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Homophobia Africanus Senegalensis

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J’aimerais bien comprendre pourquoi, dans certains pays, en Afrique, il apparaît soudain urgent de criminaliser les homosexuels, et si le cas de ces pays indique une sorte de propagation générale de la criminalisation de cette orientation sexuelle en Afrique. Cette volonté paraît provenir de groupes sociologiques particuliers : les professionnels de la religion et la jeunesse instruite (les gens nés dans les années 80-90). Il s’agit, comme d’habitude dans ce genre de choses, d’une volonté minoritaire. La plupart des hétérosexuels africains ne doivent guère être différents dans leur attitude vis-à-vis de l’homosexualité de la plupart des hétérosexuels d’autres parties du monde : phobie latente ou indifférence. Par ailleurs, je ne crois pas qu’il existe une culture africaine qui soit essentiellement homophobe : contrairement à la culture religieuse, surtout judéo-christiano-islamique, on ne trouve pas, dans les cultures traditionnelles africaines, des prescriptions homophobes et des formes ritualisées ou simplement affectives d’homosexualité ont souvent été pratiquées en Afrique à travers les temps historiques, créant une sorte de tradition du « qui s’en soucie » à propos du phénomène. Mais la culture est une arène de rapports de force, bien entendu, et elle peut être transformée par des acteurs résolus et tenaces, toujours un groupe minoritaire doté d’une idéologie et d’un programme – car, comme dit Rousseau, « il n’est pas naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné ». Donc il est possible que la culture africaine – déjà transformée par les codes religieux chrétiens et musulmans qui offrent des armes toutes prêtes aux idéologues de l’homophobie – devienne effectivement aussi homophobe que ces idéologues pensent qu’elle l’est déjà : self-fulfilling prophecy. Dans tous les cas, ces idéologues bénéficient du fait que, dans toute société, l’hétérosexualité est l’orientation majoritaire et la plupart des hétérosexuels n’ont pas spontanément de la sympathie pour l’homosexualité. Il suffit donc de cultiver avec assez de persistance ce point de vue négatif pour arriver à créer une ambiance irrespirable pour les homosexuels et tourner les ressources de l’Etat – et du système judiciaire – contre eux, comme cela arrive en ce moment en Ouganda ou au Sénégal.

Cela dit, il serait intéressant de comprendre pourquoi ces croisades homophobes surviennent dans certains pays et pas dans d’autres. Je connais aussi bien le Niger que le Sénégal et je suppose que le taux d’homophobie latente est similaire dans les deux pays. Mais il n’existe pas au Niger même l’ombre d’un mouvement homophobe semblable à celui qui domine, en ce moment, le discours public sur la question au Sénégal. En fait, la différence se situe déjà à ce niveau : il n’y a pas, au Niger, de discours public sur l’homosexualité. Il se pourrait donc que le Niger soit simplement en retard sur le Sénégal. J’ai assisté à la naissance du discours public sur l’homosexualité au Sénégal, vers 1995. A l’origine, il était surtout le fait d’un certain nombre de feuilles de chou qui avaient découvert – peut-être par accident – qu’écrire des articles ayant à voir avec l’homosexualité faisait vendre du papier. Les premiers articles de ce genre qui paraissaient dans la presse à scandale à l’époque étaient d’ailleurs des objets bizarres : le journaliste prenait toujours le point d’un vue d’un voyeur méticuleusement fasciné et horrifié à la fois, entrant dans des descriptions qui tenaient de la pornographie (et qui supposaient qu’il assistait, en témoin invisible, comme le sultan Mangogul des Bijoux indiscrets de Diderot, à ces ébats intolérables) mais emberlificotées de dégoisements moralistes et de bondieuseries baroques. Au début, ces articles paraissaient dans les pages intérieures des journaux en question, en général à la rubrique « faits divers ». Puis les gestionnaires de ces feuilles ont dû se rendre compte de leur popularité, car l’un d’entre eux (dont le titre m’échappe en ce moment) a mis un de ces articles – dont le contenu, à mon avis, provenait toujours de l’imagination malsaine de leurs auteurs plutôt que d’une enquête quelconque – en une. A la mi-journée, on ne trouvait plus un seul exemplaire du journal en question. A partir de là, ce fut le raz-de-marée, et la couverture du sujet a rapidement été biaisée en direction de la condamnation morale plutôt qu’en direction de la tolérance – en dépit des efforts méritoires de certains intellectuels connus de l’époque, comme le psychologue M. MBodj (et un de ses collègues dont le nom m’échappe en ce moment) ou le philosophe O. Kane.

La presse a certainement joué un rôle de variable indépendante dans le développement de l’homophobie au Sénégal – et on peut d’ailleurs comparer ceci au rôle de style « Radio Mille Collines » que jouent les Tabloïds en Ouganda sur cette même question : à côté, la presse sénégalaise, c’est du pipi de chat. Au Niger, il y a eu quelques ballons d’essai ces derniers temps, des articles très semblables à ceux qui avaient envahi les médias sénégalais dans les années 1990. Mais ils n’ont pas eu un succès comparable : pour vendre une feuille de chou au Niger, il reste toujours nécessaire de faire état de complots de politiciens et de telles affaires (souvent concoctées par l’imagination enfiévrée des journalistes se déployant sur un mélange de faits banals et de rumeurs extraordinaires) dominent la une des journaux à Niamey.

Mais évidemment, il n’y a pas que la presse. Une dynamique s’est développée au Sénégal, dans les années 2000, à une époque où j’avais quitté ce pays – et cette dynamique a transformé la culture et forcé l’Etat à légiférer et à exécuter des lois punitives pour proscrire l’homosexualité. Mais c’est une dynamique que je ne comprends pas, car je n’ai pas été témoin de son évolution et de son développement croissant. Ses acteurs principaux peuvent fournir des indices sur sa nature. Il semble qu’ici, comme ailleurs en Afrique, il s’agit surtout d’une question d’identité nationale. Il y a comme un essoufflement de la manière qu’avaient les Africains de définir leur identité par opposition à l’Occident en se basant sur leur statut de victimes de l’exploitation coloniale et esclavagiste (mais surtout coloniale). Dans les années 2000, la colonisation paraît bien loin, et si l’impérialisme occidental a été récemment caractérisé par l’imposition des réformes néolibérales et de normes de gouvernance inadaptées aux problèmes politiques et économiques des pays, de telles questions paraissent trop abstraites aux yeux des élites africaines (souvent, d’ailleurs, partisanes de ces réformes et inféodées à ces normes) pour qu’elles s’en servent comme cheval de bataille. Pour les Africains de pays à majorité musulmane, cette bataille identitaire pouvait se livrer autour de questions relatives au statut de la femme. C’est le cas, notamment, au Niger, où des islamistes sourcilleux et des politiciens conservateurs veillent à faire obstacle à toute modification potentielle du statut de la femme tel que le définit – à leur avis – l’Islam. Ailleurs, il a fallu trouver autre chose.

Il est ironique, soit dit en passant, de constater que c’est essentiellement dans les pays anglophones que cet « autre chose » est l’homosexualité. Ironique parce que l’explication de ce fait a à voir avec une différence d’héritage colonial. Les pays francophones ont tous hérité de la tradition du droit révolutionnaire et du Code Napoléon, qui décriminalise l’homosexualité (au chef qu’« il n’y a pas de crime là où il n’y a pas de victime »). Les rares pays francophones qui criminalisent l’homosexualité (Sénégal donc, mais aussi Togo, Bénin et Cameroun) l’ont fait à la suite de péripéties politiques internes, après l’indépendance ou peut-être (Togo) parce qu’ils ont un héritage colonial mixte (l’Allemagne, métropole coloniale du Togo, criminalisait aussi l’homosexualité). En revanche, les pays anglophones ont hérité de la législation victorienne qui criminalisait l’homosexualité en Grande-Bretagne, et cela, jusqu’à la fin des années 1960. Les lois n’ont pas été changées à l’indépendance (comme la plupart de nos lois) et restent basées, dans leur langage, sur la Bible (« sodomy », « unnatural carnal knowledge », etc.) – puisque la différence entre le droit révolutionnaire français et la législation britannique, c’est que le premier a rompu avec la culture religieuse (laïcité) tandis que le second est longtemps resté enraciné dans les doctrines chrétiennes. Or, pour les idéologues de l’homophobie des pays anglophones, l’homosexualité a été introduite en Afrique par les Européens : les faits historiques montrent plutôt le contraire, i.e., c’est l’homophobie qui a été introduite en Afrique par les Européens. L’exemple le plus extraordinaire de ce fait concerne encore une fois l’Ouganda, dont le dernier souverain résistant à la pénétration coloniale et chrétienne, Mwanga II, était homosexuel. La raison principale pour laquelle Mwanga II s’est soulevé contre l’avancée britannique était que l’avant-garde des missions chrétiennes avait réussi à convertir nombre de ses jeunes amants au christianisme, si bien que ces derniers refusaient de coucher avec lui. Furieux, Mwanga qui, au début, s’intéressait au christianisme, s’est mis à persécuter les missionnaires et en fit exécuter certains – dont des Anglais. La réaction britannique ne se fit pas attendre, et après des combats inégaux, le royaume du Bouganda (qui correspond à l’Ouganda actuel) fut occupé par les Anglais qui déportèrent Mwanga aux Seychelles, où il mourut. Ensuite l’Eglise missionnaire fit ériger un monument aux Martyrs de l’Ouganda en l’honneur des victimes de la fureur du roi gay, monument qui reste un des sites culturels les plus respectés de ce pays très chrétien et très anglicisé. On reste perplexe, du coup, sachant que les Ougandais ne peuvent évidemment pas ignorer cette histoire – mais elle est peut-être expurgée de leurs manuels scolaires – qu’ils puissent être convaincus des déblatérations des idéologues, comme quoi l’homosexualité aurait été « importée » d’Europe.

Un autre exemple de cette ironie : au nom de la lutte contre l’homosexualité, le parlement nigérian a adopté une loi proscrivant le fait, pour des hommes, de se tenir par la main. Or, bien entendu, ce comportement relève de la culture quotidienne des Africains, et n’a rien de directement sexuel – exprimant sans doute une homophilie latente, qui existe aussi bien que l’homophobie latente, mais sans dimension sexuelle concrète. Seulement, il est perçu comme étant sexuel en Occident, et le gouvernement du Nigeria veut se forcer à mettre en œuvre une loi destructrice de la culture africaine de la vie quotidienne afin de faire en sorte que les hétérosexuels africains se comportent exactement comme les hétérosexuels occidentaux. Il est étrange que les élites qui ont voté cette loi ne s’aperçoivent pas que ce qu’ils désirent, en réalité, ce n’est pas de cesser de ressembler à l’Occident, mais plutôt de ressembler à l’Occident de 1950.

Le cas du Sénégal est similaire, mais avec quelques aspects spéciaux : il s’agit d’un pays francophone et musulman. On se serait attendu à ce qu’il n’ait cure de l’homosexualité, ayant hérité de la tradition française d’indifférence vis-à-vis de cette question, et de la tradition islamique de préoccupation prioritaire pour la question du genre. Ce serait donc un cas d’étude fascinant pour un sociologue ou un politologue.

En tout cas, le discours de l’homophobie sénégalaise reste axé sur la défense de l’identité nationale (culturelle) par rapport à l’impérialisme occidental. Il est assez simple à déconstruire : 1. L’homosexualité est mauvaise pour X raisons, mais surtout parce que notre Culture et notre Religion nous l’enseignent (cela, c’est classique et n’a rien de typiquement sénégalais ou africain) ; 2. Cela n’est pas de chez nous (classique aussi : au XVIe siècle, les Italiens pensaient qu’elle venait des pays musulmans à travers la Bulgarie, les Français pensaient qu’elle venait d’Italie et les Anglais pensaient qu’elle venait de France. C’est cette croyance surtout qu’elle venait des pays musulmans qui explique pourquoi les mots communs – non religieux – les plus répandus en français et en anglais du temps, pour désigner le phénomène, étaient « bougre » et « bugger », manière de dire « Bulgare », comme « hongre » était une manière de dire « Hongrois », cf. « cheval hongre ») ; 3. Cela ne peut venir que de l’Occident (i.e., terre de toutes les perversions, comme l’était le monde musulman pour les Européens du XVIe siècle). Le culturalisme est, en gros, une sorte de narcissisme manichéen, et en l’occurrence, on peut réduire son propos en cette sorte de syllogisme : « nous sommes bons, l’autre est mauvais ; la mauvaiseté de l’autre pollue notre bonté ; l’homosexualité n’est qu’une manifestation de cette pollution. » Une fois ce discours bétonné, on ne se pose plus de questions superflues : il convient simplement de rechercher toutes les manifestations de la pollution et de l’éradiquer. Pour certains, une telle éradication devrait être réalisée par l’élimination physique des délinquants, comme cela se fait en Iran, par exemple. Au Sénégal, un législateur plus doux (ou peut-être plus sensible à un aspect moins polluant du contact avec l’Occident, la théorie des droits de l’homme) a préféré la voie de l’intimidation. On espère qu’au bout d’un séjour en prison (haut lieu, pourtant, de la pratique homosexuelle circonstancielle) et sans doute au prix de la destruction d’une carrière et d’une assise sociale, le coupable s’efforcera d’étouffer ses désirs non tolérables – considérés, a priori, comme un simple choix auquel l’on peut renoncer à volonté et que l’on a adopté par perversité délibérée.

Les Sénégalais s’enorgueillissent souvent d’être une société tolérante, ce qui donne lieu à de curieuses acrobaties par rapport à cette question sur laquelle le pays est taxé d’intolérance. Lors de la récente visite de Obama à Dakar, une journaliste américaine a posé la question de la criminalisation de l’homosexualité, ce qui a conduit Obama à plaider, dans un langage d’ailleurs fort diplomatique, en faveur des homosexuels – déclenchant une réponse du président sénégalais Sall qui dit, en substance, « nous allons continuer à les persécuter, mais nous ne sommes pas homophobes ». C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre. On trouve une attitude similaire au niveau de l’ONG islamiste Jamra qui a mis sur pied un « Observatoire national de veille et de défense des valeurs culturelles et religieuses » destiné à combattre l’homosexualité et en particulier à s’opposer à sa dépénalisation (les journalistes l’appellent « observatoire anti-gay »). Tout en expliquant que l’ONG s’efforcera de « barrer définitivement la route à ce projet rampant et récurrent de dépénalisation d’actes contre-nature », le président de ladite ONG assure que « Jamra n’a jamais encouragé la stigmatisation des homosexuels ». Le pire, c’est qu’il donne l’impression de le croire vraiment et que sa langue fourchue lui apparaît réellement comme un organe à une pointe. Le petit speech de Obama a suscité la controverse dans le landernau dakarois : ce fut l’occasion de montrer le petit David sénégalais prêt à manier la fronde de « nos valeurs culturelles » contre le Goliath américain et son rouleau compresseur « impérialiste ». J’ai eu à cet égard un petit débat avec un intellectuel sénégalais qui m’a frappé par le dispositif suivant : la position des idéologues sénégalais était justifiée par l’idée de « relativisme culturel » (qui fleure bon la tolérance et la diversité) tandis que celle des idéologues libéraux – exprimée par Obama – fut dénoncée comme de « l’universalisme » (qui sent la violence totalitaire et colonialiste). Comme je ne parvenais pas à accepter ce marquage du terrain, le débat était bien entendu impossible, mais je n’en ai pas été surpris. Le marquage lui-même s’inscrit dans la structure manichéenne du discours homophobe telle que je l’avais déjà détectée depuis longtemps en visitant les forums en ligne sénégalais. On veut persécuter tout en se croyant bon et humain, et en se drapant, en plus, dans la toge glorieuse du résistant à la persécution des normes impériales.

Cela va-t-il arriver au Niger ? J’étais récemment à Ouagadougou où l’on m’a parlé une fois d’un marabout qui essaie de faire pression sur le gouvernement pour qu’il vote la peine de mort pour fait d’homosexualité. Un célèbre député de l’opposition – de confession chrétienne – a aussi essayé de pousser une loi de pénalisation à l’Assemblée burkinabé. L’idée est la suivante : l’homosexualité n’est ni permise, ni interdite, et il faut mettre fin à cette ambiguïté, non pas en la permettant, mais en l’interdisant. Bien entendu, l’idée est inexacte. Une chose est soit permise, soit interdite en droit. Lorsque la loi est silencieuse, c’est qu’elle obéit à la formule « qui ne dit mot consent ». Mais les idéologues burkinabés semblent croire qu’en cette occurrence, la loi est simplement un rottweiler endormi qui, lorsqu’il se réveillera enfin, mettra en pièces les petits malins qui profitent de son sommeil pour faire la bamboula. Et certains s’efforcent de réveiller ce rottweiler. C’est ainsi, à peu près, que les choses se sont passées au Sénégal ; c’est ainsi qu’elles menacent de se passer au Burkina ; et après, le Niger n’est pas loin.

Cela dit, il me semble qu’il y a un effet de mode ou de génération dans cette affaire. D’une manière générale, les générations nées dans les années 1980 et 1990 en Afrique sont très conservatrices dans leurs idéaux – tout en étant marquées, dans leur mode de vie, par les effets du néolibéralisme (pas ou peu d’idéal social, plutôt un idéal individualiste et un repli sur des communautés de droit). Ce monde est de plus en plus leur monde. Il ne semble pas vraiment y faire bon vivre, mais c’est ce qu’ils connaissent, et on peut seulement espérer que leurs enfants – la génération née dans les années 2000 et 2010 – se révolteront contre certains aspects de ce qu’ils auront construit, comme eux-mêmes se sont en fait révoltés contre la longanimité libérale et un peu hippie de leurs parents et de leurs grands frères/sœurs. Et on doit s’efforcer de faire en sorte qu’ils ne commettent pas trop de dégâts au moment où ils sont aux commandes.

En ce sens, toujours à Dakar, il y a eu un petit clash entre Tariq Ramadan et les idéologues homophobes. Le rôle que Ramadan s’est taillé dans le monde francophone est d’être un pont entre les sensibilités musulmanes et les sensibilités occidentales (ce qui lui vaut souvent des critiques féroces de part et d’autre, quoique surtout du côté des thuriféraires français de l’idéologie occidentale). Je soupçonne que l’idée de ce rôle lui vient de sa culture « Frères musulmans » et de son éducation par le monde révolu des années 1960-1970. Les Frères musulmans sont des musulmans réformateurs et modernistes à base populaire (ce dernier détail leur donne, aux yeux du public non averti, l’apparence d’être des islamistes rétrogressifs de même tonneau que les wahhabites et les salafistes, alors qu’ils sont au pôle opposé des idéologies au sein du monde musulman), et quelqu’un comme Ramadan fait partie de l’avant-garde de ce mouvement. Il n’est pas surprenant que Ramadan se fasse le défenseur des homosexuels – qui, dit-il, ne doivent pas être chassés des mosquées et doivent être acceptés dans la société, en dépit du fait que les injonctions légales de la religion les condamnent sans aucun doute. Mais le terrain était puissamment occupé par les forces adverses et, bien entendu, les propos de Ramadan ne rencontreront aucun écho au Sénégal. Je gage qu’il est à présent considéré, à Dakar, comme une sorte de cheval de Troie de l’impérialisme occidental – tout de même que ses critiques français ont tendance à le considérer comme un cheval de Troie de l’islamisme. Il a, cependant, eu raison – d’un point de vue historique – de s’engager comme il l’a fait. La force ascendante et pratiquement monopoliste au Sénégal est bien celle des conservateurs et des idéologues homophobes. Mais ceux qui en ont les moyens peuvent aussi poser des jalons pour l’avenir – qui, lui, n’appartient à personne.

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Une réponse "

  1. Aboubakr Tandia

    Homosophia Africanus Senegalensis ou commentaires à propos de l »Homophobia Africanus Senegalensis » de Kalmatan

    1.Je trouve cet article très bien documenté et une tentative généreuse de comparaison multi-niveaux de situations empiriques et historiques variées. Mais j’y vois le même problème qui revient assez souvent chez les historiens et théoriciens du social en Afrique: l’absence totale d’une dimension conceptuelle dans leurs analyses. L’empirisme est ainsi inutile et dangereux à la limite parce qu’elle n’intègre la théorie que lorsque les faits qui sont retenus comme importants (par l’intuition du chercheur) sont réceptives ou nécessitent une certaine orientation conceptuelle. En outre, bien que votre analyse s’appuie su rune approche culturelle, et dénonce d’autres culturalismes méthodologiques, vous avez donné deux définitions différentes de la culture que vous appliquez à un seul et même objet. Je vous cite:

    « contrairement à la culture religieuse, surtout judéo-christiano-islamique, on ne trouve pas, dans les cultures traditionnelles africaines, des prescriptions homophobes et des formes ritualisées ou simplement affectives d’homosexualité ont souvent été pratiquées en Afrique à travers les temps historiques, créant une sorte de tradition du « qui s’en soucie » à propos du phénomène. Mais la culture est une arène de rapports de force, bien entendu, et elle peut être transformée par des acteurs résolus et tenaces, toujours un groupe minoritaire doté d’une idéologie et d’un programme – car, comme dit Rousseau, « il n’est pas naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné ».

    Tradition et culture construite à la fois. la tradition qui selon vous n’était pas homophobe ne relève pas de rapport de pouvoir et la culture aujourd’hui qui relève de rapport de pouvoir n’a rien de traditionnel en elle. On peut en dire de même pour la culture religieuse, comme si elle ne se transforme pas elle aussi, y compris, dans des rapports de force.

    Vous comparez le Sénégal, le Niger, et d’autres pays. Mais les deux francophones de manière assez particulière. Même si vous avez été nuancé, en invoquant en l’occurrence votre absence depuis longtemps du Sénégal et votre connaissance moins pointue du Niger, Vous les analysez uniquement du point de vue de l’Islam. Et les opinions ou les pensée chrétienne et païennes dans ces pays?

    2. Votre empirisme ne vous conduit pas pourtant à reconnaître que si ces idéologues ont un succès, et que la presse joue un facteur dans leur succès, c’est qu’il y a des masses réceptives à leur discours. Ces idéologues que vous accusez au Sénégal ne sont qu’une poignée d’organisations (pas plus de 3) et vous n’en avez mentionné que l’ONG Jamra. Pourquoi? Votre approche élitiste et idéologique ne renie t-elle pas votre empirisme comparé? Je suis tenté de croire que Oui. Votre recherche et vos motivations sont inconsciemment dirigées contre les idéologues et l’homophobie qui est pour vous une idéologie hégémonique (vous parlez de la culture comme résultat de rapport de pouvoir au profit des élites, les élites musulmanes et / ou les religieux, selon vous).

