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servitude néoclassique

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Michel Aglietta – économiste français spécialiste de la finance et dont j’ai suivi un cours virtuose en Afrique du Sud il y a trois ans – vient de sortir, avec Thomas Brand (que je ne connais pas) un livre chez Odile Jacob intitulé Un New Deal pour l’Europe – livre qui me fait sourire pour des raisons sur lesquels je reviens plus loin.

Le livre compare en gros deux scénarios : un de quelque chose qui aurait pu être (le Plan Werner d’union monétaire France-Allemagne-Bénélux de 1970) et un de ce qui a été (le Traité de Maëstricht). Aglietta et Brand présentent l’union monétaire de l’euro comme une catastrophe dont les défauts de construction expliquent pourquoi les ravages de la crise de 2008 sont plus marqués en Europe « euro » – avec des dettes publiques relativement plus faibles – qu’aux Etats-Unis. Le système politique européen était à l’origine (années 1950) élaboré pour créer l’union industrielle de deux pays de taille similaire (France et Allemagne) et de leurs trois petits voisins, sur des principes qui, depuis, ont évolué pour aboutir au monstro simile actuel d’une trentaine de pays – dont les trois quarts, au moment du boom euphorique de la globalisation, ont adopté l’euro. La structure développée pour permettre cette évolution n’a que des liens tenus avec la monnaie unique qui, de l’avis bien argumenté d’Aglietta et Brand, est en fin de compte une monnaie étrangère pour chaque pays de l’eurozone. Cette monnaie, montrent-ils, les attache de façon rigide à un taux de change fixe, sans tenir compte de leurs réalités économiques, et tout en les dépouillant de toute autonomie de politique monétaire.

Hmm, ça commence à me dire quelque chose. Mais continuons.

Pour Aglietta, une monnaie repose sur un contrat social. Elle doit être soutenue par un garant souverain ayant l’autorité de taxer les citoyens pour les biens et services publics fournis. L’euro ne se présente pas ainsi, et sa « promesse de souveraineté » ne peut être tenue.

Par contraste, le Plan Werner envisagé au moment où les Etats-Unis se retiraient du système de Bretton Woods, au début des années 1970, commençait par définir une politique fiscale commune marquée par une dimension sociale forte. La monnaie de Maëstricht, elle, a été basée sur la stabilité des prix garantie par une banque centrale indépendante, permettant, à terme, une libéralisation financière tout azimuts dans la zone monétaire. Dans ce contexte, l’efficience du marché devait réinvestir de manière optimale l’épargne, assurant une convergence générale des économies de la zone. Cette théorie est irréaliste. Aglietta et Brand voient deux raisons principales à sa mise en oeuvre : d’abord la révolution intellectuelle qui a vu le triomphe du monétarisme et des théories du choix rationnel (à partir du début des années 1980) et ensuite le contexte international qui, au lendemain de la chute du mur de Berlin – et dans une optique qui incluait le contrôle de la puissance allemande – a amené le quatuor dirigeant du monde occidental (Washington-Londres-Paris-Bonn) à soutenir une expansion géopolitique de la zone sur la base de critères de convergence minimalistes. Le résultat fut un groupe hétérogène de 17 économies gouvernées par des dynamiques divergentes mais liées par un taux de change uniforme et une note de crédit similaire. L’industrie bas de gamme des pays du Sud fut laminée par les importations chinoises, tandis que l’industrie lourde et haut de gamme de l’Allemagne gagnait toujours plus de parts de marché. Ce déséquilibre dangereux était masqué par l’euphorisant du crédit facile, et les prêts bancaires des pays du nord de l’Europe stimulant la consommation au Sud, créèrent l’illusion que les niveaux de vie s’égalisaient vers le sommet à travers le continent. On connaît la suite.

La démonstration est très claire, et porte en particulier la marque de Michel Aglietta. Mais je me souviens qu’à la fin de son séminaire en Afrique du Sud, j’ai tenu à le rencontrer en particulier pour lui demander son avis sur le franc CFA. Il a été assez évasif – et m’a ainsi donné l’impression de ne pas très bien connaître le cas du franc CFA, mais je crois surtout parce que c’était en fin de journée et qu’il venait de rencontrer deux autres étudiants et devait en rencontrer d’autres encore.

Mais il est évident (et c’est cela qui m’a fait sourire) que sa description s’applique mot pour mot au cas du franc CFA, en particulier du franc CFA d’Afrique de l’Ouest (par exemple, la zone monétaire de style néoclassique a tendance à distribuer les rôles et à figer les pays dans leur rôle : l’euro tend à figer la Grèce dans un rôle de pays sous-industrialisé et l’Allemagne dans un rôle de pays sur-industrialisé ; le franc CFA fait la même chose pour, par exemple, le Niger et la Côte d’Ivoire respectivement). Ce qui est, cependant, intéressant, c’est que le franc CFA, qui a commencé comme une monnaie coloniale, est devenue une monnaie néolibérale en 1994, donc avant la création de l’euro. Et on dirait qu’en le réformant, en 1994, les Français ont voulu faire là une répétition générale de l’euro – un peu comme on testait, à l’époque coloniale, certaines idées (bonnes ou mauvaises) d’abord en colonie, puis (si elle marchait) en métropole. Cependant, ce n’était pas un test : le franc CFA réformé ne marchait pas, mais cela n’a pas découragé les Français de continuer à soutenir l’euro. Il pouvait en être ainsi parce qu’ils se disaient que le contexte africain était différent de l’européen. Mais je soupçonne que leur véritable raison était celle émise par Aglietta et Brandt à propos du Traité de Maëstricht : l’heure était aux théories quantitatives de la monnaie, à l’idéal de la banque centrale indépendante (un meilleur adjectif serait irresponsable) et au rejet libéral de la souveraineté des nations. Bref, encore un fatum de l’idée. Sur le franc CFA, j’ai écrit un papier dans lequel je me scandalisais qu’on impose à des pays dont l’économie avait besoin d’une gouvernance monétaire exactement opposée les rigueurs de la « théorie néoclassique », et j’en rendais plus ou moins coupable une certaine arrogance coloniale de la France. C’est intéressant de voir qu’elle s’est en fait infligée le même mal, et que donc la cause actuelle (sinon historique) de la misère monétaire de l’Afrique CFA la dépasse quelque peu. (En préparant ce papier, j’avais interviewé un personnage haut placé de la Banque de France à qui j’avais demandé ce qu’il pensait du fait que la zone UEMOA était la zone la plus pauvre d’Afrique sub-saharienne. Il m’a répondu qu’il s’agissait là d’une zone à moitié désertique. Je lui ai fait remarquer que le rôle d’une organisation de « développement » – comme on suppose que l’est l’UEMOA – devait précisément être de vaincre de telles fatalités géo-climatiques, remarque qui resta sans réponse, et je vois bien pourquoi maintenant.)

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