Flux RSS

Retrouver la société?

Publié le

The Economist consacra, à la mort de Margaret Thatcher, un éloge funèbre à cette personnalité dans laquelle elle fut comparée à Gandhi, ce qui me parut pour le moins excessif – parce que Gandhi me paraît être une influence mondiale pour le bien, ce que ne fut certainement pas Thatcher. Mais les deux figures ont tout de même une chose en commun : ils furent tous deux une influence mondiale dans la mesure où, avec son partenaire américain Reagan, Thatcher a été l’un des plus puissants fossoyeurs du concept de société dans la vie publique. Elle et ses acolytes ont flanqué à ce concept un coup dont il ne s’est toujours pas relevé. C’est la société qui nous fait nous sentir responsables les uns envers les autres, qui nous amène à nous sacrifier pour autrui, que ce sacrifice soit de temps ou d’argent, sans que nous pensions être, par là, extraordinairement vertueux et héroïque, c’est elle qui nous rend ouverts et tolérants puisqu’elle nous prédispose à être à l’écoute de besoins et d’aspirations qui peuvent être très différentes des nôtres, mais pour lesquelles nous devons cultiver un respect engagé afin d’aboutir à des compromis raisonnés ou pragmatiques, c’est la société aussi qui permet de résoudre plus facilement les dilemmes de l’action collective, notamment à travers les institutions publiques, et c’est elle qui définit nos batailles autour de questions de justice sociale (précisément). Cette logique sociale a disparu avant d’avoir connu son âge d’or – et peut-être ne le connaîtra-t-elle jamais. S’élève contre elle tout l’impérialisme de notre moi, l’idéal qui voudrait que le monde tourne autour de notre éminente personnalité, le despotisme de nos craintes et de nos désirs, le fait que nous nous méfions si peu de nous-même et toute la chaleur de notre impatience et de nos obsessions. Pour Thatcher, la société est une mauvaise chose parce qu’elle favoriserait le parasitisme et une veule oisiveté. Mais justement, la société n’est possible que si nous nous efforcions chacun de peser le moins possible sur autrui. Le parasitisme n’est pas social, c’est une fraude, une tromperie, quelque chose qui relève de notre cœur méchant. Il peut se faire carrière non pas en société – où le sentiment de l’égalité, même entre inégaux de fortune, est le penchant majeur – mais en communauté, dans ces espaces de vie en commun régulés par des lois auxquelles l’on se soumet par éducation ou par résignation, les familles, les cercles de sang et de foi, les endroits où l’on se sacrifie à quelqu’un non pas parce qu’on l’aime et qu’on l’admire spontanément, mais parce qu’on – un « on » pas moins puissant pour être inscrutable – vous a dit que vous devez l’aimer et l’admirer.

Nous vivons pleinement dans ce monde, depuis la fin des années 1980. Les effets varient suivant la géographie. Partout, l’effondrement de la société a stimulé le développement de cet individualisme désorienté si caractéristique de la modernité. Il ne l’a pas, en effet, créé. L’individualisme moderne n’est pas, en soi, une horreur. C’est le résultat de la corrosion, par les acides de la modernité, des vieilles répétitions accumulées des cultures traditionnelles. L’être humain ne peut plus continuer ces répétitions, il se sent devenu fragmentaire et fini au lieu d’être un élément dans un univers de liens anciens, un vivant dont la vie s’enracine dans un passé d’ancêtres reconnaissables et se projette dans un avenir de descendants prévus. Cela peut être vécu comme une libération ou comme une aliénation. Dans le premier cas, l’individualisme devient créatif, et l’être humain devenu autonome, se fabrique des traditions personnelles, aidé, s’il a cette chance, de ceux qui sont de même calibre et de mêmes prédispositions que lui – chance sans doute rare, car, pour la plupart d’entre nous, nous vivons cette autonomie comme une aliénation, et luttons pour retrouver les vieux liens communautaires, certes – nous le savons à présent – absurdes et pesants, mais qui nous dispensent de tant de fatigues morales et de tant d’angoisses. Dans les lieux géographiques où la modernité a peu mordu, et où les mondes traditionnels demeurent vivaces – comme en Afrique – retrouver cette quiétude communautaire est assez simple. Il faudra bien renoncer à une sagesse plus âpre et à la lucidité inquiète de l’esprit moderne, prix facile à payer – ce me semble – lorsque surtout l’alternative à la communauté, la société, est niée par les centres de décision politique au niveau mondial.

Pour ceux qui ne veulent pas pays ce prix, tâcher de reconstituer la société peut devenir le point de départ de la résistance.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :