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Trois éléphants à l’assaut d’une souris

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« L’Occident », c’est-à-dire les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France s’apprêtent donc à attaquer la Syrie (ou, comme le dit la presse généraliste dans ces pays « le régime syrien »). Il semble véritablement qu’ils vont passer à l’action, sans grande résistance de la part de leurs opinions publiques dûment « préparées » (terme utilisé de façon routinière par les journalistes français qui narrent l’actualité de cette marche vers la guerre) – en ce moment par l’outrage de l’usage « probable » d’armes chimiques « très probablement » par « le régime de Bashar al-Assad ». La France qui, vertueusement, s’était opposée à l’aventure américaine en Irak en dehors du cadre « légal » des Nations Unies est, aujourd’hui, au premier rang des va-t-en guerre et son gouvernement proclame avec une arrogance digne de George W. que l’avis des Nations Unies ne compte pas.

La cause évoquée de cette entrée en conflit reste difficile à comprendre. Il est évident qu’elle est fausse, et est du même tonneau que les armes de destruction massive virtuelles qui auraient été entre les mains du gouvernement irakien à l’époque de Saddam Hussein. Il s’agit là, simplement, de mobiliser l’opinion publique dans les pays qui veulent intervenir, suivant la vieille tactique du Dr Goebbels : répétez assez souvent un mensonge et il deviendra une vérité. Et ça marche. Si, d’ailleurs, le public occidental n’avait pas été cette espèce de veau nourri à la petite cuillère par les médias généralistes, il se rappellerait (s’il s’en est véritablement informé) que les Etats-Unis ont utilisé, en Irak, des armes bien plus infâmes que des gaz, à bien plus grande échelle et avec des effets tchernobyliesques, qui se font encore sentir notamment à Falloujah et ses nouveaux nés malformés. Les mêmes Etats-Unis viennent de signer, avec l’Arabie saoudite, un contrat de vente de bombes à fragmentation, outil de tuerie indiscriminée bien plus effarant que les armes chimiques. C’est un peu fort de café, du coup, que de tels personnages se posent comme les défenseurs attitrés d’un « monde humain et civilisé ». Ces bondieuseries et plastronnages narcissiques sont essentiellement pour la consommation intérieure. A l’extérieur de la triade, on ne peut que se demander ce qui la fait courir, surtout dans un contexte international manifestement aussi inhospitalier et même dangereux.

Le scénario actuel ressemble superficiellement à la marche à la guerre contre l’Irak. On accuse le gouvernement ciblé de crimes dont on n’est pas sûr ; ledit gouvernement réagit en offrant de faire toutes les vérifications nécessaires ; on se pose en champion du monde civilisé incapable de tolérer l’existence même d’un gouvernement qui peut se prêter à de tels soupçons et on affirme que ses offres de vérification viennent trop tard et ne garantissent pas de futurs actes similaires, tant le coupable putatif est congénitalement mauvais ; on conchie les Nations Unies, qui se sont prêtées au jeu pourtant, mais dont l’instrumentalisation a des limites ; on attaque. Au préalable, on a suffisamment affaibli le gouvernement visé – soit par l’embargo, comme en Irak, soit par la subversion armée comme dans le cas syrien.

