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Schloss Itter

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S’il y a une histoire idéalement faite pour le cinéma, mais qui n’a pourtant jamais été portée à l’écran, c’est bien celle de la « bataille du Château Itter » que j’ai découverte au hasard de recherches faites autour du livre Dans le secret des archives britanniques. L’histoire de France vue par les Anglais, 1940-1981. Les archives nationales britanniques sont accessibles plus tôt que celles de la France, et le livre contient des pages intéressantes et croustillantes sur la fin de la colonisation et l’avènement de la Françafrique. Mais il ne s’agit que d’extraits, à peine contextualisés, de notes, mémos, lettres, etc., couvrant d’ailleurs toutes sortes événements, et commençant par la débâcle de 1940. Comme les éléments de contextualisation ne sont pas vraiment suffisants pour comprendre certains détails, je me suis perdu sur Internet où j’ai donc découvert cette histoire à peine croyable, tant elle ressemble à un scénario de film, du début à la fin.

Le Château Itter (Schloss Itter en allemand) est un château-fort juché sur un escarpement, au Tyrol, avec des fondations datant du XIIIe siècle. Quelques mois après l’Anschluss, la bâtisse, située dans un recoin reculé de l’Autriche, fut réquisitionnée par les Nazis qui n’aimaient rien tant que ces endroits isolés et à demi-secrets. Elle abrita diverses organisations généralement civiles jusqu’à sa réquisition, en février 1943, par la Wehrmacht, au nom des Waffen SS. Itter devint un Evakuirungslager, un « camp d’évacués », euphémisme désignant les prisonniers d’élite du Reich, les personnalités étrangères détenues à cause de leur valeur politique ou diplomatique potentielle dans la suite des événements. Officiellement, ce « camp » était administré par celui de Dachau, situé à proximité. Mais les deux endroits n’avaient rien d’autre en commun. Itter était une prison de haute sécurité – le château avait des murs monumentaux, cerclés de douves profondes, à sec, et ayant comme porte d’accès un corps-de-garde inexpugnable. Les premiers hôtes de marque des lieux furent Albert Lebrun, dernier président de la IIIe République, son compatriote André François-Poncet, jadis ambassadeur de France en Allemagne (poste qu’il reprit d’ailleurs après la guerre, en RFA, jusqu’en 1955) et l’ancien président du conseil italien et antifasciste notoire Saverio Nitti. Ils n’y durèrent pas et furent bientôt remplacés par un groupe entièrement français composé des anciens présidents du conseil Edouard Daladier (l’homme de Munich) et Paul Reynaud (le dernier de la IIIe République), du leader syndical Léon Jouhaux (futur fondateur de Force ouvrière), des généraux Gamelin (le généralissime des forces franco-anglaises lors de la drôle de guerre) et Weygand (qui collabora d’abord avec les Allemands avant de se les mettre à dos), le champion de tennis Jean Borotra (emprisonné pour tentative de joindre les forces alliées), le résistant de droite à caractère proto-gaulliste François de La Rocque, Michel Clemenceau, politicien sexagénaire, fils du « Tigre » et opposant de Vichy, un autre politicien, Alfred Cailliau, peu éminent mais marié à Marie-Agnès de Gaulle, la sœur de qui vous savez, emprisonnée également avec lui, la secrétaire – et future épouse – de Paul Reynaud, Christiane Mabire, la secrétaire de Jouhaux, Mmes Borotra et Weygand et un parent du général Giraud des Forces françaises libres, Marcel Granger.

Suivant les témoignages, un tel « casting » cohabita effectivement de façon aussi houleuse qu’on pouvait s’y attendre. Imaginez ces adversaires politiques et idéologiques, presque tous de caractère fortement trempé, contraints de vivre dans un vieux château autrichien sous la garde de soldats allemands d’ailleurs plutôt mûrs et bonnasses, coulant dans ce poste de tout repos des jours qui s’apparentaient à la pré-retraite, après les âpretés des camps de concentration. Les disputes étaient telles – au début en tout cas – que les prisonniers se divisèrent en camps politiques qui s’évitaient au maximum, allant jusqu’à manger à des tables séparées : les Weygand, les Borotra et La Rocque en avaient une, Reynaud, Mabire, Clémenceau et Gamelin une autre, et une troisième était réservée au restant de la troupe, considérés comme « neutres ». Délices de scénariste ! La geôle était du style quatre étoiles : les chambres étaient spacieuses et bien meublées, on avait accès à une bibliothèque bien fournie, on prenait l’exercice dans une vaste avant-cour autour d’une fontaine du XIIIe siècle. Un prisonnier yougoslave du nom de Zoonimir Cuckovic (mais les Français l’appelaient André) avait été transféré de Dachau pour servir d’électricien à Itter et il réussit à bricoler, à l’usage de Daladier, une radio clandestine grâce à laquelle ce dernier pouvait écouter la BBC en cachette dans sa chambre.

