur succès sanglant va-t-il les raffermir ou au contraire les affaiblir davantage à travers les réactions suscitées ? Et que signifie un tel succès pour les musulmans du Kenya et leur identité nationale ?

Tough questions.

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