Il y a cependant trois différences de taille : la première a à voir avec le fait que le régime de Bashar al-Assad est différent de celui de Saddam Hussein. S’ils sont tous deux des autoritarismes modernisateurs, laïques et nationalistes, la culture politique dans laquelle ils s’enracinent est différente. Elle est bien plus organisée, subtile et moins brutale dans le cas de Assad. Il ne s’agit pas là d’une simple différence de style : le régime Assad a une histoire différente de celle du régime Hussein. Ce dernier a été mis en place avec l’assistance des Etats-Unis – qui l’ont soutenu jusqu’au lâchage de la première guerre du Golfe – et a été marqué par une décennie de guerre contre l’Iran ; par contraste, le régime Assad a toujours eu une légitimité plus sui-generis et un mode d’action façonné par la paix armée plutôt que par la guerre ouverte. Par ailleurs – et c’est là le deuxième élément de poids – la Syrie a toujours pu plus ou moins s’adosser à la Russie, que ce soit sous sa forme soviétique de jadis ou sous sa forme poutinienne actuelle. Et, contrairement au loup solitaire qu’était devenu sur la fin le régime de Saddam, la Syrie assadienne est liée à l’Iran et à la Chine (celle-ci, de façon plus lointaine). Enfin, l’intervention occidentale – si elle a lieu – transformerait la Triade en alliée objective de l’agenda impérialiste des groupes islamistes. Ces derniers, contrairement aux mouvements islamo-nationalistes qui existaient dans les aires troublées du Moyen-Orient jusqu’aux années 1990, sont en effet actuellement essentiellement pan-islamiques. La Syrie est devenue le point de rendez-vous de milliers de combattants « étrangers » (eux ne se voient pas comme des étrangers, puisqu’ils ne considèrent pas la Syrie comme une nation) des quatre coins du monde musulman, un peu comme l’Espagne des années 1930 attirant des combattants gauchistes des quatre coins de l’Europe. Tout comme le Nord Mali (et éventuellement, le Mali tout entier si les Français n’avaient pas organisé une contre-offensive), la Syrie ne devrait devenir qu’un point d’expansion sunnite-orthodoxe qui, une fois la victoire obtenue à Damas, s’en prendrait immédiatement à la Jordanie – ventre mou du secteur – avant d’aller faire contrepoids, en Irak, à l’influence de l’Iran – le tout avec le soutien sonnant et trébuchant des puissances wahhabites du Golfe. Il est possible que les dirigeants de la Triade, qui agissent manifestement de concert avec les émirs du Golfe, pensent que tout cela pourra être contrôlé, et pourra abattre l’Etat qui leur déplaît le plus dans la région, l’Iran. Je ne commencerai même pas à dire tout ce que m’inspire de moquerie et d’effroi une imagination aussi perverse.

Les risques de l’agression occidentale en Syrie me paraissent impliquer pas moins que l’éventualité d’un conflit mondial – étant donné le nexus Russie-Chine-Iran qui n’existait pas dans le cas irakien. Ce risque n’est mitigé que par l’attitude tactique des Occidentaux, qui veulent être en mesure de tuer sans mourir. Apparemment, il n’y aura pas de troupes au sol. Le cas libyen faisant école, il s’agira de bombarder la Syrie jusqu’à ce que Assad lâche le morceau, ou – espère-t-on sans doute – se fasse assassiner dans un caniveau. Evidemment, il vaut mieux, pour les Syriens, de mourir sous des bombes lâchées par d’invulnérables avions de chasse cabriolant dans des cieux vides, que d’être gazés par on ne sait trop qui.

Le mystère est : pourquoi les Occidentaux veulent-ils, à tout prix, attaquer la Syrie ?

Je ne prétends pas, en ce moment, connaître les raisons stratégiques (nécessairement myopes) et les intérêts (nécessairement étroits) défendus. Nous les découvrirons bientôt, j’en suis sûr et elles nous renverront à quelque chose de bien fumeux, comme d’habitude. Il y a, néanmoins, une raison psychologique : les pays de la Triade sont, depuis 1945, les pays les plus belliqueux du monde. Ces trois pays – mais particulièrement les Etats-Unis et la France – sont en état d’intervention militaire presque permanente dans les pays du Sud. Il y a un effet ADN : pour ces pays, la décision d’intervenir militairement n’a rien de compliqué et en tout cas n’implique aucun processus de redéfinition de son identité politique. Pour eux, « cela fait partie des choses que nous faisons ». Le fait que chacune de ces interventions se soit achevée dans un désastre ou une fausse solution n’a jamais formé leçon pour eux, et leurs faucons vous rappelleront à cet égard, le fait que la non-intervention au Rwanda a conduit à ce que l’on sait – sans se demander pourquoi cette non-intervention, si elle n’était pas due à des raisons similaires à la non-intervention en Somalie et au Congo par exemple, et si, par suite, l’intervention en Syrie, en Libye, au Mali, n’obéit pas à des logiques autres, qui étaient absentes du cas rwandais, du cas congolais, etc. (D’ailleurs, en ce qui concerne le Rwanda, la France a intervenu, suivant une logique semblable à son intervention au Mali, mais avec des résultats bien moins glorieux !)

(Autre point intéressant : la Triade n’intervient qu’en Amérique latine (USA), en Afrique subsaharienne (France, USA) et en Afrique du Nord/Moyen-Orient (USA, GB, France), mais pas en Asie orientale. Pourquoi ?)