    En plus, il faut reconnaître que les sénégalais sont conscients de la montée de l’homosexualité. Ils vivent depuis longtemps avec des homosexuel sans que des scènes de lynchages ou de violence ciblées et organisées contres les homosexuels ne soient recensées partout et toujours. Le problème que l’on ne veut pas « imaginer » un peu à mon avis c’est d’une part la volonté de « publiciser » l’homosexualité de la part ou à travers un certain establishment (pseudo)humaniste anti-clérical qui veut penser de manière sélective la question, d’autre part le socle de légitimation: on veut critiquer les « homophobes en invoquant les idéaux universels et les « traditions soi-dant homophiles d’une Afrique ancienne; mais on veut légitimer l’ordre politique que l’on invoquent pour cela sans envisager que les idéaux et les volontés des sociétés ciblées ne marquent de leur empreinte l’ordre politique. Voila une contradiction politique et idéologique qui est en même temps une ironie scientifique. Du moins, si l’on se rapproche de votre acception de l’ironie que vous avez présentée à travers des exemples. Alors même que les sociétés à dominantes abrahamiques se représentent dans ces cadres cléricaux qu’ils sont parfois prêts à mettre au-dessus sinon au même pied que l’Etat lui-même.

    En réalité, la terreur, s’il en est une, contre les adeptes de cette pratique « homosexuelle » (ayant à l’esprit la diversité des formes) vient d’abord du fait que les sociétés qui la rejettent se sentent agressées par l’establishment scientiste et politique dont les ONGs et les « intellectuels » « néo-africanistes » sont les vecteurs. Comment se fait-il qu’une minorité de structures parviennent à résister avec succès à ce qu’une armée d’ONGs, de savants, de politiciens, d’activistes s’efforce âprement d’imposer par la banalisation et la dépolitisation quitte à ré-écrire l’histoire ou à écrire une autre histoire?

    3. Vous avez clairement montré que vous rencontrez le même problème que tous les relativistes pseudo-humanistes qui intervertissent les bornes de l’électro-dialise. Ce que vous pensez être de l’homophilie dans les « traditions » africaines ne peut pas être précisément perçu comme tel que lorsque vous parvenez à trouver les termes adéquats. Le terme « homophobie » tout comme sont contraire sont non seulement des concepts tout aussi manichéens (vous dénoncez pourtant le manichéisme des prétentions « hétérosexualistes » des sociétés africaines contemporaines), mais également inaptes à rendre compte des pratiques que vous croyez être « homophiles » selon votre historiographie orientaliste et ethnocentriste.

    4. Enfin, pour ce que j’en ai compris, vous devriez chercher à savoir pourquoi les sénégalais dont vous reconnaissez la tolérance à la fois sociale et institutionnelle sont contre l’homosexualité légale, car c’est de cela qu’il s’agit (la prétention des homosexuels à opposer leurs droits et libertés à ceux des autres (y compris les droits de Dieu sur l’individu croyant et sur la communauté croyante) au nom de l’égalité et de la démocratie). Comment se fait-il que les sénégalais qui sont parvenus depuis 2000 – voilà deux alternances au pouvoir maintenant – à refuser que le discours religieux influe sur leurs choix politiques, partant leur conception du bien public, se range derrière ce même discours religieux (selon vous) à propos de l’homosexualité?