Au fur et à mesure que l’Allemagne s’abîmait dans la défaite, les conditions de vie à Itter se mirent à se détériorer cependant. Pénurie de nourriture, de carburant, panne des groupes électrogènes, usage de lanternes et de bougies à la place de la lumière électrique. Je ne sais si un scénariste aurait le cœur et le talent de contraster ceci avec les conditions de « vie » au camp voisin de Dachau, cependant. Les prisonniers comprenaient bien que la pénurie était un signe de l’effondrement progressif de l’Allemagne, ce qui, tout en étant une perspective réjouissante en soi, ne manquait pas d’inquiéter, puisque cela pourrait aussi vouloir dire que, n’ayant plus besoin d’eux, les Allemands pourraient les liquider. Clémenceau, qui était germanophone, organisa une réunion avec Reynaud et le commandant du camp, Wimmer, pour lui rappeler ses responsabilités. Ce dernier les rassura, disant que leur survie était nécessaire aux intérêts d’après-guerre de l’Allemagne et s’engageant à organiser leur exfiltration si nécessaire. Mais Itter était devenue une escale dans la fuite éperdue des SS qui s’y arrêtaient avec femmes et enfants pour un moment de repos et de réapprovisionnement. Ce flot continu de SS n’était pas pour rassurer les prisonniers, dont l’inquiétude atteignit son comble lorsqu’apparut à Itter Eduard Weiter, le dernier commandant de Dachau, « obèse et apoplectique, avec un visage de brute », selon Daladier. Avant de quitter Dachau, Weiter avait ordonné l’exécution de 2000 prisonniers. Les prisonniers français crurent donc qu’il venait à Itter pour parachever le massacre. En réalité, cependant, la seule mort que Weiter cherchait à Itter était la sienne. Le matin du 2 mai (on est en 1945, Hitler était mort quelques jours plus tôt), il se tira une balle en plein cœur, survécut, et finit le travail par une balle en pleine tête. Le « boucher de Dachau » fut enterré à la sauvette dans la campagne environnante, le prêtre du village voisin ayant fermé son cimetière aux SS qui portaient son cadavre.

Ce trépas dantesque dut avoir un effet galvanique sur Wimmer qui fit ses bagages et s’enfuit du château avec sa famille. En s’en allant, il promit aux Français de trouver les moyens de les protéger des SS qui s’activaient dans les bois alentour, et tint d’une certaine façon sa promesse en convainquant un jeune officier SS qui récupérait dans les environs de gagner le château pour y assurer la protection des prisonniers. Le départ de Wimmer fut bientôt suivi de celui des autres gardes cependant, si bien que les dignitaires français se retrouvèrent soudain seuls maîtres du château. Conduits par Weygand et Gamelin, ils cassèrent la porte de l’armurerie et s’armèrent de pistolets, de fusils et de mitrailleuses. En effet, étant donné la présence des SS dans les environs, les anciens prisonniers avaient décidé de mettre leurs différends de côté, car il n’était pas question d’attendre simplement l’arrivée des troupes alliées. Il fallait agir.

Le plan qui fut suivi consista à envoyer « André » aller à la rencontre des alliés pour les diriger vers le château. Le chemin était cependant semé d’embûche et par chance, « André » tomba non pas sur des SS, mais sur une unité de la Wehrmacht dont le chef se montra heureux de l’aider dans sa mission. Ce ne fut là que le début d’une série d’évènements encore plus hollywoodiens que nature. Voici que l’unité de la Wehrmacht tombe sur un petit détachement américain d’avant-garde ; que ce petit détachement parvient à atteindre Itter après un parcours bref mais épique ; que bientôt les SS assiègent Itter avec de gros moyens d’assaut ; que le petit détachement américain, l’unité de la Wehrmacht et les personnalités françaises défendent le château ; que les SS parviennent à investir le château ; que les défenseurs se retranchent, comme au Moyen-âge, dans le donjon, résolus à disputer chaque marche d’escalier aux assaillants ; qu’au dernier moment, alors qu’ils allaient succomber, des guetteurs SS crient : « Amerikanische Panzer ! » (« Blindés américains ! ») ; que le combat donc change de face ; et qu’à la fin, le chef du détachement américain dit au chef de la force de secours : « What kept you ? » (« Qu’est-ce qui vous a retenu?»), avant d’éclater de rire. Rien à ajouter, rien à retrancher, le scénario est tout écrit par l’histoire.

Et on voit l’épilogue. Les notables français conduits en automobiles réquisitionnées à Innsbruck pour y être fêtés par les officiers alliés ; les soldats de la Wehrmacht dirigés vers un camp de prisonniers de guerre ; les soldats noirs américains rendus à leur unité ségréguée ; et les membres du petit détachement décorés de la Distinguished Service Cross et de la Silver Cross et recevant une promotion attendue de longtemps.

Je laisse, cependant, à imaginer le dernier plan.

Si un tel film est fait, il devrait être une production franco-germano-américaine. Seuls des acteurs français pourraient rendre l’ambiance de la vie au quotidien dans le château, seule une contribution allemande pourra donner à la chose son quotient de gravité historique et seule… Oh, les Américains auront l’argent et le savoir-faire. Comme en 45.

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