Ce qui m’énerve le plus – si ces têtes molles de la Triade ne déclenchent pas une guerre mondiale – c’est de savoir qu’après avoir transformé la Syrie en champ de ruine et l’avoir ramené au niveau de Haïti du point de vue développement, Obama ira jouer au golf, Cameron sirotera du champagne dans une garden party et Hollande somnolera à la fin d’un apéro. Leur cœur ne sera pas troublé par la crainte que la guerre n’égratigne les chances électorales de leur parti. Il n’y aura pas, contre eux, la menace d’un procès à la Cour Internationale de Justice. Toute cette affaire, pour eux, n’aura pas été plus importante qu’un coup de fil entre dieux de l’Olympe. Lorsqu’en 1935 ou 1938 les hommes d’Etat d’Angleterre et de France calculaient leurs mouvements vis-à-vis de Hitler, c’était avec la terreur absolue et térébrante des conséquences directes et potentiellement fatales pour leur pays, leur population, leur personne même. Pour Obama, Cameron et Hollande, aujourd’hui, les calculs exterminateurs dont la Syrie est l’échiquier ne seront même pas cause qu’ils oublieraient de se brosser les dents avant de se mettre au lit. En ce sens, c’est eux, aujourd’hui, qui inspirent l’inquiétude amère et glacée qu’inspira jadis le Moloch allemand.

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  1. « le régime Hussein … a été mis en place avec l’assistance des Etats-Unis »
    Quelles sont vos sources pour affirmer cela?
    L’Irak de Saddam Hussein était dans l’orbite de l’URSS tandis que l’Iran du shah était dans celle des USA. Il me semble que ce n’est qu’après la révolution iranienne et le déclenchement de la guerre Iran Irak que les USA ont apporté une aide à Saddam Hussein.

    « la Triade n’intervient qu’en Amérique latine (USA), en Afrique subsaharienne (France, USA) et en Afrique du Nord/Moyen-Orient (USA, GB, France), mais pas en Asie orientale »

    En Asie orientale, la question d’une intervention occidentale s’est quand même posée à propos du Timor oriental en 1999

    Réponse
    • Bonjour Elias. Curieusement, je n’ai vu votre commentaire que ce matin, alors qu’il date du 28 août à ce que je vois. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, ayant tout de même consulté mon relai Gmail dans l’intervalle.
      Je dois dire tout d’abord que vous avez raison, le régime Hussein n’a pas été mis en place avec l’assistance des USA: le régime Baas, oui. Mais la montée au pouvoir de Saddam Hussein, à l’intérieur du système Baas, s’est effectivement accompagnée d’un rejet de l’influence américaine. Je pensais en réalité à la complicité des Américains dans le coup du Baas contre Qassim.
      S’agissant cette complicité elle est bien entendu généralement connue. La CIA a plusieurs fois essayé d’assassiner Qasim, y compris une fois avec un mouchoir empoisonné paraît-il. Le renversement de Qasim par le Baas n’était pas directement une opération de la CIA, mais celle-ci vola au secours de la victoire et le président Kennedy (qui aimait l’action) reçut, le 8 février 1963, jour du coup, un mémo de Robert Komer (de la CIA et du National Security Council de la Maison Blanche) disant qu’il fallait soutenir au plus vite le coup, mais que la CIA, en dépit de ses « excellents rapports » (de renseignements) ne peut se targuer de l’avoir organisé. Ce mémo, déposé à la Bibliothèque présidentielle de Kennedy, est un document public trouvable assez facilement sur Internet. Saddam, bien que mêlé à ce coup, n’en était pas la tête pensante ni le leader. S’il doit son pouvoir aux Américains, ce n’est qu’indirectement, à travers le soutien initial de ces derniers au Baas, et effectivement, dans un premier temps, Saddam était l’ennemi des Américains, et bénéficiait du soutien des Soviétiques.

      Timor occidental: euh…

      Réponse
  2. « la Triade n’intervient qu’en Amérique latine (USA), en Afrique subsaharienne (France, USA) et en Afrique du Nord/Moyen-Orient (USA, GB, France), mais pas en Asie orientale. Pourquoi ? »

    C’est une question rhétorique ?

    En deux mots : Viet Nam.

    Typhon

    Réponse

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