    A mon avis, il serait également pertinent de prendre en compte l’éventualité (ce qui est encore fidèle à votre empirisme) que les sénégalais conçoivent d’abord l’homosexualité telle que vous la définissez comme une question fondamentalement, sinon avant tout, religieuse. Pour un croyant parfois doublé d’un initié de la sexualité de la case ou du « leul », vos concepts et vos cadres herméneutiques n’évoquent pas forcément la même réalité ontologique. Voila pourquoi, j’ai pris le parti de dire que le problème de la théorie sociale en Afrique, c’est le monologue disciplinaire et la paresse de l’interdisciplinarité. L’anthropologie historique ou l’histoire anthropologique des « situations de la sexualité » ne suffisent pas. Or, les sources les plus importantes de cette théorie de la « sexualité hégémonique » (selon votre raisonnement) sont celles issues de l’ethnologie coloniale et de la sociologie historique du pouvoir des sociétés africaines anciennes. Et ces deux courants du monologue « socio-historique » laissent souvent amalgamées les diverses formes de ce que vous appelez pratiques ou tendances visibles ou invisibles d’homophilie. La plupart des travaux de ce genre n’ont fait que soupçonner des actes homosexuels (dans la mentalité du penseur blanc) à travers des attitudes et des relations sociales qui étaient beaucoup plus éloignées et plus complexes que ne l’imaginaient les explorateurs scientifiques.

    5. J’ai failli perdre de vue le fait que même si tout le monde reconnait aujourd’hui les racines religieuses, notamment monothéistes, du discours scientifique duquel a jailli quelque part le scientisme (i. e. l’idéologie scientifique) dont votre recherche n’est pas exempt, vous faites comme si la religion, soit ne participe pas de ce qui détermine les attitudes envers les savoirs et les pratiques telles que les « —obies », soit qu’elle n’y participe que pour les élites et les idéologues. Les masses de populations seraient-elles en dehors des circulations des savoirs et des situations idéologiques qui pourtant semblent rendre compte de leurs attitudes « anti » ou « pro—obies »?

    Tout en convenant de la validité de nombres de vos points de vue dans ce remarquable liminaire, je recommanderais humblement de remonter à la cage de fer originelle: l’origine des idées sur l’homme et sur sa nature, le débat sur l’humanité de l’homme, les confrontations des humanismes. Car il y en a eu toujours plusieurs, et cela bien avant l’arrivée des religions monothéistes. Même si aujourd’hui on accuse naïvement les monothéismes d’avoir été à l’origine des schismes humanistes. Alors que les meilleures théories humanistes de l’histoire sont assez imbibées et redevables des préceptes abrahamiques. Tant que l’on pense l’humanisme (et son objet qu’est l’humanité) sans Dieu ou l’idée et la réalité divines, le discours scientifique ne cessera d’être impartiale comme il le prétend. Une bonne partie de la société humaine ne s’y reconnaîtra pas; il continuera donc d’entamer sa légitimité à « légiférer » sur des vérités (des faits démontrables) que tout rend égales en importance parce qu’inégales en contextes et en motivations. Les cadres idéologiques de la science que sont ses fins (l’universalisme, la raison, le progrès, la liberté, l’humanisme, la vérité des faits démontrables) n’ont pas partout le même sens, ni parfois utilisés dans un même continuum hiérarchique. Pour un croyant ou africain la plupart du temps il s’agit vis-à-vis de l’homosexualité d’adopter la même attitude que le citoyen devant la loi: je suis citoyen parce que je respecte la loi. J’ai des envies humaines, mais je ne prétendre à toutes les satisfaire parce que je veux rester croyant. Faisons l’effort de creuser plus loin que ne nous l’interdisent l’activisme intellectuel de la mode « public intellectuel ».

    Sans le courage et la patience qu’il faut pour remonter à la source des schismes épistémiques dont découlent les antagonismes politiques du reste souhaitables, nous ne parviendront pas à minorer les « ironies » dont vous avez parlées. Est-il possible et légitime d’opposer à des qui s’adossent sur des millénaires d’idées et de pratiques un discours scientifique dont la naissance est beaucoup plus récente? Cette question est juste une métaphore pour souligner la nature et l’enjeu à la fois fondamentalement humain, social et politique de ce que nous tendons à voir uniquement comme une question d’évolution et de rapprochement culturel. Cette attitude est la plus culturaliste des culturalismes ici relevés par vous.

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