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Le Fatum de l’Idée

Publié le

J’essaie d’écouter et lire les médias occidentaux – en l’occurrence, surtout français, vu ma situation géographique actuelle – sur la guerre conjurée par leurs gouvernements sur la Syrie, mais ne trouve toujours que de la propagande. Je parle des médias généralistes, pas du Monde diplomatique ou de The Nation. Ces journaux sont qualifiés – à juste titre – de gauchistes, mais c’est parce que les autres peuvent être qualifiés de « gouvernementaux » ou de conformistes. En disant que The Nation est un journal gauchiste, on sous-entend qu’il est « idéologique », ce qui est effectivement le cas : mais les autres aussi sont idéologiques. Seulement, comme leur idéologie – droite molle – est dominante, et qu’elle est devenue l’air du temps, on ne s’en rend pas aussi immédiatement compte.

Prenons RFI – dont, depuis ses prises de position pro-MNLA, je n’écoutais plus les bulletins d’information que de façon intermittente (mais qui a d’excellentes émissions magazine). Il est vrai que c’est « la voix de la France » à l’étranger (c’est-à-dire surtout la voix de l’Etat français et de ses gouvernements), mais un minimum de déontologie n’est-il pas nécessaire, même dans ce cas (la BBC, tout aussi gouvernementale, est plus efficace dans ce sens, suivant mon expérience d’auditeur) ? Sur la Syrie, RFI n’invite que des « spécialistes » acquis aux thèses du gouvernement et à qui elle pose des questions aussi pravdiques que : « Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les Russes s’obstinent à soutenir Bachar al-Assad ? » Aux Guignols de l’Info de Canal, la diabolisation de Assad se fait avec un entrain dénotant plus la docilité aux injonctions politiques (directes ou indirectes) qu’une indignation véritable, et par suite, ne fait pas rire. Et si je ne parviens pas à rire de ces piteuses saynètes, ce n’est pas par une quelconque sympathie pour Assad (pour qui je ne ressens rien de particulier) : lorsqu’une satire est vraiment drôle on en rit pour ainsi dire de gré ou de force. Une chaîne française – passant sur le zapping de Canal qui, manifestement, s’imagine qu’il s’agit de quelque chose de bon – veut se moquer de la télévision russe et diffuse un fragment d’émission d’actualités russes. Dans ce fragment, la journaliste russe se contente de dire qu’il n’y a aucune preuve du fait que les armes chimiques aient été utilisées par le gouvernement syrien et commente le battage médiatique organisé aux Etats-Unis pour réveiller les chiens de guerre. L’ironie de la chose échappe apparemment à la chaîne française, instrument du même battage en France. Il ne fait pas de doute, bien entendu, que la chaîne russe n’obéisse, elle aussi, à des injonctions gouvernementales : mais en l’occurrence – et comme dans le cas d’Edward Snowden – c’est la Russie, ici, qui défend des valeurs dont l’Occident a l’habitude de se présenter comme détenant le monopole.

Lorsque le comité Nobel a donné son prix pour la Paix à Barack Obama au début du premier mandat de ce dernier, il était, je crois, sous une illusion monarchiste. Comme nous le croyons tous plus ou moins – tant que nous n’avons pas fait sérieuse réflexion sur la question –, ces bons Suédois s’imaginaient qu’Obama était une sorte de roi élu, et qu’il pouvait véritablement changer de cap en toute liberté. Mais le voilà qui se comporte exactement comme l’innommable George W., jadis présenté comme son antithèse : et pire même, puisqu’il ne peut prétendre ignorer les conséquences d’un tel comportement. Mais il en est ainsi parce que Obama et ses collègues des autres pays occidentaux ne sont pas vraiment maîtres de la décision, et nous ne savons pas qui l’est, véritablement. A une époque, je m’étais intéressé à comprendre comme la pensée de droite est devenue si atmosphérique aux Etats-Unis, et j’avais découvert un élément de réponse dans la pensée de William F. Buckley, fondateur de The National Review – l’équivalent de droite de The Nation, en gros. Cette revue – fondée précisément pour faire pièce à The Nation – était apparue à un moment où la droite américaine semblait dépourvue de consistance intellectuelle. Cinq ans avant la fondation de la revue, en 1950, Lionel Trilling écrivait qu’en Amérique, « en ce moment, le libéralisme [gauche molle] n’est pas seulement la tradition intellectuelle dominante, il est la seule. Car il est évident qu’il n’y a, de nos jours, nulles idées conservatrices ou réactionnaires en circulation générale… Les impulsions conservatrices et réactionnaires ne… s’expriment pas à travers des idées mais seulement… à travers d’irascibles attitudes mentales qui s’efforcent de ressembler à des idées. » Buckley lui-même ajoutera : « … dans sa maturité, l’Amérique intellectuelle a rejeté le conservatisme en faveur d’expérimentations sociales radicales… comme les idées gouvernent le monde, les idéologues, s’étant acquis les classes intellectuelles, ont simplement paru et se sont mis… à prendre à peu près tout en charge. Il n’y a jamais vraiment eu une époque de conformité comme celle-ci, ni de camaraderie comme celle des gauchistes libéraux. » Ce que Trilling et Buckley avaient cru comprendre, c’était que la véritable origine des décisions politiques, ou la cause de leur émergence concrète dans le monde de l’action politique, étaient les idées. L’Amérique, écrivait alors Buckley, semblait être un « bastion du conservatisme », mais avait été, à cet égard, domptée par la vigueur intellectuelle et idéologique de sa minorité gauchiste libérale, tandis que la majorité conservatrice et réactionnaire était réduite à l’inaction par le caractère grossier et primaire de ses idées et arguments. Buckley : « La révolution du New Deal [de Roosevelt] ne se serait manifestement pas produite sans l’impact cumulé de The Nation, The New Republic et un petit nombre d’autres publications sur plusieurs générations d’étudiants et d’universitaires américains dans les années 20 et 30. » Ce que Buckley a dès lors voulu faire, avec les millions de sa famille, ce fut d’inverser la tendance dans le monde des idées – avec un succès signalé. Sa stratégie fut de « raffiner » les idéaux conservateurs et réactionnaires, de les rendre propres à la consommation de bon sens. Richard Lowry, l’actuel rédacteur en chef de sa revue, écrit que sa première grande réussite fut de « purger la droite américaine de ses cinglés », et surtout, je pense, de lui donner un langage respectable, un mode d’expression pondéré – sans du tout rejeter ses révoltants idéaux. Songez à Marine et Jean-Marie Le Pen. Voici, par exemple, la manière dont, en 1957, le magazine prétendit justifier la suprématie blanche au Sud des Etats-Unis : « la question centrale qui se pose… est de savoir si la communauté blanche du Sud a le droit de prendre les mesures qui lui sont nécessaires pour prévaloir, politiquement et culturellement, dans les zones où elle ne prédomine pas en nombre ? Tout bien pesé, la réponse est : oui. La communauté blanche a ce droit car elle est, pour le moment, la race la plus avancée. » Qu’en termes élégants et modérés…

Ceci n’est pas une digression. Ce que Trilling et Buckley disaient du gauchisme libéral dans les années 1950 est aujourd’hui vrai de la droite modérée. Le ton général des idées et des opinions, aux Etats-Unis, même dans des journaux jadis acquis au gauchisme libéral (et qui vivent encore de cette réputation – voir le New York Times), est « droite modérée », simplement plus modérée pour certains (New York Times) que pour d’autres (Washington Post). Et dans l’ensemble, c’est ce mouvement d’idées au pouvoir qui détermine la décision politique, et non la couleur partisane de l’exécutant ni la volonté (malléable) du peuple. Aussi différent qu’Obama paraisse de George W., ou Hollande de Sarkozy, ils agiront exactement comme eux, tant qu’ils seront gouvernés par les mêmes idées.

En attendant, sur la Syrie, je ne lis plus que La Pravda (traduite en français plus ou moins bancal par Google) et The Asia Times (voir cet article fort éclairant : il y a là des détails croquignolés qu’on ne trouvera nulle part ). (Et dans le dernier numéro de la Pravda, je copie ce passage traduit de façon quelque peu cacochyme, mais qui se rapporte bien à tout mon laïus précédent : « Les médias sont claironner la fatalité de la guerre, les républicains ont accusé le président américain d’être trop mou, et leur porte-parole – le Washington Post dit clairement que le problème a été résolu en principe, et Obama est maintenant définit simplement le caractère d’une frappe militaire contre la Syrie ».)

Aux dernières nouvelles, et avant même la fin des inspections de l’ONU, l’Australie se dit à son tour « prête à intervenir sans l’ONU ». C’est le grand rameutage du monde occidental – surtout anglo-saxon apparemment. Et peut-être la fin de l’ONU, liquidation qui était un grand projet des conservateurs américains, et qui est en passe d’être réalisée par un président démocrate. Buckley, de sa tombe, pourra bientôt dire « échec et mat ! »

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Une réponse "

  1. Sur le « fatum » actuellement à l’œuvre je me permets de vous signaler cet article.

    http://walt.foreignpolicy.com/posts/2013/08/27/obama_orwell_and_shooting_an_elephant

    Réponse

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